Société

Falk Van Gaver : « Le christianisme est incompatible avec le capitalisme et le système-argent »

Journaliste et essayiste, Falk Van Gaver est un des premiers et des principaux promoteurs de l’écologie intégrale en France. Directeur de la revue politico-culturelle d’inspiration bernanosienne « Immédiatement » au début des années 2000, il a publié une dizaine d’essais, parmi lesquels « Anarchrist : Une histoire de l’anarchisme chrétien », avec l’écrivain Jacques de Guillebon, et « L’écologie selon Jésus-Christ ». Dans son dernier ouvrage, « Christianisme contre capitalisme : L’économie selon Jésus-Christ », publié aux éditions du Cerf, il prolonge la réflexion sur l’opposition entre l’enseignement du Nouveau Testament et les logiques d’enrichissement et d’accumulation. Selon lui, l’esprit des Évangiles et des Épîtres impose, sans ambiguïté, la sobriété matérielle et la solidarité, ainsi que le rejet de l’argent.

Le Comptoir : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » affirme l’Évangile selon Matthieu (5. 3). Selon vous, cette pauvreté spirituelle doit aussi se traduire en pauvreté matérielle. De même, vous appelez à refuser la richesse et la misère. Le christianisme doit-il se vivre comme une forme de simplicité volontaire ?

Falk Van Gaver : C’est exactement ça : refuser la richesse notamment car elle crée la misère. On pourrait parler de pauvreté choisie, de simplicité volontaire, de sobriété, de frugalité, etc. – ce qui passe de toute façon par une décroissance individuelle et collective. Saint Thomas d’Aquin dit qu’il faut un minimum de confort pour vaquer aux occupations spirituelles – on parle bien d’un minimum, pas d’un maximum ! Tous les chrétiens authentiques, tous les renouveaux chrétiens authentiques, tous les revivals authentiquement évangéliques choisissent la voie de la pauvreté spirituelle et matérielle, existentielle. C’est un signe qui ne trompe pas – s’il y a argent, enrichissement, il n’y a pas d’authentique conversion. L’histoire des Églises et des communautés chrétiennes est pleine de ces exemples de conversions radicales au Christ et à son Évangile. Mais aussi, hélas, des exemples massivement contraires et qui tiennent encore le haut du pavé, hier comme aujourd’hui. Mais un chrétien ne peut tenir le haut du pavé, c’est contraire au christianisme.

Il y a tous les saints et saintes pauvres, ermites, errants, etc. – je pense entre mille et mille autres à saint François d’Assise, saint Benoît Joseph Labre, saint Séraphim de Sarov… Il y a aussi tous les chrétiens hors les murs, les Tolstoï, les Gandhi, les Lanza del Vasto… Toutes les communautés chrétiennes marginales et radicales de l’histoire, anabaptistes, doukhobors… Si tout ce qui est violent, dominant et riche n’est pas chrétien, tout ce qui est non-violent, non-puissant et décroissant est chrétien, même sans le savoir.

Les évangiles et les épîtres appellent clairement au dépouillement matériel. « Il te manque encore une chose : vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, et suis-moi », explique Jésus a un homme qui lui affirme avoir suivi tous les commandements (Luc 18. 22). Comment expliquer qu’aujourd’hui la majorité des “grandes familles” en France soient catholiques ? Y a-t-il eu une “subversion du christianisme”, c’est-à-dire que « le développement de la société chrétienne et de l’Église a donné naissance à une civilisation, à une culture en tout inverse de ce que nous lisons dans la Bible », comme l’affirmait le théologien protestant Jacques Ellul ?

Eh oui, il y a un pas entre le christianisme originel et le christianisme réellement existant ! Bien sûr qu’il y a eu subversion et conversion du christianisme au monde, et même inversion du christianisme, et pas seulement concernant l’argent mais aussi son corollaire, le pouvoir. Le refus christique du pouvoir mondain a été inversé en papauté temporelle, la non-violence évangélique en croisades, le dépouillement en dîme, etc. Il suffit de voir l’histoire de l’Église – des Églises même, car l’Église catholique n’a pas le monopole de la torsion, distorsion et dilution des Évangiles ! On pourrait d’ailleurs reprendre cette critique “protestante” de Rome-Babylone et l’appliquer aux protestants, aux grandes familles protestantes en France, aux capitalistes américains et mondiaux évangéliques, méthodistes, etc. Nul n’est à l’abri de Mammon et de son adoration !

