Politique

François Fillon : Jésus revient… sans les siens

Comme l’avait compris Pasolini, depuis l’avènement de la société de consommation, il n’y a plus de place pour la religion catholique. En raison de son appartenance à un monde du passé et une idéologie non-consumériste, l’Église est condamnée à disparaître, à moins de passer à l’offensive et de se révolter contre l’idéologie dominante de la bourgeoisie capitaliste, qui l’a réduite à l’état de simple folklore. Or, depuis quelques semaines, nous assistons, dans le cadre de la primaire de la droite et du centre, à un retour en force du catholicisme. Néanmoins, ce catholicisme semble être animé d’une fureur, non pas paulinienne mais thatchérienne, dirigée non contre la bourgeoisie capitaliste, mais contre les personnes les plus fragiles et contre notre modèle social. Étrange idéologie que celle qui revendique à la fois l’héritage de la “dame de fer” et de celui qui enseignait dans les Béatitudes : « Heureux ceux qui sont doux, heureux ceux qui ont de la compassion pour autrui ! »

Le catholicisme s’est invité de façon inusuelle et imprévue dans la campagne de la primaire de la droite et du centre. Durant la lutte finale opposant François Fillon à Alain Juppé, on eut même la surprise d’entendre les deux candidats se réclamer du pape François ! Deux mois avant le dénouement du scrutin déjà, une association issue de la Manif pour tous, Sens commun, avait apporté son soutien à François Fillon. D’ailleurs, dans l’ouvrage de campagne électorale de l’ancien premier ministre, Faire, sorti le 20 septembre 2016, un chapitre entier est consacré à sa foi catholique, qui ne l’aurait jamais quitté. Quant à sa porte-parole Valérie Boyer, après avoir proposé d’intégrer dans notre Constitution la notion de « racines chrétiennes » de la France, elle suscita la polémique en portant autour du cou une croix dite arménienne, représentant la nature divine du Christ en arbre de vie. Au vu de l’ensemble de ces éléments, nous étions en droit d’attendre un programme économique fondé sur des principes considérés comme substantiels par le Christ et ses apôtres, tels que le partage ou la solidarité. Mais ça n’était pas exactement ce qui avait été décidé en amont, avec l’aval semble-t-il de l’actuel président du think tank libéral Institut Montaigne et de la fondation Bilderberg.

« Je pense que cette présentation apparaît comme une purge patronale. C’est du Robin des bois à l’envers : prendre de l’argent aux pauvres pour le donner aux riches. » Alain Madelin

Au paradis de la libre entreprise, salariés, chômeurs, pauvres, auto-entrepreneurs ne sont pas rois

subitoomc2Fin de la durée légale du travail. Suppression de 500 000 postes de fonctionnaires en l’espace de cinq ans. Contrats de travail à droits progressifs avec modalités de ruptures prédéfinies, qui dans les faits faciliteront les licenciements. Introduction du motif de réorganisation de l’entreprise dans les procédures de licenciement collectif pour permettre à l’entreprise de licencier sans avoir à justifier de difficultés économiques particulières. Suppression de quelques 3250 pages du Code du travail sur les 3400 qui le composent. Durcissement des conditions d’obtention des allocations chômage. Suppression de l’ISF et, dans le même temps, augmentation de deux points du taux normal de TVA (qui passera de 20 à 22 %) ainsi que du taux intermédiaire (qui passera de 10 à 12 %). Transfert de la prise en charge des soins courants (hors hospitalisation et affections graves) aux assurances complémentaires, rompant ainsi avec les principes de solidarité et de redistribution, qui sont ceux de la Sécurité sociale (transférer cette responsabilité aux assurances complémentaires reviendra à les rendre plus chères, et à en priver nécessairement un nombre considérable de malades, comme aux États-Unis) [1].

