Politique

Demain, le primitivisme ?

Ce texte se veut une réponse aux deux tribunes publiées consécutivement par Cyril Dion et Nicolas Casaux, sur le site de Reporterre. Il n’est pas utile de présenter le travail de Cyril Dion, désormais célèbre internationalement grâce à l’engouement suscité par le film Demain, mais il semble toutefois utile de présenter le travail de Nicolas Casaux, et notamment du mouvement dont il se réclame, DGR, pour Deep Green Resistance, bien moins connu puisque bien moins audible et bien plus angoissant, en ceci qu’il pose les questions qu’élude soigneusement le mouvement écologiste officiel.

Le moment que nous vivons est historique. Historique et stimulant. Historique dans le sens où le sillon que nous nous apprêtons à creuser en tant qu’espèce se révèle inédit. Stimulant parce que, peut-être pour la première fois dans l’histoire humaine, il semblerait que les peuples soient sur le point de disposer d’eux-mêmes et d’infléchir directement sur le cours des événements. Le choix est d’une clarté limpide : continuer à soutenir l’idée de croissance et accepter sereinement le monde mortifère qui en découle – avec son cortège de violences quotidiennes, de technologies toujours plus absurdes, et les vices que cela entraîne ; ou bien prendre le temps de la réflexion, et rentrer en résistance contre ce dernier, avec en ligne de vue, une décroissance nécessaire, voire un dépassement final de l’économie et de l’idée même de croissance (et donc de son pendant, la décroissance).

Avant toute chose, il est important de souligner que si nous pouvons désormais lire des critiques réellement radicales de la société industrielle, remettant en cause à la fois son fonctionnement même et les processus qui la sous-tendent, c’est en partie grâce aux travaux de pionniers comme Riesel, Semprun, Charbonneau, toute l’Encyclopédie des Nuisances enfin, et de quelques autres acteurs du mouvement écologiste qui n’ont pas eu peur de passer pour fous et de s’aliéner les masses, en ceci qu’ils avaient raison seuls avant tout le monde. Aussi, il faut remercier tous ceux qui se jettent dans cette bataille, et n’éluder personne. Le constat est alarmant. La Terre est exsangue et à bout de souffle. Or, le débat démocratique, pour être vraiment vivant, doit être porté par un ensemble disparate de voix qui s’écoutent respectueusement sans forcément s’entendre sur la marche à suivre en dernière instance. Les analyses consensuelles semblent avoir fait leur temps, et le peuple, dans sa grande majorité, semble enfin considérer comme nécessaire d’ouvrir de vrais espaces de débats critiques, à l’heure où les lignes de fracture s’élargissent, et où les conditions d’une vraie remise en cause du capitalisme et de la société technicienne semblent réunies.

Dans ces interstices s’immiscent toutefois divers groupes, se réclamant qui du marxisme, qui de l’écologie radicale, et proposant chacun une solution qui malheureusement, semble exclure l’autre de ses considérations. Chacun fonctionnant sur le mode de l’opposition, et rarement sur le mode de la proposition.

Castoriadis le prophétisait dès 1975, de manière incroyablement lucide, dans L’institution imaginaire de la société : « Idéologiquement, le marxisme l’est devenu tout autant en tant que doctrine des multiples sectes que la dégénérescence du mouvement marxiste officiel a fait proliférer. Le mot secte pour nous n’est pas un qualificatif, il a un sens sociologique et historique précis. Un groupe peu nombreux n’est pas nécessairement une secte ; Marx et Engels ne formaient pas une secte même au moment où ils ont été le plus isolés. Une secte est un groupement qui érige en absolu un seul côté, aspect ou phase du mouvement dont il est issu, en fait la vérité de la doctrine et la vérité tout court, lui subordonne tout le reste et, pour maintenir sa “fidélité” à cet aspect, se sépare radicalement du monde et vit désormais dans “son” monde à part. L’invocation du marxisme par les sectes leur permet de se penser et de se présenter comme autre chose que ce qu’elles sont réellement, c’est à dire comme le futur parti révolutionnaire de ce prolétariat dans lequel elles ne parviennent pas à s’enraciner. »

