Politique

Vincent Cheynet : « Pour le libéral, la société est constituée d’un simple agrégat d’individus »

Journaliste et essayiste engagé, Vincent Cheynet est le fondateur de l’association Casseurs de pub — qui fut également un temps une revue — et du journal « La Décroissance, le journal de la joie de vivre » qu’il dirige depuis 2004. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont  « Décroissance ou décadence » (Le Pas de Côté), publié cette année. Comme le laissent entendre le nom de son journal et le titre de son dernier livre, sa réflexion politique s’articule autour de l’écologie radicale et anticapitaliste.

Le Comptoir : La décroissance doit-elle s’impliquer en politique ?

Vincent Cheynet : En 2006, j’ai fondé avec Bruno Clémentin et Yves Scaviner le Parti pour la décroissance (PPLD). Nous en avons rédigé les statuts. J’en ai trouvé le nom, dessiné le logo. Nous avons depuis le début de l’aventure de la décroissance insisté sans relâche, et il faut bien le dire très à contre-courant de la tendance de mouvement, sur son indispensable politisation. Un seul exemple sur ce refus du politique : fait exceptionnel, Serge Latouche s’était alors fendu d’un communiqué pour dénoncer cette initiative qui d’après lui témoignait d’un « manque de maturité politique ». Son attitude est celle de toute une frange des précurseurs de la décroissance, comme Jacques Ellul [i] ou Ivan Illich, résolument hostiles au politique. Néanmoins, d’autres comme Bernard Charbonneau mettaient en garde contre cet écueil, comme contre celui de la surpolitisation d’ailleurs [ii]. L’assemblée générale fondatrice du PPLD rassembla une soixantaine de personnes pleines d’enthousiasme. Nous avions refusé tout poste de direction puis nous nous sommes rapidement éloignés pour ne pas faire de confusion avec le journal, composé d’autres sensibilités politiques. En fait, j’avais sous-estimé la force du système libéral. Toute initiative se trouve actuellement tuée dans l’œuf par ses agents. Ceux-ci sont d’autant plus efficaces qu’ils ne sont pas de sournois agents infiltrés mais des individus parfaitement et sincèrement convaincus d’en être les plus farouches opposants.

Le propre du libéralisme est défini, notamment, par cette célèbre phrase de Margaret Thatcher : « La « société » n’existe pas » (« You know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. »). Pour le libéral, de droite comme de gauche, économique comme culturel, la société est ainsi constituée d’un simple agrégat d’individus : 1 + 1 + 1… Le corps social est une notion non seulement incompréhensible mais surtout synonyme d’entrave à son illusion de toute-puissance, d’autosuffisance, d’autonomie radicale, autant de caractéristiques propres du sujet produit par le libéralisme. Pour lui, l’« émancipation » signifie une horizontalisation excluant toute verticalité, c’est-à-dire tous les tiers, institutions, biens communs, qui sont les conditions du collectif. Ce discours est aussi énoncé sous les traits d’une transformation exclusivement « par le bas », excluant toute hiérarchie, ce qui revient strictement à la même chose. Internet est le parfait outil pour démultiplier cette propension à l’individualisme forcené, à l’atomisation et à l’isolement. C’est une sorte de Terre promise, bénie par Bernard Mandeville, Jean-Baptiste Say ou Adam Smith.

« La construction du collectif exige de se sentir suffisamment libre pour abandonner une part de sa liberté à une instance commune. Une perspective bien entendu intolérable pour le sujet libéral, aliéné, incapable de renoncer à ne serait-ce qu’une part de son désir infantile de toute-puissance. »

Comment des objecteurs de croissance peuvent-ils être assimilés à des libéraux ?