« Le programme de François Fillon, c’est une purge comme on n’en a jamais proposé depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est peut-être le pire programme de casse sociale qui a été imaginé depuis 1944. Ce n’est pas ma droite. C’est une droite qui n’a aucune générosité, aucune humanité. » Henri Guaino

Après avoir posé ce constat, certains ne manqueront pas de nous expliquer qu’il ne s’agit pas là d’un programme anti-social, mais d’un programme en faveur de la libre entreprise. Le programme de François Fillon prévoit en effet, entre autres, de baisser le taux de l’impôt sur les sociétés. Toutefois, son programme prévoit aussi de modifier le statut de l’auto-entrepreneur, statut concernant notamment les entreprises réalisant des prestations de services annuelles inférieures à 30 000 euros et quelques. Avec le projet de réforme de François Fillon, les seuils du statut seront relevés, passant d’environ 33 000 à 50 000 euros. Mais l’abattement fiscal des auto-entrepreneurs sera plafonné à 7 500 euros, ce qui entrainera une augmentation de leur impôt sur le revenu [2]. Encore une fois, et même dans le monde de l’entreprise, ce programme n’a pas été conçu pour soulager les peines de ceux qui sont tout en bas de l’échelle. Le but affiché par François Fillon est de « créer un électrochoc », en vue de « favoriser la croissance ». Au sens propre, un électrochoc se définit comme « une méthode de traitement des dépressions graves consistant à provoquer des convulsions épileptiques par le passage bref de courant à travers le cerveau, ce qui engendre une crise convulsive généralisée, ainsi qu’une perte de conscience ». Même s’il ne s’agit que d’une image, on saisit prestement que les réformes seront très brutales, mais uniquement pour une partie de la population, qui n’est ni à la bourgeoisie, ni l’oligarchie.

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Le poisson se mord la queue

À l’heure actuelle, il semble que l’ascension fulgurante de François Fillon puisse s’expliquer, du moins en partie, par le soutien important de catholiques, séduits par sa volonté de réécrire la loi sur le mariage pour tous et de préserver la cellule familiale traditionnelle. Cependant, vie professionnelle et vie familiale sont généralement difficiles à concilier ; s’occuper convenablement de ses enfants nécessite de disposer d’un minimum de temps libre et c’est chose plus aisée lorsqu’on travaille 35 ou 39 heures que lorsqu’on est bloqué 43 ou 45 heures sur son lieu de travail. Ces deux volontés, protéger la famille, d’une part, et durcir nettement les conditions de travail des salariés, d’autre part, peuvent apparaître comme antinomiques dans le programme défendu par Les Républicains.

En outre, et puisque la campagne est d’ores et déjà marquée du sceau de la religion, rappelons que celui que l’on nomme le « Fils de l’Homme » ainsi que ses apôtres et disciples, tentaient d’inculquer aux hommes des idéaux de partage (Actes 2, 42-46 / Actes 2, 32-35), de fraternité (I Corinthiens 12, 12-27 / Collossiens 3, 10-15), de solidarité (Luc 19, 8-9 / I Timothée 6, 17-19 / Matthieu 19, 16-30), d’égalité (II Corinthiens 8, 10-15 / Jacques 1, 9-18) ou encore de justice sociale (Luc 16, 19-25 / Luc 21, 1-4). Quant à la liberté qu’ils défendaient, il ne s’agissait pas de la liberté de vivre selon chacun de ses désirs (Galates 5, 1-15), mais uniquement de celle qui délivre et libère les opprimés (Luc 4, 16-19). Le souci de Jésus Christ est de ne jamais laisser personne sur le bord de la route, de se préoccuper de tous, y compris des plus fragiles, des plus faibles, des plus pauvres, des plus malades, des plus égarés. Il est celui qui a été envoyé auprès des « brebis perdues de la maison d’Israël » et qui considère qu’il y a « plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Il soigne et guérit (bénévolement et sans exiger l’adhésion à une assurance complémentaire !) de nombreux malades et envoie ses douze apôtres en mission avec les instructions suivantes : « Allez vers les brebis perdues du peuple d’Israël. En chemin, prêchez et dîtes : Le Royaume des cieux s’est approché ! Guérissez les malades. Vous avez reçu gratuitement, donnez aussi gratuitement. Ne vous procurez ni or, ni argent, ni monnaie de cuivre à mettre dans vos poches. » 