Ainsi les Églises et confessions chrétiennes reproduisent tout ce et tous ceux que Jésus critique : ç’a été, ce sont et ce seront toujours les pharisiens et les sadducéens, les scribes, les prêtres et les grands-prêtres qui y ont tenu, tiennent et tiendront trônes, chaires, saluts et phylactères. Ce sera toujours comme ça. C’est structurel et principiel : prêcher en chaire, trôner, gouverner, dominer n’est pas christique, pas évangélique, pas chrétien. J’attends quand les “pères”, “pasteurs” et “abbés” du monde entier (bien que Jésus ait défendu à quiconque de se faire appeler “maître”, “père”, “rabbi”, “abba”, etc. sinon Dieu seul) travailleront de leurs mains (je dis bien « de leurs mains ») comme y exhorte saint Paul (« Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas », etc.) ou mendieront au jour le jour comme le Christ et sa suite. Suivre le Christ, c’est s’appauvrir, s’amoindrir, décroître : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Là où il y a puissance, argent, richesse, confort, le Christ n’y est pas. C’est le trou de l’aiguille où le riche ne passe pas. Impossible d’être sauvé, disent alors les disciples. Mais à Dieu rien d’impossible.

« Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. » Étienne Cabet

Ce qui est sûr, c’est que le christianisme sera toujours, que ce soit individuellement et encore plus collectivement, davantage en réalisation que réalisé – en tension permanente. Il est avant tout critique, krisis, discernement, jugement, révélation, dévoilement, mise à nu des structures de violence, de pouvoir, de domination, etc. (cf. René Girard). D’où son affinité avec l’anarchisme – que releva pour la critiquer le positiviste agnostique et soutien de « l’Église de l’ordre » Charles Maurras (qui sera toujours le maître secret et inavoué des chrétiens conservateurs et des catholiques d’ordre et de tradition) : « Il y a dans l’Évangile un almanach pour former un bon démagogue anarchiste. » Comme lui répondait en quelque sorte Léon Bloy (imam caché des chrétiens insurgés et catholiques incendiaires) : « Les amis de Jésus voient autour d’eux les chrétiens modernes et c’est ainsi qu’ils peuvent concevoir l’enfer. »

Quand Jésus chassait les marchands du Temple

Vous rappelez que selon le Christ, on ne peut « servir Dieu et Mammon » (Matthieu 6. 24 ; Luc 16. 13). De même, pour Jean, « l’arrogance de l’argent ne procède pas du Père, elle procède du monde » et Paul estime que « la racine de tous les maux est la soif de l’argent » (Timothée 6. 10). Quelques siècles plus tard, Charles Péguy constate que « pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles […] ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. » Faut-il y percevoir un signe de la mort de Dieu ?

Pas du “Dieu Argent” en tout cas ! Bien loin d’être matérialiste, notre époque (la modernité tardive ou terminale, l’ultramodernité, la postmodernité – comme on voudra) est idéaliste et spiritualiste en diable – désincarnée, désincarnante, désincarnationniste. N’en déplaise à ce bon vieux Charles, l’argent est davantage une puissance spirituelle que matérielle. On pourrait même dire que pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances matérielles ont été refoulées par une seule puissance spirituelle qui est la puissance de l’argent. Là où même Dieu a échoué, l’Argent, lui, a réussi – en témoigne la destruction du monde en cours.

Tout le monde le sait depuis Max Weber, l’éthique protestante a quelque chose à voir avec l’esprit du capitalisme – et nombre d’auteurs, de chercheurs, de penseurs, universitaires ou non, ont montré si ce n’est démontré les multiples liens entre chrétienté et modernité, si ce n’est entre christianisme et capitalisme – que ce soit pour les louer ou les déplorer, d’ailleurs. L’abstraction “Dieu” pourrait avoir quelque chose à voir avec l’abstraction “Argent”.