Pour le sujet libéral, la politique est conçue comme l’extension sans fin des droits d’un individu devant triompher du collectif. Ces sujets construits par le libéralisme se sont immédiatement emparés de cette tentative de construction politique de la décroissance. On observe ici toute sa puissance en ayant la capacité de réduire immédiatement toute contestation à l’état embryonnaire. Le système fondit ainsi sur ce micro parti non pas pour l’anéantir mais pour, plus fort encore, le transformer en outil de délégitimation à l’engagement politique, dans un milieu où son discours était déjà marginal. « Un parti ? « Mais c’est pyramidal, partisan, une machine de guerre à élections, de quête de pouvoir pour le pouvoir, etc. » Si nous sommes dans un parti, c’est surtout par un concours de circonstances. C’est d’autant plus surprenant que nous remettons clairement en question les institutions de notre modèle de société, laissant croire que la politique se limite à un de ses outils : le jeu des élections, son système de partis, et ses rapports au pouvoir. Et nous participons aussi… à des élections… mais quand même de manière non-électoraliste… En fait, nous expérimentons une stratégie qui consiste à changer la société à la fois à l’intérieur des institutions mais aussi à l’extérieur. » écrivait, par exemple, le PPLD dans un communiqué. Ce type de rhétorique est débité au kilomètre.
rahbiPour le sujet libéral, toute personne rappelant à la nécessaire verticalité comme condition du collectif sera immédiatement dénigrée, par exemple comme « autoritariste », « électoraliste », « hiérarchiste », j’en passe et des plus fascistes et staliniens. En effet, la construction du collectif exige de se sentir suffisamment libre pour abandonner une part de sa liberté à une instance commune. Une perspective bien entendu intolérable pour ce sujet aliéné, incapable de renoncer à ne serait-ce qu’une part de son désir infantile de toute-puissance. Ce n’est pas un hasard si le discours de Pierre Rabhi du « chacun fait sa part » du Colibri trouve un tel écho dans notre société. Il est tout aussi symptomatique de l’idéologie libérale que le « survivalisme » d’un Piero San Giorgio (auteur de Survivre à l’effondrement économique, 2011). D’un côté pacifique et de l’autre violent, ils sont le produit d’une conception purement individualiste de la condition humaine. C’est peu dire que nous croisons certains militants totalement traversés par l’idéologie libérale qu’ils pensent combattre, mais dont ils sont imprégnés au dernier degré. À ce titre, Piero San Giorgio constitue une sorte d’achèvement de l’individu libéral appliqué à une situation d’effondrement.

« Il est nécessaire de partir du réel pour être de véritables dissidents. »

Que devient le PPLD ?

Pris en main, le groupe bascula aussitôt dans le gauchisme et commença par vouloir « tuer le père » en diffusant un communiqué déclarant que le journal La Décroissance était rien de moins qu’une « saloperie » « contre-productive » : « Le mot « Décroissance » joue son rôle de mot obus ; il est nécessaire de ne pas en rajouter dans la forme. Par son attitude, décourageante envers les OC [objecteurs de croissance], et repoussoir envers le grand public, le mensuel nous condamne à rester une minorité, à « avoir raison entre-soi contre tous les autres » ». Ce qui est amusant de la part d’un groupuscule dont les membres se comptent sur les doigts d’une seule main, s’adressant à une publication, et publiant depuis plus de dix ans à 30 000 exemplaires mensuels. Pour l’anecdote, l’acharnement de ce groupe à vouloir effacer toute trace de notre présence de l’histoire du PPLD est aussi amusant que révélateur. Un seul exemple : sur sa page Wikipédia ne figurent même pas les noms de ses créateurs. Plus encore, le ressassement de l’« échec » du PPLD de 2006 (pour aboutir à sa superbe maturité actuelle) est véritablement obsessionnel dans sa communication. Cette passion de l’effacement sur internet, notamment sur Wikipédia où l’histoire se réécrit en temps réel, relève des analyses de George Orwell.

Serge Latouche, que l’on ne peut pas soupçonner ici de falsification, raconte pourtant la genèse de ce mouvement : « Le numéro 280 de la revue Silence daté de février 2002, publié sous la direction de Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, avait déjà pris pour titre « La Décroissance ». Il faut le reconnaître, ce sont eux qui ont eu l’intuition géniale, à cette époque, que le moment était venu de reprendre l’idée lancée par Nicholas Georgescu-Roegen, dans son livre traduit en français par Jacques Grinevald. J’avais lu ce livre à sa sortie en 1994 et j’en avais fait une recension sans que cela ne marque vraiment les esprits. D’ailleurs, l’ouvrage n’avait pas eu un gros succès. Et pourtant en 2002, le mouvement va se mettre en place. » (7 octobre 2014). Il le précise dans son dernier livre : Renverser nos manières de penser. Métanoïa pour le temps présent [iii].