Professeur en économie et intervenant invité à l’institut Von Hügel de Cambridge dont la recherche porte sur la relation entre le catholicisme et la société, Bernard Laurent le confirme : « L’Église insiste sur la responsabilité des autorités politiques pour permettre à chacun d’être intégré dignement à la société. Elle se prononce pour une économie aux finalités humaines et solidaires dont l’option préférentielle pour les pauvres est l’expression. Le programme de François Fillon paraît bien éloigné de l’enseignement social de l’Église. Ses recommandations économiques très libérales ont conduit les commentateurs à le comparer avec raison à Margaret Thatcher. Les soutiens catholiques de François Fillon ne semblent guère s’en émouvoir. Cela traduit-il une évolution sociologique du catholicisme français ? La revanche du catholicisme bourgeois ? »pasolini_evangile_3Cette situation paradoxale à laquelle nous assistons et qui voit émerger, de façon soudaine et concomitante, d’une part, le catholicisme, religion en théorie fondée sur les idéaux de partage et d’entraide, et d’autre part, le programme le plus anti-social que l’on ait vu en France depuis des lustres, témoigne de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie et du triomphe dans les esprits de son idéologie individualiste, utilitariste et mercantile. Elle révèle toute la pertinence des mises en garde qu’avait formulé le Christ à propos d’une religiosité qui serait purement cérémonieuse, protocolaire et ritualiste, faite de messes, de chants, de prières, mais à qui il manquerait l’essentiel, le cœur même du message : « Vous filtrez votre boisson pour en éliminer un moustique, mais vous avalez un chameau ! Vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, mais vous laissez ce qui est plus important dans la loi : la justice et la miséricorde ; c’est cela qu’il fallait pratiquer, sans négliger le reste ! »

Le théologien protestant Jacques Ellul avait en son temps analysé cette dissonance les textes bibliques et leur application dans le réel, et y avait consacré un ouvrage, La subversion du christianisme. « Nous devons admettre qu’il y a une distance incommensurable entre le tout de ce que nous lisons dans la Bible et puis la pratique des Églises et des chrétiens. Au point que je puis parler de subversion, car la pratique a été en tout l’inverse de ce qui nous était demandé. L’attaque des antichrétiens doit être entendue telle quelle comme l’attestation de l’effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation. »

Catho ultra-moderne contre pape décroissant

Lors du duel entre les deux finalistes de la primaire, Alain Juppé tenta de mettre en avant son côté moderne et progressiste en fustigeant la vision « extrêmement traditionaliste, pour ne pas dire un petit peu rétrograde » de son adversaire. Pourtant, concernant la loi sur le mariage pour tous, les programmes de Juppé et Fillon se distinguaient uniquement sur la question de l’adoption dite plénière, mais aucunement sur celles du mariage en lui-même, de la procréation médicalement assistée ou de la gestation pour autrui. Il n’en fallait cependant pas plus pour que l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, tombe dans le panneau et ne se mette à voir subitement en François Fillon l’homme de la « révolution conservatrice » et en Alain Juppé « le porte-parole de la modernité ». En réalité, François Fillon n’est nullement conservateur, ni traditionaliste. Au contraire, tant dans ses écrits que dans ses discours, le natif du Mans apparaît comme l’un des plus fervents partisans de la modernité et de l’idéologie du progrès, tant sur la question du principe de précaution, que sur celle du gaz de schiste, des organismes génétiquement modifiés, des drones et robots, ou encore des progrès de la génétique : « Nous avons appris à avoir peur de tout, du nucléaire, des OGM, du gaz de schiste, des nanotechnologies, de la mondialisation, de l’étranger qui frappe à notre porte. Comment serons-nous capables de relancer l’économie et la croissance, de conquérir de nouveaux marchés, d’être au premier rang de l’innovation scientifique, si nous restons enfermé dans cette paranoïa ? »une_ambition_intime_fillon_drone_m6-1024x576

D’ailleurs, comme il le souligne lui-même, « nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de refuser le progrès et la modernité ; l’augmentation de la population mondiale, la diminution des ressources énergétiques, les dérèglements climatiques ne seront pas réglés par la retour à la nature et par la décroissance, mais bien par la science et la technologie ». Et comme évidemment, il faut s’y soumettre plutôt que d’y résister : « Vous n’avez pas idée du monde qui se dessine ! La conjonction des progrès scientifiques et du développement du numérique sont en train de bousculer toutes les sociétés humaines. Accès immédiat au savoir et à l’information, drones, robots, transports automatisés, soins médicaux à distance, progrès de la génétique, ordinateurs quantiques, accélération de l’allongement de la durée de vie : rien ne sera plus pareil ! » Au cas où on n’aurait pas bien compris, il nous explique encore comment et pourquoi : « Placer le progrès au cœur de notre projet politique exige de revenir sur cet absurde principe de précaution […] Sur quels secteurs s’abattront les prochains anathèmes dictés par la peur et la superstition ? Les nanotechnologies ? Continuons dans cette voie et nous sommes certains de nous retrouver dans la queue de peloton du monde qui vient. »