En tout cas, abstraction pour abstraction, le christianisme authentique, la sequela Christi, l’imitatio Christi, est un choix radical de Dieu et un refus tout aussi radical de l’Argent : le christianisme authentique est absolument incompatible avec le capitalisme et le système-argent sous toutes ses formes.

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ! »

Décrivant le mode de vie communautaire des premiers chrétiens, l’évangéliste Luc écrit : « Tous les croyants sont unis et ils mettent en commun tout ce qu’ils ont. Ils vendent leurs propriétés et leurs objets de valeur, ils partagent l’argent entre tous, et chacun reçoit ce qui lui est nécessaire. Chaque jour, d’un seul cœur, ils se réunissent fidèlement dans le temple. Ils partagent le pain dans leurs maisons, ils mangent leur nourriture avec joie et avec un cœur simple » (Acte des apôtres 2. 43-46). Cette description ressemble énormément à celle que fait Karl Marx du communisme dans La critique du programme de Gotha, qu’il résume par la formule : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La racine du communisme est-elle finalement chrétienne ?

Étienne Cabet, qui a été le premier à se dire “communiste” dès 1840, fondateur de la colonie d’Icarie (1847-1895), communauté communiste chrétienne installée au Texas, écrivait en 1846 dans Le vrai christianisme selon Jésus-Christ : « Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. »

Le communisme, c’est-à-dire le partage des biens, au sens de la mise en commun des biens, est pour le chrétien authentique, en tout cas dans le christianisme originel, une obligation (mais pas une contrainte). Après, il ne faut pas faire de Jésus un socialiste, un communiste, un révolutionnaire social, politique, économique, etc., un Che Guevara juif palestinien. S’il y a “socialisme chrétien” ou “communisme chrétien”, c’est par surcroît, ce n’est pas le but, mais le moyen et l’effet d’une exigence avant tout spirituelle-existentielle : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ! » Les chrétiens ne sont pas des “christianistes” (ni des socialistes ni des communistes) mais des “christiens”, des “christiques”, des “christs”, d’autres “christs” (comme saint François d’Assise l’alter Christus). Le communisme, c’est le surcroît de la recherche du royaume de Dieu et de sa justice !

On rappelle parfois le communisme apostolique pour en vanter l’esprit tout en concluant immédiatement et préventivement à son impossibilité actuelle, réelle, etc. (rien n’épouvante davantage les chrétiens que cette perspective du communisme chrétien primitif) mais on oublie l’histoire terrible d’Ananie et Saphire tués sur place par Dieu ou Pierre, on ne sait pas trop, pour n’avoir secrètement pas appliqué ce partage intégral des biens. Je le cite in extenso, car il est vraiment trop souvent mis de côté : « Un homme du nom d’Ananie, avec son épouse Saphira, vendit une propriété ; il détourna pour lui une partie du montant de la vente, de connivence avec sa femme, et il apporta le reste pour le déposer aux pieds des Apôtres. Pierre lui dit : “Ananie, comment se fait-il que Satan a envahi ton cœur, pour que tu mentes à l’Esprit, l’Esprit Saint, et que tu détournes pour toi une partie du montant du domaine ? Tant que tu le possédais, il était bien à toi, et après la vente, tu pouvais disposer de la somme, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi ce projet a-t-il germé dans ton cœur ? Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu.” En entendant ces paroles, Ananie tomba, et il expira. Une grande crainte saisit tous ceux qui apprenaient la nouvelle. Les jeunes gens se levèrent, enveloppèrent le corps, et ils l’emportèrent pour l’enterrer. Il se passa environ trois heures, puis sa femme entra sans savoir ce qui était arrivé. Pierre l’interpella : “Dis-moi : le domaine, c’est bien à ce prix-là que vous l’avez cédé ?” Elle dit : “Oui, c’est à ce prix-là.” Pierre reprit : “Pourquoi cet accord entre vous pour mettre à l’épreuve l’Esprit du Seigneur ? Voici que sont à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari ; ils vont t’emporter !” Aussitôt, elle tomba à ses pieds, et elle expira. Les jeunes gens, qui rentraient, la trouvèrent morte, et ils l’emportèrent pour l’enterrer auprès de son mari. Une grande crainte saisit toute l’Église et tous ceux qui apprenaient cette nouvelle. » (Actes des Apôtres 5. 1-11)