Depuis, la revendication centrale du PPLD est devenue celle d’un salaire versé à vie par l’État, que l’on choisisse de travailler ou pas. Cette idée démagogique, surtout en pleine crise de la dette, est du pain béni pour des détracteurs de la décroissance qui présentent le mouvement comme une coalition d’irresponsables puérils. Il est d’ailleurs cocasse d’observer les individus les plus prompts à vouloir l’anéantissement d’un État présenté comme « intrinsèquement totalitaire » réclamer son sein pour toute leur existence [iv]. Le père de la critique du libéralisme libertaire, Michel Clouscard, présentait ce type de revendication comme le produit même de l’anthropologie capitaliste : vouloir consommer sans produire soit l’aspiration de la petite bourgeoisie à s’élever dans les classes sociales en rejoignant l’aristocratie oisive et la grande bourgeoisie rentière. Dans le journal Fakir, le journaliste François Ruffin rappelait que « nous sommes attachés aussi, à cette “morale politique” : “Tu ne consommeras pas plus que tu ne produis”, ou encore, comme l’écrit Michel Clouscard : « Ne travaillez jamais », ce qui revient clairement à « Laissez ou faites travailler les autres ». Pour que le revenu de base — ou ne serait-ce que sa revendication — ne creuse pas encore davantage le fossé entre employés producteurs de biens et de services (dans le tiers-monde ou ici), et une petite bourgeoisie culturelle consommatrice, pour que cette avancée serve à l’émancipation de tous, et non de support à l’hédonisme d’une classe de loisirs. [v] »

Dans mon nouveau livre Décroissance ou décadence, j’ai écrit à ce sujet : « Le rôle des partisans du revenu et de la gratuité inconditionnels aura été de tenter de subvertir ce qu’il y a de subversif dans la décroissance, la possibilité de sevrage : elle vient retourner la décroissance contre elle-même pour en faire le support d’une théorie du retour au stade buccal. Elle est symptomatique de ce maintien dans l’âge du sein. D’essence matriarcale, elle trouve dans ces conditions un terreau fertile pour se développer. Il est tout aussi révélateur que les libertariens du Parti pirate aient intégré immédiatement cette proposition. Demeurer un « geek » maintenu en vie par la tétée d’un papa et d’une maman État honni, ce programme ne pouvait qu’enthousiasmer ces cyber-humains [vi]. » Suivant cette perspective, il n’est pas étonnant qu’un très mélenchoniste « politologue » légitime constamment cette idée dans ses interventions au nom du « souvenir du sein de la mère ».

En voulez-vous personnellement à des membres de l’actuel PPLD ?

Soyons clairs, les personnes composant le PPLD ne sont ici pas le sujet, ou très secondairement. Ces gens ont au moins le courage de s’engager face à une immense masse inerte. Ce qui m’a intéressé ici est cette histoire en tant que révélateur de la prodigieuse capacité du système à détruire dans l’œuf toute tentative de résistance pour ensuite la récupérer et la transformer en son fer de lance. Ici : investir un des rares groupuscules politiques, dans cette perspective, et pour en inverser son sens. Ceci alors que ces militants auraient très bien pu aller dans d’autres associations ouvertement hostiles à la politique, elles, en surnombre. L’histoire de l’écologie politique a offert une éloquente démonstration de cette récupération du système progressiste : comment du meilleur faire le pire, ou comment aller d’un mouvement véritablement subversif, dans les années 1970, au « lubrifiant (vert) du système qui nous broie », c’est-à-dire l’actuel EELV, européiste et libéral-libertaire. Il est fort à parier que d’anciens cadres du PPLD actuel suivront la trajectoire d’apparatchiks d’Europe Écologie-Les Verts. Cette analyse n’est donc pas une invitation au retrait mais, au contraire, une exhortation à l’engagement politique. Cependant, il est nécessaire de partir du réel pour être de véritables dissidents. Force est de constater qu’aujourd’hui notre tâche consiste davantage à souffler sur les braises que de nous préparer à atteindre une « masse critique » permettant le « basculement », illusion grotesque pourtant défendue par des démagogues en culottes courtes.