Ainsi, de multiples groupes ont émergé ces dernières années, afin de « revitaliser la parole marxiste », ou encore de « créer une parole écologique biocentrée ». Or, on le sait depuis Bernard de Chartres : « Nous sommes des nains sur des épaules de géants. » Prétendre créer ex nihilo une pensée qui serait enfin celle qui se révélerait la seule capable de résoudre les problèmes qui sont les nôtres, et dont la complexité et la somme donnent le tournis, relève au mieux de l’exercice de style, au pire de la pure escroquerie intellectuelle. Ne pointer d’un doigt vengeur que l’un des aspects qui ont conduit la civilisation humaine dans l’impasse qui est la sienne aujourd’hui, vouloir appréhender la réalité qui est la nôtre à l’aide d’une seule grille de lecture sont autant de non-sens qu’il convient de souligner pour enfin penser intelligemment le monde de Demain.

Bacon expliquait qu’une argumentation devait se faire en deux mouvements. Par la pars destruens et la pars construens. Il considérait que l’une sans l’autre était inutile, et que si nous ne parvenions pas à articuler les deux, cela se révélerait inefficace à l’usage. La mouvance primitiviste – qui n’existe pour ainsi dire pas en France et émerge péniblement aux USA, sous la houlette de Derrick Jensen, Paul Shepard ou encore Lierre Keith, et donc, de DGR – est une impasse politique, sur le temps long. Elle remplit parfaitement son rôle de pars destruens, mais se heurte violemment au mur du réel quant à la pars construens. La critique qu’elle propose est salvatrice, mais se révèle en l’état par trop radicale pour pouvoir être efficace réellement. Quant aux solutions proposées par les Colibris et le mouvement d’avant-garde agrégé autour de Cyril Dion, il se révèle inefficace à l’usage puisque sa critique s’arrête précisément là où elle devrait commencer.

Pour une critique de la critique

Le monde tel que présenté par Dion n’adviendra pas. En tout état de cause, il n’est pas souhaitable qu’il advienne. Une vie toujours basée sur les principes mêmes qui ont permis au système technicien de devenir la totalité du monde n’est pas souhaitable, pas plus que ne l’est une planète qui serait recouverte de champs d’éoliennes, ou de centrales solaires off-shore. La repeinte du capitalisme en vert doit être dénoncée pour ce qu’elle est : une mue – peut-être la dernière – de celui-ci, afin qu’il soit à même de survivre à ses contradictions internes (telles que la disparition à terme de la plupart des espèces et l’épuisement conjoint des ressources naturelles). Ne coupons pas la tête du roi pour désigner le bourreau monarque : le système technicien dans son ensemble doit être démantelé et nous devons nous diriger en tant qu’espèce vers une société enfin soutenable pour la planète, sans pour autant – et c’est là l’intérêt du débat soulevé par Reporterre – faire un bond prodigieux de dix mille ans en arrière, avec pour seul repère un passé fantasmé dont les certitudes s’écroulent au fur et à mesure que les anthropologues avancent.