« La convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination. »

Voilà. On en fera l’exégèse qu’on voudra, ou pourra, mais on ne peut pas tellement dire que ça aille dans le sens de la propriété privée, du capitalisme, ou de l’atténuation du communisme apostolique qui, s’il est volontaire, n’en est pas moins obligatoire. En tout cas, on ne peut pas l’écarter du revers de la main comme une forme datée d’organisation de l’Église ou une simple exigence morale, “spirituelle” (entendue comme non concrète, non pratique, non réelle, non matérielle…) – et pourtant c’est ce que tout le monde fait.

Vous vous revendiquez de l’anarchisme chrétien. Or l’anarchisme a souvent rimé avec la vieille formule de Blanqui “ni Dieu, ni maître” et avec un athéisme très virulent. On se souvient qu’en 1987, Jacques Ellul, également anarchiste chrétien expliquait que Guy Debord, avec qui il avait des rapports amicaux, avait refusé qu’il intègre l’Internationale situationniste en raison de sa foi. Une convergence est-elle aujourd’hui encore possible entre anarchisme chrétien et anarchisme athée ?

Il me semble que oui, d’autant plus qu’ayant perdu la foi, je suis aujourd’hui, au sens strict, athée, a-thée, sans dieu. La virulence vient aujourd’hui et hier plus souvent des athées que des croyants, il est vrai. Mais il ne faut pas oublier les siècles d’oppression religieuse, de chasse aux athées, hérétiques, mécréants et autres libertins dans les chrétientés médiévales et surtout modernes – comme dans la plupart des sociétés religieuses de l’histoire hier et aujourd’hui. Les athées (révolutionnaires, républicains, laïcs, francs-maçons, anarchistes, communistes…) n’ont pas eu le monopole de la violence (anti)religieuse – les croyants de toutes religions, chrétiennes comprises, même officiellement non-violentes comme le bouddhisme (originel), l’ont montré, le montrent et le montreront encore – hélas ! Le christianisme lui-même a été persécuté par l’Empire romain comme athéisme, puisqu’il refusait de sacrifier quelques grains d’encens devant la statuette de l’empereur. Accusation à laquelle saint Justin de Naplouse, premier philosophe chrétien, premier philosophe converti au christianisme, répondra : « Nous sommes les athées de tous les faux dieux. » Dénoncé publiquement par le philosophe cynique Crescens, Justin sera fouetté et décapité à Rome sur ordre du préfet de la ville, le philosophe stoïcien Junius Rusticus, dont le disciple et ami n’est autre que l’empereur philosophe Marc Aurèle (lequel ne pensait en rien être Dieu, mais homme, comme en témoignent ses Pensées pour moi-même).

En tout cas, la convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination.

Vous défendez l’écologie intégrale, que vous définissez comme « une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle ». Or, l’écologie humaine est un concept purement catholique, qui rebute nombre d’athées. Comment convertir les non-croyants à cette forme d’écologie ? L’écologie intégrale ne se condamne-t-elle pas à demeurer marginale ?

L’écologie intégrale est un concept né en contexte chrétien mais destiné à le déborder. Lorsque j’ai forgé publiquement ce concept en 2006-2007 dans le cadre de mon engagement spirituel, intellectuel et existentiel chrétien dans l’Église catholique, bien avant qu’il ne soit repris (sans toujours le savoir) par d’autres écologistes chrétiens comme le théologien Fabien Revol, ou encore Gaultier Bès de Berc et l’équipe de Limite, et bien avant que le pape François n’en fasse la doctrine officielle de l’Église en l’intégrant au magistère catholique avec l’encyclique Laudato Si’, j’ignorais que le théologien de la libération et ex-prêtre catholique Leonardo Boff avait utilisé cette expression quelques années auparavant. Comme quoi, c’était dans l’air du temps !

