Politique

Recomposer l’échiquier politique pour mieux le confisquer

Alors qu’il se présente comme le nouveau héraut du “Progrès”, Emmanuel Macron nous rejoue un simulacre de l’Union sacrée, afin de rendre indispensable son projet libéral.

Emmanuel Macron a posé ses jalons depuis longtemps. Dès avril 2016, on le savait convaincu que « le vrai clivage dans notre pays […] est entre progressistes et conservateurs »[i]. Sur le site d’En Marche !, les appels aux dons sont aussi éloquents que péremptoires : « faites gagner le progrès ». C’est autour de cette valeur cardinale et irrécusable que Macron voudrait rassembler. Son projet, longtemps préféré à un fastidieux programme, est de « réconcilier la France avec le monde, réconcilier la liberté et l’égalité, réconcilier nos histoires […] pour créer un avenir collectif, pour retrouver le progrès qui nous unit. » Comment oserait-on tourner le dos à de si enchanteresses perspectives ?

« C’est cette révolution démocratique que j’ai entrepris de dessiner dans les pages qui suivent. On n’y trouvera pas de programme, et aucune de ces mille propositions qui font ressembler notre vie politique à un catalogue d’espoirs déçus. Mais plutôt une vision, un récit, une volonté. » Révolution [sic], Emmanuel Macron

Dans un numéro des Actes de la recherche en sciences sociales consacré à “La production de l’idéologie dominante” en 1976, Luc Boltanski et Pierre Bourdieu analysaient déjà cette phraséologie progressiste qui consiste à ramener tout débat politique à l’antinomie entre le traditionnel, « le passé forcément dépassé », et le moderne, « l’avenir forcément désirable ». Cette opposition entre “progressistes” et “conservateurs” se déclinait dans toute une série de schèmes clairement hiérarchisés : « fermé/ouvert, bloqué/débloqué, clos/ouvert, local/universel ». L’étudiant en philosophie qu’il était en a peut-être fait une lecture utilitariste. En tout cas, l’actuel candidat à la présidentielle semble bien décidé à ressortir cette vieille combine des tiroirs.

En marche vers le “Progrès”

Sur le site d’En Marche ! – un mouvement (débloqué) et non un parti (forcément figé) –, la présentation liminaire invoque comme une des valeurs phares de son existence l’“ouverture”, « l’unique moyen de progresser tout en restant soi-même. » À Nevers, l’ancien ministre de l’Économie en appelait à une profonde « refondation idéologique, sincère, progressiste, en dépassant ce qui nous avait bloqués pour construire ensemble ». À Lille, il présentait son mouvement comme celui de “l’optimisme volontaire” et de “l’espérance” ; et à Clermont-Ferrand, comme celui de la “réconciliation”.

« Emmanuel Macron ne cesse d’appeler à la “réconciliation” autour du “projet progressiste”. »

Dans cette nouvelle alternative exclusive opposant valeurs positives et négatives, Emmanuel Macron ne laisse guère le choix. D’ailleurs, ceux qui lui donneraient tort seraient forcément anti-républicains puisque « C’est cela la République, nous l’avons oublié. Et donc ni facilité, ni laxisme, ni discours de stigmatisation, ni injustice ; [mais] le progressisme ! » Équation d’une simplicité enfantine dont L. Boltanski et P. Bourdieu pointaient néanmoins les redoutables conséquences : « l’effet le plus directement politique de [cette] opposition cardinale se révèle lorsque, appliquant à l’opposition entre la droite et la gauche le nouveau système de classification, on tient que cette opposition fondamentale de l’espace politique est “dépassée” et du même coup la politique elle-même. » C’était en 1976, Emmanuel Macron naîtra un an plus tard.

Aujourd’hui le candidat à la présidentielle veut rassembler au-delà des “clivages traditionnels”. Pour ce faire, il pastiche la scène primitive de l’Union sacrée, jouée sur les tréteaux de l’histoire pour la première fois à l’aube de la Première Guerre mondiale, par un certain Raymond Poincaré qui réclamait une trêve politique, provisoire, pour faire face à la guerre. Emmanuel Macron, à son tour, ne cesse d’appeler à la “réconciliation” autour du “projet progressiste”. Celui qui a obtenu un DEA consacré à Hegel peut compter sur sa vision téléologique de l’histoire par dépassements successifs pour lui apporter des arguments d’autorité. « Ces clivages [entre la droite et la gauche] dans les moments historiques, sont-ils indépassables ? » fait mine de questionner Macron le 4 février à Lyon, avant d’énumérer, pêle-mêle, lesdits moments : la réforme de l’IVG, l’appel du 18 juin, la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, l’affaire Dreyfus… Autant de “leçons de l’histoire” qui s’inscrivent dans une longue tradition rhétoricienne de chantage au passé.

En marche vers la confiscation politique

« Dès lors que l’Union sacrée devient une “pratique”, ce que vend désormais Emmanuel Macron, elle prend une valeur doctrinale. »

Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Le leader d’En Marche ! fait mine de confondre un rassemblement au-delà de la politique et un rassemblement pour une politique. Le premier voit le clivage droite-gauche dépassé autour de questions qui n’engagent aucun vote immédiat. Alors que le dépassement auquel invite le candidat à la présidence de la République s’inscrit clairement, et d’abord, dans le jeu électoral. Or, jouée dans ces circonstances, la fameuse Union sacrée, nationale hier, progressiste aujourd’hui, couve en son sein une “dérive droitière” selon le mot des historiens Jean-Jacques et Annette Becker, dans La France en guerre (1914-1918), La grande mutation.

En 1914, la gauche (socialistes et radicaux), convaincue de la nécessité de la trêve des luttes politiques et ralliée à l’Union sacrée malgré son opposition à la guerre, n’a pas longtemps résisté à l’alignement progressif de ses positions sur celles de droite. Car dès lors que l’Union sacrée devient une “pratique”, ce que vend désormais Emmanuel Macron, elle prend une valeur doctrinale. « La “pratique” prolongée de la trêve des partis, de la trêve de la lutte des classes pour les socialistes, ne pouvait-elle manquer d’apparaître, non plus comme un phénomène de circonstances, mais comme une sorte d’idéal social ? » interrogent les deux historiens avant d’ajouter : « Et comme cet idéal social était habituellement celui des groupes politiques et sociaux partisans de conserver l’état social existant, la prolongation de l’Union sacrée ne conduisait-elle pas fatalement à lui donner un contenu idéologique marqué à droite ? » Quant aux radicaux de gauche, alors même qu’ils n’étaient pas fondamentalement loyaux envers l’Union sacrée, ils adhérèrent de plus en plus à l’idéologie de leurs adversaires de droite, enfermés qu’ils étaient dans ce nouveau cadre. Leur position, affirme Serge Bernstein, « résultat tout simplement de la perte d’identité du radicalisme dans un système de valeurs et de références qui est celui de la droite ». Ainsi acceptèrent-ils fondamentalement de rejeter la “politique” qui divise au profit de la “nation” – Macron avance plutôt la “France” – qui réunit. Doit-on s’attendre à voir les personnalités ou électeurs de gauche ralliés à Macron eux-mêmes abandonner leur identité politique, au profit de cette “union pour le progrès” ?

Tsolag Paloyan

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Notes :

[i] Entretien à Arte, émission du 24 avril 2016.

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