Politique

Geneviève Azam : « Pour Simone Weil, il est illusoire de tenter de s’affranchir du travail »

Geneviève Azam est maître de conférences en économie, chercheuse à l’Université de Toulouse II et militante altermondialiste au sein de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac). Elle vient de publier « Simone Weil ou l’expérience de la nécessité » avec la philosophe Françoise Valon dans la collection Les précurseurs de la décroissance, dirigée par Serge Latouche au Passager clandestin. Nous avons décidé de l’interviewer à l’occasion des 108 ans de la naissance de Simone Weil.

Le Comptoir : Vous avez publié avec François Valon Simone Weil ou l’expérience de la nécessité. En quoi estimez-vous que la pensée de la philosophe reste d’actualité ?

genevieve_azam_img_0528Geneviève Azam : La pensée de Simone Weil est multiforme et de nombreux éléments sont très actuels. Ce n’était pas une prophétesse, mais elle a entrevu certaines choses avant les autres. Elle a été très lucide sur l’impossibilité d’une accumulation infinie, c’est-à-dire sur la poursuite d’une croissance infinie dans un monde où les ressources sont limitées et qui est dominé par la loi d’entropie[i] qu’elle connaissait, car elle possédait également une grande culture scientifique. C’est pour cela que « l’expérience de la nécessité », c’est l’expérience des limites et de la liberté : comment penser la liberté en tenant compte des limites ?

En 1934, dans Réflexions sur les causes de la liberté et l’oppression, livre assez remarquable, Simone Weil étudie comment nous devons consentir à la nécessité, c’est-à-dire aux limites, pour concevoir la liberté. Elle s’oppose en cela à toute une tradition issue du marxisme, qui défend que nous pouvons nous affranchir définitivement de la nécessité. En ce sens, Simone Weil est une précurseur, car elle a très bien saisi que le système économique des années 1930 ne pouvait pas s’affranchir de la réalité matérielle et géophysique, et avec cela des limites écologiques et énergétiques. C’est pour cela qu’elle s’est opposée au développement infini des forces productives. Voilà pourquoi elle pensait qu’il faut qu’il y ait un consentement à la nécessité, c’est-à-dire aux limites. Je pense que c’est très important, car aujourd’hui, dans nos sociétés fondées sur la quête de liberté, la nécessité est à nouveau en train de faire surface, notamment à partir des contraintes écologiques, et il y a un risque majeur qu’au nom de la nécessité, nous soyons sommés d’abdiquer la liberté.

Vous insistez sur la notion de “déracinement”, à laquelle Simone Weil a consacré un ouvrage. En quoi cette notion chez elle se distingue-t-elle de celle défendue par l’écrivain nationaliste Maurice Barrès dans Les Déracinés ?

Non seulement elle a travaillé sur le déracinement, mais également sur l’enracinement. Ce sont des notions qui, pour elle, n’ont rien à voir avec un retour à la Patrie sacrée de Barrès, à la Nation et à des racines éternelles. Elle dit à quel point nous devons nous méfier de ces mots à majuscule, porteurs de visions totalitaires. Et il ne s’agit pas pour elle de fustiger les déracinés mais de s’attaquer aux causes du déracinement. La première de ces causes, c’est la colonisation. Elle a écrit des textes absolument magnifiques sur la prétention coloniale de la France et des autres pays européens et sur le processus de déracinement des peuples colonisés. C’est une privation de leur culture, de leur spiritualité et donc une transformation en objet, en matière humaine.

La deuxième raison du déracinement massif, c’est la grande industrie capitaliste et l’esclavage des ouvriers, matière humaine au service de l’accumulation infinie du capital. Le problème n’est pas la production en tant que telle, mais son échelle, son organisation et l’inversion des fins et des moyens. Elle a écrit des pages de mon point de vue irréprochables, sur comment la grande industrie et le taylorisme transforment les ouvriers en immigrés à l’intérieur même de l’entreprise et les exilent d’eux-mêmes dès lors qu’ils franchissent la porte de l’usine. Exil du corps et de l’esprit. Les paysans sont eux-mêmes déracinés dès lors que l’agriculture est pensée sur le modèle de la grande industrie.