En tout cas, une écologie intégrale n’a pas vocation à être confessionnelle, de même que le concept tout à fait logique d’écologie humaine n’est pas la propriété ni l’otage des catholiques. Une écologie humaine, c’est tout simplement l’écologie de l’humain, ce n’est pas forcément la doctrine bioéthique catholique, même s’il y a des points de convergence sur la critique et le refus de la reproduction artificielle de l’humain (DPN, PMA, GPA, etc.) et son eugénisme concomitant. De même que la plateforme commune de l’écologie profonde proposée par Aldo Leopold à partir de 1973 lorsqu’il a forgé l’expression deep ecology, l’écologie intégrale (et l’écologie humaine qui en fait partie) a pour vocation d’être à la fois radicale (allant aux racines) et fondamentale mais en même temps plurielle et plurale dans ses motifs et ses motivations – notamment ses motivations et dimensions spirituelles qui ne sont pas forcément chrétiennes ni même forcément religieuses. Les catholiques n’ont pas le monopole de l’écologie humaine ni l’apanage de l’écologie intégrale. Le pape l’a bien rappelé dès le début de son encyclique, c’est l’affaire de tous, c’est une écologie pour tous.

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7 réponses »

  1. Merci au journaliste et à l’interviewé de se poser ces questions difficiles qui j’espère sont mieux traitées dans l’ouvrage en question, je ne peux m’empêcher de réagir face à une exégèse aussi partiale car partielle. Commentaires et remarques selon la chronologie du texte …

    « Mais un chrétien ne peut tenir le haut du pavé, c’est contraire au christianisme. » c’est faux, citer tous les saints ermites possibles n’empêchera pas de citer St Louis ou St Thomas More, et tous ces Sts abbés et Stes abbesses qui en leur temps jouaient leur rôle de conseiller auprès des décideurs et assumaient ainsi une place au plus près du haut du pavé, qui plus est quand ils étaient régulièrement fils ou filles de rois.

    « Si tout ce qui est violent, dominant et riche n’est pas chrétien » quelle dangereuse association de qualificatifs qui pourrait mener à croire que le riche est forcément dominant et violent. Je préfère croire que la grâce vient supporter l’homme là où il est, il y a d’ailleurs ce qu’on appelle la grâce d’état car être chrétien c’est aussi croire que la grâce ne transforme pas la nature mais la modifie.

    « je dis bien « de leurs mains » » St Paul a aussi appelé chacun à œuvrer au service de la communauté selon ses dons. Cf. Romains 12,6-8 ; et il est heureux qu’il y ait des riches pour donner de l’argent à l’Eglise pour ses bonnes œuvres, peut-être est-ce là leur don, il ne nous appartient pas vraiment d’en juger, on pourrait regretter leur incohérence si elle était publique, en effet malheur à celui par qui le scandale arrive.

    « prêcher en chaire, trôner, gouverner, dominer n’est pas christique, pas évangélique, pas chrétien. » Comme le Christ est monté sur la montagne ou à bord de la barque pour être vu et entendu, le prêtre montait en chair, c’est christique. confusion chrétien/christique, allitération ne vaut pas lien logique, ce qui est christique est ce qui est de l’ordre du Christ, heureusement que l’on n’attend pas aussi littéralement du chrétien d’être christique sinon il y aurait peu de chrétiens. D’autant plus que le Christ a lui même investi Pierre comme chef de apôtres, or il ne peut se contredire lui-même. D’autant plus que le Christ n’a pas dénoncé Pilate comme un autocrate, Il lui a rappelé au contraire la véritable source de son pouvoir, c’est-à-dire qu’il n’a pas nié l’existence bonne d’un pouvoir car Dieu ne pourrait pas donner quelque chose de mauvais. La solution n’est pas dans la suppression de la hiérarchie, d’un ordre, mais dans la compréhension chrétienne de son bon usage dans la contemplation de la posture christique du lavement des pieds : trôner, gouverner, dominer est chrétien tant que c’est en tant que serviteur.