Seulement, de l’autre côté, que trouve-t-on chez DGR ? Résumons sommairement : la société industrielle – voire, la civilisation humaine dans son ensemble – est responsable seule de la situation catastrophique dans laquelle nous sommes dès à présent englués, et il convient de l’affronter frontalement pour que s’opère une sortie de crise conséquente, voire, d’attendre un éventuel effondrement tant espéré. Ce faisant, une fois la disparition de la société industrielle actée, nous redeviendrions dans le meilleur des cas des chasseurs-cueilleurs (c’est le sens du travail d’un Paul Shepard), alors que dans le pire des cas, aucune solution politique sur le temps long n’est même purement et simplement envisagée. Or, si nous tenons à mobiliser une masse critique et conséquente de personnes à même de s’engager dans un vrai processus révolutionnaire, cela semble être la moindre des choses que de pouvoir indiquer une direction, un but, une visée, qui ne soit pas uniquement négatifs et en réaction à. Il est totalement inconcevable et à l’opposé même des idées bien comprises de socialisme et de communauté humaine de déclarer comme le fait Derrick Jensen dans son livre Endgame, que « la majorité des habitants des sociétés industrielles ne seront jamais de notre côté ».
Faites le test avec un enfant qui commence à faire du vélo mais n’aime pas particulièrement cela. Demandez-lui de prendre son vélo pour aller à la boulangerie s’acheter des bonbons, et observez son attitude. Le lendemain, obligez-le à prendre son vélo pour aller à l’école, un jour pluvieux, alors qu’il n’a pas fait ses devoirs la veille. Le comportement qu’il aura envers son vélo sera éminemment dépendant de la manière avec laquelle s’est construite sa relation à lui. S’il associe le vélo à une proposition négative, nul doute que cela sera le cas pour le restant de sa vie.
Ce qui est vrai d’un enfant apprenant les rudiments du cyclisme l’est tout autant concernant une humanité qui ne peut se permettre le luxe de s’engager dans des processus révolutionnaires à l’aveugle, et ce faisant, prendre le risque de s’enfoncer davantage dans l’esclavage généralisé. Pour le dire simplement : nous n’avons plus le luxe de la défaite.

Nous devons articuler une critique radicale intelligente du capitalisme et de la mégamachine, terme utilisé pour décrire le système technicien ellulien par Lewis Mumford, et penser un monde d’après qui ne reposerait ni sur l’espoir de voir émerger un homme nouveau, ni sur le fantasme d’un retour à une animalité totale, pure et débarrassée de ses oripeaux civilisationnels. Jean-Marc Mandosio disait dans la Mesure de la réalité que « La théorie critique ne visant pas seulement à être descriptive, mais à fournir des instruments d’action (comprendre le monde pour être à même de le transformer, selon la vieille formule du jeune Marx), elle tend volontiers à la simplification, et même à une simplification radicale : ramener toute la complexité du monde à une opposition tranchée entre deux partis, deux conceptions (“vieil homme” contre “homme nouveau”, bourgeois contre prolétaire, qualitatif contre quantitatif, mentalité symbolique ou mystique contre rationalité marchande, etc.). Pour arriver à une telle réduction, la théorie doit remonter à la racine ou au principe, nécessairement unique, permettant de fonder ladite opposition, qui présente au lecteur une alternative clairement formulée, devant laquelle il lui faut prendre parti pour ou contre. Par ce procédé, la théorie dépasse (ou paraît dépasser) le stade purement contemplatif ou descriptif pour déboucher sur la pratique.

La théorie radicale peut ainsi conduire à une simplification non moins radicale de l’histoire, et en particulier à une obsession généalogique caractérisée par la recherche du moment où “tout a basculé” : on enquêtera ainsi sur l’origine de la quantification, de la division du travail, de l’aliénation, de la technique du Spectacle… Cette quête de l’origine paraît étroitement liée au caractère radical de la théorie : rechercher la racine ou le principe signifie rechercher la cause, et toute recherche de ce type peut conduire à une régression à l’infini, contre laquelle Aristote mettait déjà en garde : on recherche la cause, puis la cause de la cause, et ainsi de suite. Une fois que l’on a commencé à glisser le long de cette pente, on finit par attribuer l’origine de tous nos maux à Parménide, comme le font certains, si ce n’est à l’homme de Cro-Magnon. »

Simplifier ainsi volontairement la complexité du monde et des humains qui le composent est une aberration. Pire, cette tautologie semble contenir la critique qu’elle se propose de produire, et fait bien le lit du capitalisme, plutôt que de le combattre. L’individu post-moderne qui se présente comme primitiviste déploie ainsi imaginairement des images (au sens debordien) qui lui permettent de ne plus être présent au monde et de se penser comme abstraction, au sein même d’une société qui pourtant, lui permet d’assurer la critique qu’il produit. Si l’on s’accorde pour dire avec Debord que « le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux », alors, il est bien évident qu’un discours si totalement déconnecté des individus qui produisent les rapports sociaux même et de l’imaginaire dans lequel ils sont enchâssés ne peut qu’être totalement digéré par le Capital. Pour le dire autrement : si tu veux noyer ton chien, dis qu’il a la rage, ne prends pas la peine de la lui inoculer au risque qu’il en vienne à te mordre.