« L’attention aux exclus, aux déracinés est une condition pour penser un monde juste. »

Enfin, l’autre source majeure du déracinement est l’emprise et la domination de l’État central sur les collectivités locales. Simone Weil, comme Rosa Luxemburg, est consciente du caractère mondial du déracinement : la modernité occidentale en se déracinant par rapport à ses propres sources, en divinisant la production et l’économie, a supprimé tout extérieur comme lieu de sens et a déraciné les autres peuples. L’attention aux exclus, aux déracinés est une condition pour penser un monde juste.

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En quoi le refus de la force prôné par Simone Weil trouve-t-il écho dans le mouvement décroissant ?

Ce refus de la force traverse toute l’œuvre de Simone Weil. Ceci s’accorde avec une sensibilité du mouvement décroissant, dans la mesure où nous pouvons y voir l’éloge de la limite et donc le refus de la transgression des limites par la force. Dans ce mouvement nous trouvons plutôt un éloge de la fragilité, c’est-à-dire la fragilité qui n’est pas vécue comme un manque et comme quelque chose qui ampute, mais au contraire, comme une manière d’être au monde et à la terre. Ça rejoint toute l’idée du ralentissement. La vitesse est obtenue par la force motrice. Ce ralentissement repose donc également sur un refus de la force. Mais c’est surtout dans le refus de la transgression des limites que Weil s’approche du mouvement décroissant.

De nombreux décroissants prônent également la non-violence, qui n’est pas synonyme de la non-activité, mais qui signifie mettre en avant la coopération plutôt que la concurrence. Dès lors que nous défendons des valeurs de coopération, avec les humains et avec la nature, évidemment, c’est une façon non violente d’appréhender son rapport aux autres et à la nature.

« Pour Simone Weil, le régime de la grande industrie est fondamentalement aliénant. »

Vous expliquez que pour Simone Weil, « le travail est certes une peine car il est le fait de la nécessité », mais « une nécessité dont il serait vain et tragique de pouvoir penser s’échapper ». Pour Simone Weil, le travail peut-il être non aliénant ? Quelles voies imagine-t-elle vers un travail émancipateur ?

Pour Simone Weil, il est illusoire de tenter de s’affranchir du travail, car cela revient à tenter de s’affranchir de la nécessité. Cela fait partie de notre condition humaine. Nous ne vivons pas dans un paradis terrestre. Ce qu’elle dénonce, c’est le capitalisme et au-delà, le régime de la grande industrie, qui est pour elle fondamentalement aliénant. La philosophe parle de l’esclavage du travail dans la grande industrie, elle qui en a fait l’expérience justement. C’est ce qui la rapproche aussi des décroissants : c’est une philosophie fondée par l’expérience. Elle a travaillé pour la grande industrie et dit qu’elle en porte les stigmates.

Ce qu’elle préconise pour retrouver un travail non aliénant, c’est la décentralisation et l’éclatement de la grande industrie. Elle défend le travail dans de petites unités de production, type coopératives, et un travail qui ne sacrifie pas le travail manuel. Le rapport à la matière est pour elle une manière d’être au monde. Je ne sais pas si nous pouvons dire que le travail peut être chez elle “émancipateur”, mais il peut être une manière de se ré-enraciner, c’est-à-dire d’être chez soi quelque part.