    « C’est le trou de l’aiguille où le riche ne passe pas. » Je vous invite à relire le verset correspondant, car même sa lecture littérale n’est pas aussi catégorique.

    Puis quitte à être vraiment thomiste, sans être maurrassien ni de Bloy, l’ordre n’est-il pas à préférer au désordre ? Et pour enfoncer le clou thomiste : ce qui est ordonné, c’est ce qui est subordonné au bien, or il n’est pas licite d’user d’un moyen mauvais pour viser un bien. C’est peut-être la vieille morale de papa mais c’est surtout celle qui continue d’être professée par l’Eglise, c’est sûr que ça fait moins phrase choc que Etienne Cabet, ce genre de phrases dont on se passe bien et qui trahissent plutôt l’instrumentalisation de la religion à une fin politique, il aurait été plus juste d’écrire seulement : « personne ne peut se dire chrétien s’il ne croit pas au Christ », c’est peut-être tautologique mais sûrement plus juste. Je ne pousserai pas le vice thomiste jusqu’à affirmer qu’il a démontré pourquoi la monarchie est le mode de gouvernement qui convient le mieux à la société humaine authentiquement chrétienne … et ce ne serait pas un sophisme à l’exception de tous les autres.

    Quant à l’inversion du paradigme argent-spirituel, l’énoncer ne le démontre pas … mais la thèse reste très intéressante.

    Le seul chrétien authentique est le Christ, nous nous sommes pécheurs, heureusement que l’Eglise comme une mère nous l’annonce avec un réalisme sage et assume cette tension, ce paradoxe, entre la préservation de la propriété privée (contre son abolition dans le communisme) et la proclamation de la destination universelle des biens de la Terre. Ce réalisme est autant le fruit de l’expérience de l’homme que l’Eglise fait depuis 2000 ans, intégralement, c’est-à-dire imparfait, pécheur, et autant le fruit de la philosophie réaliste qui l’infuse depuis Thomas d’Aquin à la suite d’Aristote. Quant à l’expérience communiste sous toutes ses formes, nous n’avons pas eu besoin de 2000 ans d’expérience pour l’apprécier, mais peut-être n’avons-nous pas épuisé toutes ses déclinaisons.

    Par-rapport à l’argent dans la Bible vous ne citez pas la phrase la plus explicite, quand le Christ dit : « rendez à César ce qui est à César » et il n’a pas dit je ne sais quelle autre phrase contre l’argent. Et le Christ lui-même commande parfois à ses disciples d’acheter des choses, or Il n’a pas pu commander le mal car Il est Dieu, et à l’inverse l’argent est bien la rétribution de Judas. Ce qui est à déplorer n’est donc pas l’argent, il est un fait, mais l’usage qui en est fait, et ainsi le christianisme devient éminemment plus situationniste que l’Internationale debordienne car il s’insère dans la situation au plus proche du réel, sans le précéder d’une idée, il est la morale – au sens propre – qui laisse une chance au sujet d’améliorer le réel. Ainsi le chrétien vit beaucoup plus intensément l’instant présent que le debordien, car il l’habite avec toute sa disposition archimèdienne que lui confère sa capacité à ordonner le réel vers le bien sans user d’un mal, plutôt que de vouloir l’habiter en dehors de toute contrainte. C’est pourquoi St Grégoire le Grand a pu proclamer en son temps : « nous aimons le plaisir, nous l’aimons plus que vous car nous l’aimons d’une façon ordonnée ».

    Plus personnellement, je n’adhère pas à cette condamnation du système-argent qui me semble relever d’une utopie beaucoup trop irréaliste pour être un minimum tentante, le capital-fictif est lui un des poisons du capitalisme. Quant à l’écologie intégrale, j’y suis sensible et ça m’intéresse beaucoup sans avoir pu prendre le temps de pousser plus loin la réflexion. Je vous remercie d’insister là-dessus.

    La Bible dit beaucoup de choses de l’argent, souvent fines, mais pas que c’est intrinsèquement mal, elle annonce qu’il est plus difficile au riche d’entrer dans le Royaume des Cieux mais le Christ n’a pas appelé tous ceux qu’Il a croisés à tout vendre et à Le suivre – seulement certains-, juste de se convertir et de croire à la bonne nouvelle, nous savons aussi que le pauvre n’échappe pas forcément à la cupidité.