Tabula rasa : on rase gratis

Ce que ces analyses oublient – ou font mine d’oublier, ce qui est pire – , c’est que l’humain (comme d’autres espèces d’animaux, d’ailleurs) est un être qui fonctionne sur le principe de la culture cumulative. Nous sommes passés du feu au micro-ondes en l’espace de quelques siècles simplement parce que nous fonctionnons sur des modalités qui sont celles de la transmission des techniques et des cultures, qui s’améliorent à mesure que les dépositaires successifs s’en emparent. Nul doute que si nous les laissions faire, les ingénieurs et les scientifiques qui pensent le futur à notre place à présent pourraient très aisément mettre au point des stations orbitales de tourisme ou encore faire se déplacer des capsules sur des coussins d’air, le long d’une voie faite d’un tube à basse pression : c’est le projet fou d’Elon Musk et de toutes les élites hors-sol qui gravitent autour de lui.

Or, faire tabula rasa de la société industrielle ne peut pas – et ne doit pas – être une raison pour perdre toute trace de la culture antérieure. Ne jetons pas le poète avec l’eau du barrage. Car de culture il n’est que trop peu question dans le discours primitiviste, puisque celle-ci se voit résumée à la seule “culture industrielle”, quand elle n’est pas une culture “de l’abus”. Seulement, la société industrielle, qui a donné naissance à la GPA, est aussi celle qui a permis à Bach de composer son œuvre et aux cathédrales de s’élever. Cette civilisation de mort qui permet aujourd’hui à l’homme de posséder et dominer la nature comme si cela était de l’ordre naturel des choses, est aussi celle qui a vu éclore les plus belles pages d’un Hugo ou d’un Céline. La civilisation est capable du meilleur comme du pire, mais c’est bien dans le pire qu’elle est la meilleure, actuellement.

Point de relativisme : simplement, la certitude qu’un débat doit être ouvert, et que personne n’est plus à même que le peuple lui-même de savoir précisément ce à quoi il aspire, et que pour respecter la définition que Paul Ricoeur proposait pour la démocratie, et qui semble de loin la meilleure : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts, et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage de ces contradictions. » ; chacun doit être invité à réfléchir à ces sujets.

Qui sera juge pour décider que telle ou telle personne pourra disposer ou non d’une éolienne telle que celles proposées aujourd’hui par la société industrielle ? Comment arbitrer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas ? Dans quelle mesure tolérer l’extraction de minerai à tel endroit du globe, pour satisfaire les besoins de telle communauté, et décréter que par ailleurs, cette autre communauté devrait s’en passer en l’état ? Comment intelligemment brider la pléonexie et l’hybris, qui ne disparaîtront pas comme par enchantement du cœur de certains hommes ? La société – toutes les sociétés, occidentales aussi bien que les sociétés sans pouvoir coercitif, n’y échappant pas, il n’est que de lire Clastres qui explique clairement les modalités nécessaires à la survie de la société, à savoir une guerre cyclique contre d’autres sociétés voisines, qui permet tout aussi bien de se définir négativement que de maintenir le pouvoir à distance et d’en faire un élément externe – est ainsi faite qu’elle ne peut pas (et ne doit pas) être un tout homogène et semblable, et l’incroyable complexité des relations entre les individus n’autorise pas à penser l’après-capitalisme comme un retour en arrière, pensée antéprédicative héritée d’une lecture particulière de Marx. Il n’y aura pas d’homme nouveau, tout comme il n’y aura pas de retour brutal en arrière. La politique implique de penser avec les matériaux qui sont ceux qu’elle a sous les yeux.

