Le Comptoir

Le conspirationnisme contre la lutte des classes

Symptôme de notre époque individualiste et hyperconnectée, le conspirationnisme est autant cause et conséquence de la dépolitisation de notre société.

Les attentats de Charlie Hebdo, le virus Ebola, Mohammed Merah, le mariage homosexuel, le 11-Septembre, le Sida, la mort d’Elvis, les chambres à gaz, la Révolution française, etc. : plus rien ne semble aujourd’hui pouvoir échapper au complotisme. Si le sens critique n’est jamais condamnable en soi – bien au contraire –, la systématique remise en cause de tout est bien plus problématique. D’après Friedrich Nietzsche dans Ecce homo (1908), « ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude ». Or, le problème du conspirationniste, c’est qu’il ne doute plus. Il est sûr que tout est faux et manipulé, que le hasard n’existe pas et que l’histoire est décidée à l’avance. Pourtant, comme l’écrivaient Diderot et d’Alembert en 1765 dans L’Encyclopédie, la raison consiste à prendre « pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, pour vraisemblable ce qui est vraisemblable » et non à trouver une nouvelle explication à tout. Le conspirationnisme est aujourd’hui en pleine expansion et touche aussi bien la mouvance identitaire que des jeunes de banlieue ou des stars de cinéma (comme Marion Cotillard et Mathieu Kassovitz), au point qu’un sondage récent mené par l’institut Ipsos estime que 20 % des Français croient que les Illuminati dirigent secrètement le monde. Une mode qui pourrait presque être drôle si le conspirationnisme n’était pas contre-productif politiquement et ne faisait pas le jeu du capitalisme.

« Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » Friedrich Nietzsche

À propos de la « théorie du complot »

Dans un excellent texte sur son blog, l’économiste Frédéric Lordon met en garde contre les deux erreurs à éviter au sujet du complot : « en voir partout » et « n’en voir nulle part ». De la « Surprise de Meaux » – orchestrée par Louis Ier de Bourbon pour enlever le roi de France Charles IX en 1567, et qui déclencha la deuxième guerre de religion – à la « conspiration des poignards » – tentative d’assassinat contre Napoléon Bonaparte –, l’histoire est remplie de complots politiques couronnés de plus ou moins de succès.  Mais le conspirationnisme ne se réduit pas à la simple croyance en des complots, c’est-à-dire des projets menés secrètement et en commun par un ensemble d’individus. C’est plutôt l’idée que rien n’est vrai et que tous les événements sont les conséquences directes d’une manipulation. Dans cette vision du monde, le hasard n’a plus sa place, ce qui représente une aberration. Les oligarques devraient être semblables à des dieux pour être capables de planifier à chaque fois parfaitement leurs actions ainsi que leurs conséquences. À ce propos, l’historien et politicien bourgeois Adolphe Thiers, premier président de la IIIe République, expliquait à propos des Cent-Jours, qui suivirent le retour de Napoléon Ier en France : « Si on appelle conspiration tout désir de renversement accompagné de propos menaçants, assurément il y en avait une dans ce que nous venons de rapporter. Mais si on appelle conspiration un projet bien conçu, entre gens sérieux, voulant fermement atteindre un but, décidés à y risquer leur tête, et ayant combiné leurs moyens avec prudence et précision, il est impossible de dire qu’il y eût ici quelque chose de semblable. »[i]. Sans oublier que le coupable n’est pas nécessairement celui « à qui profite le crime », comme le croient les adeptes de la théorie du complot[ii].