« Simone Weil perçoit l’institution écclesiastique comme un système totalitaire de négation de la personne et de l’individu. »

Simone Weil était une philosophe mystique. Est-il réellement possible d’isoler sa pensée sociale de son mysticisme ?

simone-necessiteC’est tout un débat ! Sa conversion mystique, qu’elle raconte plusieurs fois, se déroule lors d’un voyage qu’elle effectue au Portugal. Elle dit alors que la religion chrétienne, et plus particulièrement catholique, est la religion des esclaves et qu’elle se sent esclave. Dans ce sens, elle se sent appartenir à cette religion. Mais elle n’a jamais été baptisée. Elle n’est jamais entrée dans l’Église comme institution et a écrit des pages très véhémentes à l’encontre de celle-ci, qu’elle perçoit comme un système totalitaire de négation de la personne et de l’individu.

Personnellement, je ne pense pas que sa pensée sociale ait été déterminée par le mysticisme. Je crois également – même si c’est discutable – que c’est l’échec de son engagement dans le syndicalisme révolutionnaire qui la pousse dans cette direction. Elle a parfaitement analysé la situation en Allemagne au début des années 1930, lors d’un récit de voyage. Elle s’est engagée en Espagne auprès des anarchistes dans la colonne Durutti et elle a vu l’effondrement d’un espoir et d’une civilisation. Le mysticisme n’est absolument pas un refuge pour elle. Mais cela vient quand même dans un moment de désespoir. Elle reste cependant une philosophe matérialiste, qui fait une critique matérialiste du marxisme. Elle reproche à Marx de ne pas être allé au bout de son propre matérialisme, c’est-à-dire de ne pas avoir considéré que la vie humaine, les activités économiques et sociales sont inscrites dans un système matériel dont nous ne pouvons nous échapper. C’est encore l’acceptation des limites. Mais sa critique sociale n’est pas déterminée par un absolu mystique, même si elle est en quête d’un absolu. Sa réduction à une philosophe mystique a arrangé beaucoup de courants de pensée, car elle est relativement inclassable. Elle a toujours combattu le capitalisme. Mais dans le même temps, elle a tout de suite vu ce qui se passait en URSS et l’a dénoncé. Elle a dû affronter les forces de gauche, qui ne dénonçaient pas suffisamment le colonialisme, voire en faisaient l’apologie. Elle a affronté le PCF. Il était très pratique de la mettre dans une case de mystique. Elle a une pensée sociale et une pensée politique, que nous ne pouvons pas sur-déterminer par une pensée mystique.

Nos Desserts :

Notes :

[i] En physique, l’entropie est une grandeur thermodynamique associée à un système de particules. L’application de ce concept à l’économie par le mathématicien Nicholas Georgescu-Roegen est à la base de la pensée décroissante.

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3 réponses »

  1. PENSEE SOCIALE ET MYSTICISME

    Merci Madame AZAN de nous rappeler la grande richesse de la pensée de Simone WEIL.
    Je souscris à votre analyse sur le plan philosophique et social mais permettez moi de relever la faiblesse de votre approche concernant le « mysticisme » de Simone WEIL.
    Je suis personnellement venu à Simone WEIL par ces remarquables écrits sur le plan de la Foi (« La pesanteur et la grâce », « Attente de Dieu »,…) et il me paraît un peu lapidaire de votre part de tenter de réduire la part mystique de Simone WEIL dans l’élaboration de sa pensée à ses doutes concernant l’institution de l’Eglise.
    Je vous recommande la lecture de Laudato Si du Pape François et plus généralement celle de la Doctrine sociale de l’Eglise, mûrie dès le XiX eme siècle. Vous constaterez à quel point S WEIL est en harmonie avec cette pensée, directement inspirée de l’Evangile.

  2. Bonjour, je voudrais donner des information regarder un conférence « Caring Democracy » che se adressera le topique de la industrialisation des vies humaines e le inévitable déracinement des peuple. J’espère qu’il sera’ quelqu’un que voudra’ partager ses idées sur une économie e politique diverse dans le future https://www.eventbrite.com/e/caring-democracy-current-topics-in-the-political-theory-of-care-tickets-34793203408

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