Zerzan, l’une des figures de proue du mouvement primitiviste aux États-Unis, disait ainsi lui-même : « C’est un énorme challenge. Nous avons ces idées géniales, mais le travail doit commencer quelque part, et nous le savons. Je ne sais pas ce qui pourrait ou non fonctionner. Nous avons encore un long chemin à faire avant que cela ne devienne concret, et nous devons affronter cette réalité. Nous devons commencer par interroger les choses et essayer d’élargir l’espace où les gens peuvent ouvrir le dialogue, soulever les questions qui ne sont pas soulevées ailleurs. Mais nous n’avons pas de plan sur ce que les gens devraient faire. »

L’aventure humaine

Si la rupture entre le Paléolithique et le Néolithique, qui a vu l’avènement de l’agriculture, semble être l’un des points déterminants de l’histoire humaine telle que nous la concevons aujourd’hui, il convient de s’interroger sur les conditions qui ont vu naître cette rupture. Loin de l’accident historique, ou de la subite contingence, cet état de fait semble en effet avoir répondu à des nécessités d’organisation et avoir ainsi été planifié dans ce sens. Les rares tribus primitives que la société industrielle n’a pas réussi à faire disparaître sont inscrites dans un cadre écologique qui leur assure une autonomie alimentaire et des moyens d’existence durables. L’étude de cas de l’éruption du Tambora le met parfaitement en exergue : il suffit parfois d’un soubresaut de la nature (qui, si elle n’est pas hostile, n’est pas complaisante pour autant) pour à la fois permettre à l’homme de comprendre qu’il s’inscrit dans un tout, mais également pour détruire son environnement immédiat. Cette catastrophe fut à l’origine d’un refroidissement climatique général et d’étés glacés. L’année 1816 en particulier est restée connue comme “l’année sans été” : l’éruption a en effet affecté océans et tropiques, et tous les records de baisse de température ont été battus en 1815 et 1816. En 1816, les moyennes des températures dans l’hémisphère nord descendirent de 0,5 °C à plus de 1 °C. […] On estime que ce dérèglement climatique fut à l’origine d’une famine qui fit plus de 200 000 victimes au niveau mondial. Le changement climatique et les dangers qu’il induit ont donc conduit l’humanité à se penser comme une communauté de destins, qui devait de fait s’agréger et coopérer afin d’affronter au mieux les risques que la nature comporte. Cela a bouleversé notre vision du monde et a produit une mutation même de notre condition historique.

Le néolithique a ainsi vu apparaître l’agriculture, mais il est notable que plusieurs foyers de civilisation sédentaire étaient déjà établis ailleurs que dans nos contrées (Chine, Proche-Orient, Afrique du Nord). Cela ne s’est pas fait d’une traite, et a répondu à un besoin bien défini dans l’aventure humaine. Les pionniers néolithiques, habitant jusque-là sur la pointe Ouest de l’Eurasie, ont érigé des mégalithes afin de marquer territorialement un pouvoir qui se constituait alors, et semblent avoir convergé de l’Est vers l’Ouest ensuite, répondant ainsi à l’impérieuse nécessité de nomadisme humain. Ce n’est que lorsqu’ils furent arrivés au terme de leur extension (la mer représentant une limite géographique immédiate) que la communauté humaine semble s’être densifiée. Dès lors, se sont mises en place des interactions entre individus visant à l’intensification de celle-ci – et à sa reproduction –, et cela a pris le chemin d’une diversification sociale, donnant naissance à la fois aux domaines économiques et politiques, et également à la spécialisation généralisée de tâches jusque-là partagées lorsque cela était possible.