La montée du conspirationnisme a plusieurs causes. À l’origine, il est apparu au sein de l’Église catholique – sous la plume de l’abbé Augustin Barruel dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1798) – afin d’expliquer la Révolution française. Est en cause à l’époque la franc-maçonnerie, qui aurait tout programmé depuis longtemps pour détruire le catholicisme, selon l’auteur. Aujourd’hui, le conspirationnisme semble être une réponse à ce que le sociologue allemand Max Weber appelait « le désenchantement du monde », c’est-à-dire le recul de l’explication transcendantale du monde – par exemple par la religion – et sa complexification. La première cause est d’ailleurs parfaitement illustrée par une célèbre boutade de l’écrivain catholique anglais Gilbert Keith Chesterton, qui se plaisait à dire : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout. » Évidemment, le désenchantement du monde est insuffisant pour expliquer le phénomène dans sa globalité. Le capitalisme néolibéral mondialisé a complexifié la société comme jamais et semble avoir dépossédé à la fois les États et les personnes de toute prise sur les choses. Dans le même temps, les grandes théories politiques, notamment le marxisme, ont enregistré un recul énorme, perdant ainsi de leur pouvoir explicatif auprès des individus qui, à une époque que nous pourrions qualifier d’«hypermoderne »[iii], donc hyper-rationaliste, ont un fort besoin d’explication. C’est donc à cela que répond le complot, qui « peut se définir minimalement comme un récit explicatif permettant à ceux qui y croient de donner un sens à tout ce qui arrive, en particulier à ce qui n’a été ni voulu ni prévu », d’après le sociologue néo-conservateur Pierre-André Taguieff[iv].

« Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout. » G.K. Chesterton

Le premier problème politique que pose le complotisme est évident. Il permet aux élites d’amalgamer facilement toute critique légitime adressée à des groupes d’intérêts comme Le Siècle, Bilderberg, la Trilatérale ou l’European Round Table of Industrialists (ERT) – qui, sans être les maîtres cachés du monde, restent des organisations œuvrant pour la classe bourgeoise – au conspirationnisme le plus paranoïaque. Dans ces conditions, se questionner sur le rôle des francs-maçons durant la Révolution, le Ier Empire ou la IIIe République devient risqué. Difficile également de critiquer la politique menée par le gouvernement israélien ou le communautarisme organisé du Crif – dont le dîner annuel est l’objet de tous les fantasmes chez une partie non négligeable des complotistes – sans passer pour un adepte du « complot judéo-sioniste » et, de fil en aiguille, pour un antisémite. Lordon a donc entièrement raison d’expliquer que le conspirationnisme est « la bénédiction des élites qui ne manquent pas une occasion de renvoyer le peuple à son enfer intellectuel, à son irrémédiable minorité ». Des intellectuels sérieux comme Noam Chomsky ou Pierre Bourdieu en ont d’ailleurs fait les frais.

Plus largement, le conspirationnisme permet de discréditer toute critique – même minimale – du système, comme en témoignent les propos de Najat Vallaud-Belkacem, qui classe parmi les « conspis » toute personne remettant en cause « la crédibilité des hommes politiques, mais aussi des médias ». Il a néanmoins un autre effet politique néfaste : celui de s’opposer à la lutte des classes, soit en désignant les mauvais boucs émissaires, soit en empêchant la compréhension des mécanismes de reproduction sociale.

Le complot et la stratégie du bouc émissaire

L’un des mécanismes les plus répandus du complotisme est la fabrication de boucs émissaires. Le cas le plus célèbre et le plus ancien est celui du « complot juif ». Né au cours du XVIIIe siècle, il prend une autre dimension grâce aux Protocoles des sages de Sion, faux document rédigé en 1901 révélant le plan de conquête des Juifs. Ce conspirationnisme rencontre aujourd’hui un grand succès, notamment sur le Web, à cause d’Alain Soral qui instrumentalise le conflit israélo-palestinien pour dénoncer un obscur « complot sioniste »[v] en s’appuyant sur une lecture partielle et erronée du Talmud[vi]. Or, comme l’expliquait le camarade Lénine – qui notait dans un célèbre discours en mars 1919 que « parmi les Juifs, il y a des travailleurs et ils forment la majorité » – ce procédé permet « d’aveugler les ouvriers, de détourner leur attention du véritable ennemi du peuple travailleur, le capital ».