Cette vision ultramoderne, pour qui avancées technologiques et progrès sont synonymes et pour qui la priorité doit être donnée à la croissance et au court terme, est en contradiction avec celle du pape François, et plus généralement avec celles des papes, qu’il s’agisse de Paul VI, de Jean-Paul II ou encore de Benoît XVI. Dans une lettre encyclique parue en 2015, le pape François s’inquiète comme beaucoup des dommages causés par la pollution, de l’épuisement des ressources naturelles et de « voir la terre, notre maison commune, se transformer toujours davantage en un immense dépotoir ». Il blâme le consumérisme, la vision égoïste actuelle fondée sur l’immédiateté ou encore l’idée d’une croissance qui pourrait être « infinie ou illimitée ». « Il est important d’assimiler un vieil enseignement présent dans la Bible. Il s’agit de la conviction que “moins est plus”. En effet, l’accumulation constante de possibilités de consommer empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment. En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup plus de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité. » Il plaide pour une écologie intégrale qui lie l’environnement, l’humain et l’éthique, en appelle à une remise en question des modèles de développement, de production et de consommation actuels et à en finir avec le « mythe moderne du progrès matériel sans limite », soit très exactement le contraire de ce que souhaite mettre en œuvre l’actuel favori des sondages.

« Face à l’accroissement vorace et irresponsable produit durant de nombreuses décennies, il faudra penser à marquer une pause en mettant certaines limites raisonnables, voire à retourner en arrière avant qu’il ne soit trop tard. Le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours d’avantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde. » Pape François

Julien Gonzalez

Nos Desserts :

Notes :

[1] Le projet de réforme de la sécurité sociale souhaité par François Fillon a été, du fait de la pression des critiques, pour le moment retiré de son site de campagne.

[2] Pour ceux qui s’y connaissent et veulent comprendre pourquoi : 7500 sur 50 000, ça fait 15 %, et sur 33 000, ça fait 22 %. Or, aujourd’hui, l’abattement fiscal des auto-entrepreneurs est de 33 ou 50 %, beaucoup plus avantageux !

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8 réponses »

  1. Merci à la personne qui m’a donné à lire cet article. Prêtre, cherchant la fidélité à l’Evangile, je médite sur ces questions de bonheur dans une vie simple, sobre, solidaire et fraternelle depuis les années 80 avec les analyses faites sur les dégâts du progrès (CFDT). Je me retrouve totalement dans les phrases de Julien Gonzalez. Nous citons les mêmes penseurs ; ainsi Bernard Laurent, il y a peu de temps sur mon blogue, le 30 décembre. Bref, je vais rester attentifs aux écrits de Comptoir.

  2. Le bouclier de la Laïcité va t-il pouvoir résister aux glaives venant de toute part? Protégeons ce principe républicain que Jaurès, Briant, Buisson, Combes et beaucoup d’autres ont eu tant de mal à imposer pour le vivre ensemble. (Loi du 9 décembre 1905)

  3. A Serge Terrasse. Vous écrivez : « Protégeons ce principe républicain que Jaurès, Briant, Buisson, Combes et beaucoup d’autres ont eu tant de mal à imposer pour le vivre ensemble. » Une question, avant 1905, entre 1870 et 1905, nous ne vivions pas en république ? Vous citez le petit père Combes, mais vous oubliez que ce sinistre personnage a beaucoup fait de mal à la religion. Vous devriez plutôt vous inspirer d’un Jacques Piou…

  4. J’ai bien peur que cette fois-ci, nous n »échappions pas au FN….. en effet, Fillon est trop droite-catho pour être élu, et Macron trop jeune, et beaucoup ne veulent plus entendre parler de la Gauche …. cette fois, Marine a « sa chance » ….

  5. Merci pour cette excellente mise au point. Il est clair que M. Fillon ignore tout de la doctrine sociale de l’Eglise et qu’il n’a pas lu l’encyclique Laudato si’ du pape François qui prône exactement le contraire de son programme économique pour pouvoir sortir de la crise actuelle par une écologie intégrale et une remise en question du modèle de la croissance et du consumérisme…

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