Une société soutenable et décente pour un animal atypique

Comme le rappelle Maurice Godelier dans son livre L’idéel et le matériel, les Hommes, contrairement aux autres animaux sociaux, ne se contentent pas de vivre en société mais produisent de la société pour vivre. L’être humain n’est pas un animal comme les autres, n’en déplaise à Derrick Jensen, qui n’hésitait pas ainsi à parler de “mythe de la suprématie humaine”. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les espèces, mais bien de comprendre qu’il est nécessaire de les penser dans les termes de la différenciation. On ne peut dans le même temps prétendre avoir compris les processus complexes de la biologie et l’évolutionnisme, et dans le même temps réfuter cette assertion simplissime. Le requin a ainsi très peu évolué depuis son apparition. Diversifiés sous plusieurs formes au Carbonifère, ils évoluèrent de nouveau au Jurassique, quand apparurent les groupes modernes, et n’ont plus été soumis à des processus évolutifs depuis. Ils forment, depuis toujours, un groupe dominant, et sont considérés comme des “super-prédateurs”. Un hydrodynamisme parfait, une peau recouverte d’écailles dont la structure est proche de ses dents, une mâchoire de type hyostylique (désolidarisée du crâne et à la mobilité exceptionnelle) qui lui permet d’attraper d’énormes proies, autant d’atouts qui ont permis au requin de toujours s’insérer parfaitement au sein de tous les écosystèmes marins et même d’eau douce ; à l’image du requin bouledogue capable de survivre dans les deux environnements.

Devrait-on en conclure qu’il n’existe aucune différence entre le requin et le plancton ? L’être humain est le seul être vivant capable de se représenter sa vie et, de fait, son existence même est donc une notion métaphysique qui renvoie à sa spécificité. Si l’être humain a pu se rendre maître de la nature, c’est parce qu’il en fut capable. Que nous nous en félicitions ou que nous le déplorions, cela ne doit pas empêcher de faire ce constat factuel. Il n’est pas un animal comme les autres, ce qui fait reposer sur lui de grandes responsabilités, et ne lui donne par ailleurs aucun droit à disposer de la nature. Le projet cartésien de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature » en passe d’être totalement achevé, il convient d’abord de s’interroger sur les conditions de survenue de cet état de fait, et d’en tirer des conséquences sociales et politiques claires.

Certains partisans du biocentrisme peuvent ne pas être d’accord avec les remarques précédentes. Elles peuvent et elles doivent être discutées, soumises à la critique. Lévi-Strauss disait ainsi : « On m’a souvent reproché d’être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création.[…] Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même.

En réponse à Lévi-Strauss, nous pouvons arguer qu’il existe des invariants anthropologiques attaqués par le système capitaliste (quand ils ne sont pas tout simplement niés), et qui, une fois dévoilés par un projet politique clair (une société égalitaire, juste et décente), permettraient à l’homme de s’insérer dans son environnement naturellement, sans sombrer dans un égalitarisme intellectuel et abstrait qui ferait du cochon l’équivalent moral de l’homme. Nous pouvons sauver les espèces animales que nous menaçons directement en cessant nos activités parasites, mais nous ne les sauverons pas en refusant la responsabilité qui accompagne forcément cette prise de conscience. S’il n’y a pas de différence de nature, il y a une différence de degrés. Ainsi, Jean-Claude Michéa, philosophe travaillant à l’avènement d’une société socialiste, nous exhorte à prendre conscience que  « les manières quotidiennes de donner, recevoir et rendre propres à une société socialiste (ne serait-ce qu’à l’intérieur d’une coopérative autogérée ou dans le cadre de l’autonomie locale) devraient impérativement se dérouler sous le signe politique privilégié de l’égalité et de l’autonomie individuelle. » C’est en autonomisant les individus et les groupes au sein desquels ils évoluent que nous pourrons enfin cesser de nous penser comme des êtres calculateurs, froids et égoïstes, mus seulement par notre intérêt souverain, et donc, n’hésitant pas à arracher à la nature jusqu’à la dernière de ses ressources pour la satisfaction de nos désirs immédiats. Ainsi, pas d’exploitation de l’homme par l’homme, de la nature par l’homme, dans une société réellement socialiste. Il poursuit en nous invitant à « reprendre le problème sur des bases plus dialectiques, c’est-à-dire à accepter enfin d’avoir à penser avec les Lumières contre les Lumières », et à redonner « sa place à la dimension morale dans toute critique radicale du capitalisme. » Il poursuit en ajoutant « Je persiste à croire que le point de départ réel de la prise de conscience par les gens ordinaires des effets déshumanisants (et dévastateurs pour la nature) du système capitaliste est presque toujours une indignation, c’est-à-dire une révolte morale. » C’est donc à cette forme de moralité propre à l’espèce humaine que doit s’adresser une critique cohérente du capitalisme, sous peine de se voir condamnée à n’être qu’une longue suite de théories abstraites, émanant d’autoproclamées avant-gardes qui se parleraient à elles-mêmes, et à elles seules.