Nos Desserts :

Notes :

[i] L’Illusion politique, Jacques Ellull, Éditions Robert Laffont, 1965. Quatrième édition La Table Ronde, 2012
[ii] Le Feu vert, Bernard Charbonneau, Éditions Karthala, Paris, 1980. Parangon, Lyon, 2009
[iii] Renverser nos manières de penser. Métanoïa pour le temps présent, Serge Latouche (entretiens avec Daniele Pepino, Thierry Paquot et Didier Harpagès), Mille et une nuits, 2014.
[iv] Le 20 novembre 2014, le sac à pub Télérama racontait d’ailleurs n’importe quoi en écrivant qu’ « une approche militante et stratégique ultra-pragmatique [la transition], et différente de celle de leurs cousins français de la décroissance, qui adoptent une position plus idéologique et macroéconomique, où l’État garde une place centrale (réduction du temps de travail, revenu universel garanti…). » Le revenu universel est défendu y compris par la figure de l’ultra-libéralisme à la française Alain Madelin, ou par Christine Boutin.
[v] Fakir, numéro 64, février 2014.
[vi] Éditions Le Pas de côté, 2014.

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1 réponse »

  1. Cher Vincent Cheynet,

    A la lecture de l’interview que tu as accordé à comptoir.org, nous sommes heureux de constater que tu penses toujours au PPLD. Toutefois, nous avons quelques remarques et éclairages à apporter. Certes, ta vision du PPLD peut être différente de la notre, mais tes réponses contiennent beaucoup trop d’erreurs, de contres-vérités voire même des propos qui pourraient être pris pour des procès d’intention envers le PPLD.

    Pour reprendre ton expression, nous avons jugé nécessaire de « tuer le père » en 2012. La publication de « la saloperie que nous n’achèterons plus » http://www.partipourladecroissance.net/?page_id=6732, a eu l’effet vertueux que nous escomptions : ne plus être pris à parti à propos d’un journal qui ne nous appartient pas. C’était une des étapes de clarification des positions du mouvement de la Décroissance. Le titre de cet article est une référence directe à une rubrique du journal « La Décroissance ». Cette rubrique s’était fait la spécialité de critiquer avec outrance, et humour, des pratiques parfois amies de la décroissance. Faire semblant d’avoir reçu au premier degré le mot « saloperie » relève d’une mauvaise foi qui explique peut-être les contre-vérités et procès d’intention cités précédemment.

    Ensuite, nous ne nions pas les désaccords de fond et de ton entre les membres du PPLD et les membres de la rédaction du journal. Surtout, nous ne refusons pas le débat mais :
    – nous n’acceptons pas les polémiques par médias interposés,
    – nous n’acceptons pas que les discussions de fond soient polluées par une sorte de rancœur qui n’appartient qu’aux personnes,
    – nous n’acceptons pas d’avoir à répondre à des propos que nous n’avons jamais tenus comme c’est le cas pour le « salaire versé à vie par l’État ». Nous n’avons jamais fait cette proposition. Elle ne peut pas être confondue avec la proposition d’une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie couplée à un Revenu Maximum Acceptable, puisque leurs effets pourraient être totalement opposés
    – depuis 2009 tu refuses de nous rencontrer dans le but de clarifier nos points communs et nos points de désaccords. Ce qui aurait pour effet vertueux d’éviter tout risque de fantasme, de sur-interprétation, et de la mal-compréhension, qui sèment la confusion au sein du mouvement de la Décroissance. Nous sommes en désaccord sur certains points. Et alors ? Est-ce une raison pour construire des conflits artificiellement ?Aujourd’hui, nous agissons, dans nos collectifs, dans nos villes, et aussi partout en France. Nous rencontrons des gens ordinaires, des associations, des groupes qui construisent des alternatives, des organisations politiques, des anarchistes, des collectifs. Nous les rencontrons en participant à (ou en organisant) des forums, à l’occasion de manifestations ou de luttes contre des GPII, en participant à des alternatives, de manière décalée via des spectacles ou actions alternatives, voire même à l’occasion d’élections, ou tout simplement en étant dans la simplicité volontaire. A l’occasion de ces échanges, nous affirmons sans compromis notre vision de la Décroissance. Et au final nous faisons profondément de la politique.

    Le journal la Décroissance continue son travail. Malgré nos quelques désaccords de fond, nous sommes quand même sur le même paradigme, nous allons quand même dans la même direction. Alors nos actions sont complémentaires, elles ne s’opposent pas. Le reste n’est que perte d’énergie.

    Nous restons à ta dispositions pour te rencontrer dans le but de clarifier nos positions.

    Amicalement

    Stéphane Madelaine et Christophe Ondet du collectif « Nous sommes Parti-e-s pour la Décroissance
    http://www.partipourladecroissance.net/?page_id=7567

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