    J’ai parfois usé d’arguments proprement théologiques dans cette contre-exégèse, mais la Bible est un texte qui nécessite une lecture entière, certes littérale mais aussi en intégrant sa finalité propre qui est la foi, comme le nécessiterait n’importe quel autre texte religieux, philosophique ou juste littéraire (par-rapport à sa finalité). J’espère ne pas avoir ainsi blessé l’interviewé.

    Enfin pour répondre à la question, d’un certain point de vue, en-effet le christianisme est incompatible du capitalisme et du système-argent mais le système-argent n’est pas assez explicite pour le distinguer de l’argent, mais d’un autre point de vue quel est le christianisme que vous évoquez ? Sa simplification dans une exégèse parcellaire me semble plus être une altération qu’une invitation recevable à la radicalité christique à laquelle en-effet est invité tout chrétien.

  2. Un ami m’écrit : « Sur le fond, bien sûr, je ne peux qu’applaudir des deux pattes avant. Mais il y a plusieurs choses qui me posent problème. D’abord, quel sens y a-t-il à parler de l’Evangile ou du « christianisme », fut-ce pour le dépoussiérer, en dehors de la foi ? Ce qui me gêne c’est que l’on fasse du christianisme une idéologie ou une morale. L’extrême droite a toujours cherché à instrumentaliser le christianisme (depuis Maurras au moins, qui n’avait pas la foi). Puis, c’est le christianisme lui-même qui a cherché à se « moderniser » dans les années 60 en se politisant. Dans un cas comme dans l’autre on réduit toujours la foi à une idéologie, fut-elle la plus belle qui soit. Mais, comme disait Dostoïevski, « si je devais choisir entre la vérité et le Christ, je choisirais le Christ ». Ce qui fait la force « anticapitaliste » ou « écologique » de l’Évangile ne tient pas aux idées mais à la foi. Supprime la foi, et le christianisme est vide. Aucune révolution sociale ou écologique n’est possible sans une transformation spirituelle personnelle. Toutes les révolutions « extérieures » ou échouées faute d’une révolution « intérieure » (et non « culturelle »). Les grandes transformations sociales qui perdurent sont souvent l’œuvre de gens qui avait la foi chevillée au corps.
    Une autre chose me pose problème, c’est la fameuse « radicalité ». On sait aujourd’hui à quoi peut conduire la « radicalité » chez certains jeunes en quête de sens. Le Christ a-t-il enseigné que les hommes devaient cesser de se vêtir, de se nourrir et de se loger ? Or pour répondre à nos besoins élémentaires nous avons besoin d’une économie, fut-elle socialiste. Que l’Evangile ait été le ferment de tous les socialismes, oui, mais il n’a jamais prêché la fin de l’économie autrement que sous la forme de la fin des temps. L’Evangile est eschatologique, il dit que la fin, c’est maintenant, et conduit à une forme d’existence eschatologique. Mais la fin, que certains chrétiens croyaient être un événement de l’Histoire, n’est pas venue à l’époque apostolique et ne vient toujours pas. Il ne faut donc pas penser la fin au sens matériel du terme. La fin qui vient toujours, c’est la fin qui consiste à mourir au vieil homme pour renaître comme créature nouvelle à une vie entièrement renouvelée, ici et maintenant. La fin qui vient toujours, c’est la foi. C’est à partir de cette conversion, de cette expérience intérieure, qui implique un regard attentif sur le prochain et la création, que l’on peut envisager une société basée sur l’entraide, la solidarité, la sobriété et non sur le profit. Dès lors, l’urgence pour moi c’est cette conversion intérieure indispensable à toute réforme de notre société. Je ne crois plus au grand soir. Je me méfie des extrêmes. Je crois au travail sur soi et au lent labeur de ceux qui transforment la société à travers des actions diverses dans les collectivités locales, les syndicats, les administrations ou des associations. Je pense qu’il faut sortir de l’idéologie, du système des partis politiques, du spectacle politique et entrer dans un processus d’action non partisane fondée sur la concertation et le dialogue.
    Je suis donc fondamentalement démocrate, laïc, féministe, progressiste, écologiste mais aussi socialiste. Je pense que la tentative de recomposition de la droite sur les ruines des LR et du FN est non seulement vouée à l’échec mais nuisible à la société dans son ensemble. L’alliance de la droite classique, c’est-à-dire de la bourgeoisie capitaliste et des nationalistes xénophobes n’est pas nouvelle, elle a fait venir au pouvoir tous les fascismes. Tout ceci est bien sûr lié au destin du christianisme qui est l’objet du livre sur lequel je travaille actuellement.
    « 