« Ainsi l’Occident se pensait et se proposait comme modèle pour l’ensemble du monde. » Bien plus que par la proposition d’une remise en cause radicale de sa place et de son rôle sur Terre, Cornelius Castoriadis, penseur majeur de l’autonomie, voyait dans l’homme occidental et sa propension à l’impérialisme la vraie nature de ce chaos écologique : « il faut que des changements profonds aient lieu dans l’organisation psychosociale de l’homme occidental, dans son attitude à l’égard de la vie, bref, dans son imaginaire », que celui-ci « œuvre [à] une praxis, une praxis réflexive et délibérée qui permet de réaliser cette liberté ». La liberté, selon Castoriadis, c’est l’activité qui s’autolimite et qui permet à l’homme de savoir qu’il peut tout faire, mais que ce faisant, il ne peut pas tout faire. Dit autrement, “il y a des choses qui ne se font pas”, credo moral de George Orwell, qui lui permettait de penser la société décente à laquelle il aspirait. Konrad Lorenz soulignait ainsi par son travail l’importance des rituels, qu’il interprète comme la forme adaptative imposée aux membres d’une même société par une culture commune afin de leur permettre la canalisation ou la sublimation des pulsions qui sont les leurs, et d’en limiter les effets dangereux pour le groupe.

Il est nécessaire de souligner pragmatiquement – qu’on le regrette ou non, ce qui est mon cas – que l’idée même de passer sa journée à faire des bulles avec la bouche en regardant tomber les feuilles n’est pas une aventure humaine collective suffisamment stimulante pour mobiliser des millions de personnes dans le sens d’une révolution concrète. Je fais partie de ceux qui le déplorent, et avec Orwell, je me répète souvent que « J’ai toujours soupçonné que si nos problèmes économiques et politiques se trouvent un jour résolus pour de bon, la vie sera alors devenue plus simple et non plus complexe. Et que le genre de plaisir que l’on prend à trouver la première primevère dépasserait de loin celui de manger une glace au son d’un juke-box. »

Si l’idée d’une vie simplifiée, décroissante, construite en société autour des idées de “convivialité” et ayant réussi à faire de l’économie du don – et de son triptyque donner / recevoir / rendre – sa seule économie semble attirante, elle ne doit pas être le cache-sexe d’une fuite en avant systémique. L’homme est ainsi fait qu’il lui est nécessaire de s’inscrire dans un projet collectif afin de s’épanouir pleinement : aussi, nous ne saurions faire l’impasse sur les réflexions qu’imposent définitivement toute idée de ce type. Dans le monde de demain, nous aurons nécessairement perdu des choses. Nous pouvons décider dès à présent collectivement de ce que nous sommes disposés à abandonner, et ce à quoi nous ne saurions renoncer. Pour cela, il faut instituer un débat honnête avec tous les idéologues qui partagent cette idée. Il est nécessaire que tous les acteurs du mouvement écologique discutent ensemble, et cessent de se penser comme autant d’avant-gardes que le peuple se retrouverait une fois de plus contraint à suivre. Ce qui a toujours échoué historiquement doit nous apprendre comment ne plus penser dans les termes de la défaite.

Dès lors, le débat ouvert par Reporterre est salutaire et constitue une brèche à l’intérieur de laquelle chacun devrait s’engouffrer. Les primitivistes et les écolos mainstream s’appuient chacun sur un fantasme qui leur est propre. Les écolos mainstream – grands artisans d’une repeinte en vert du système technicien – se figurent que de nouvelles technologies permettront de conserver peu ou prou en l’état le confort qui est le nôtre aujourd’hui et nos manières de vivre sur cette planète, qui n’ont pourtant de cesse de la menacer jour après jour. Quant aux primitivistes, ils fantasment une idée de naturalité qu’ils ne connaissent très régulièrement que de loin.

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