Chez les identitaires islamophobes (Bloc identitaire, Riposte laïque ou encore Observatoire de l’islamisation), c’est plutôt la thèse d’« Eurabia » qui est à la mode et bénéficie d’une grande écoute. Cette dernière, proche du « Grand Remplacement » du romancier Renaud Camus, affirme que, par l’immigration, la « civilisation arabo-musulmane » est en train de conquérir l’Europe et de détruire son identité avec la complicité de nos élites. Encore une fois, la désignation d’un bouc émissaire masque les vrais rapports sociaux en jeu et dédouane le capitalisme mondialisé, pourtant à la fois responsable de l’augmentation des flux migratoires (avec le néo-colonialisme) et de la « dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture », pour reprendre les mots de Guy Debord. Sans oublier qu’encore une fois la population est divisée sur une base ethnique, et pas selon les différents intérêts de classe. Cependant, la « bouc-émissairisation » n’englobe pas tous les différents conspirationnismes.

« Parmi les Juifs, il y a des travailleurs et ils forment la majorité. » Lénine

Le conspirationnisme incapable de comprendre le capitalisme

Les théories du complot mettent souvent en jeu des groupes obscurs aux desseins mal définis. Les intérêts de classe disparaissent au profit du désir de puissance illimité d’une frange marginale qui manipulerait constamment dans le seul but de manipuler. L’industrie pharmaceutique n’est plus critiquable parce que sa recherche effrénée de profit peut la pousser à agir contre l’intérêt général, mais parce qu’elle joue avec notre santé juste pour le plaisir. Le Siècle ou Bilderberg ne sont plus des lieux où des membres des classes dominantes se rencontrent, symboles de l’entre-soi des élites, mais des clubs de décision mondialisés. La structuration de la société en classes antagonistes est simplifiée, notamment avec l’effacement des classes intermédiaires entre dominants et dominés, qui peuvent à différentes échelles participer au maintien du système. Un phénomène bien illustré par le musicien Rockin’ Squat – passé du hip hop contestataire au conspirationnisme – quand il rappe dans Shoota Babylon 2 : « On me parle de lutte des classes, quand je parle de lutte des masses. » Dans cette vision, les individus se retrouvent ainsi paradoxalement seuls, malgré leur grand nombre, face à des pouvoirs très éloignés et organisés. Ce schéma laisse croire qu’il suffirait de supprimer les quelques élites dominantes pour mettre fin au capitalisme. C’est ignorer le caractère structurel, donc autoreproducteur, de celui-ci.

Symbole de l’effritement d’une société où les individus ne partagent plus assez en commun pour se faire confiance, le conspirationnisme apporte plus de problèmes que de solutions. En accroissant l’« impuissance absolue à comprendre la marche de l’histoire moderne », pour reprendre les mots d’Engels et Marx, il amplifie la dépossession dont souffrent les classes dominées. Le seul moyen de le combattre est de faire de la politique. Ainsi, les socialistes ont la mission de proposer une vision du monde à la fois radicalement opposée au capitalisme – sur le plan économique et sur le plan culturel – et convaincante. En attendant, le conspirationnisme est le nouvel opium du peuple.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Adolphe Thiers, Histoire du consulat et de l’empire, 1861

[ii] La force des bons romans policiers, comme ceux d’Agatha Christie, est d’ailleurs de mettre en scène des assassins qui ne sont pas en apparence les premiers bénéficiaires des crimes à élucider.

[iii] À l’instar de Marcel Gauchet, nous entendons par « modernité » le mouvement de « sortie de la religion » et l’émergence du rationalisme. L’«hypermodernité » en est donc une intensification.

[iv] Pierre-André Taguieff, L’Imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, Mille et une nuits, 2007

[v] S’il existe des lobbys sionistes, c’est-à-dire pro-Israël, il est fantaisiste de croire que cette forme particulière de nationalisme représenterait une idéologie globale aussi bien responsable de la faillite de Lehman Brothers que de la « loi Taubira ».

[vi] La croyance naïve que les textes expliqueraient à eux seuls le monde et l’ignorance des contextes socio-historiques est curieuse venant de quelqu’un qui se réclame du marxisme et donc du matérialisme (et du primat des causes matérielles).