  3. Une autre réaction intéressante : « Merci pour ce signalement

    Néanmoins, j’ai toujours un problème avec la mise sur le même plan de deux notions qui ne sont pas de même nature. Le christianisme n’est pas et ne sous-tend pas par lui-même un système socio-économique (cf st Paul). C’est une religion personnelle (à vivre en communauté…) et non une religion collective (même à vivre personnellemnt en tant que membre du peuple) comme le judaïsme biblique, où il pourrait y avoir une (des) structures socio-économiques « voulue(s) par Dieu ». Ce que le christianisme peut offrir, ce sont des clés de discussion du (des) capitalisme(s) productif et financier face aux systèmes socio-économiques anciens (comme castes avec esclavage ou servage), modernes (économie et redistribution centralisée et planifiée) ou intemporels (trocs intra et inter communautés locales ou claniques) sous les points de vue justice redistributive, efficacité productive collective et individuelle, libération et épanouissement des personnes, respect de la « Création », etc…

    A des propositions d’ensemble sur christianime/capitalisme, je préfère des diagnostics – propostions de remèdes, lesquels devraient être occasion de prises de conscience, sources d’analyse et causes de débats, surtout s’ils émanent du sommet de la hiérarchie. C’est le cas de « Laudato si' ». Mais la fécondité de telles analyses suppose une bonne réception et une bonne prise en compte. Pour cette encycique, on peut dire que c’est un échec.
    Même si tout le monde a dit que c’était un texte essentiel, à peu près personne ne l’a lu dans sa radicalité, notamment pour le concept d' »écologie globale », qui associe explicitement l’exploitation de l’homme par l’homme à celle de la nature par l’homme. Tout ce que j’ai lu ou entendu ou lu avait l’air de provenir d’un édredon. On pourrait supposer une lecture trop cursive, mais dans certains cas il s’est agi clairement de filtres idéologiques (inconscients?). J’ai ainsi entendu au Chemin Neuf un exposé documenté fait par un franciscain. Il a donné les numéro des paragraphes qu’il commentait ou dont il tirait des idées plus générales. Sur un paragraphe où il y avait des éléments politiquements importants, il n’a parlé que du reste…
    Les seuls qui ont bien lu l’encyclique, ce sont « Fox News » et quelques intellectuels médiatiques ultra-libéraux. Ce sont d’ailleurs leurs hurlements qui m’ont décidé à la lire de façon approfondie… »

  4. Et aussi :
    « Quelques points politiquement intéressants dans l’encyclique
    « Laudato si’ » du pape François (juin 2015)

    ML, 23 juin 2015

    POLLUTION et CHANGEMENT CLIMATIQUE

    20. …La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre.

    26. Beaucoup de ceux qui détiennent plus de ressources et de pouvoir économique ou politique semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique….

    L’EAU

    30. Tandis que la qualité de l’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante, à certains endroits, à privatiser cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché….

    31….il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle.

    BIODIVERSITE

    38. Mentionnons, par exemple, ces poumons de la planète pleins de biodiversité que sont l’Amazonie et le bassin du fleuve Congo, ou bien les grandes surfaces aquifères….
    …quand on parle de ces endroits, parce qu’on ne peut pas non plus ignorer les énormes intérêts économiques internationaux qui, sous prétexte de les sauvegarder, peuvent porter atteinte aux souverainetés nationales. De fait, il existe « des propositions d’internationalisation de l’Amazonie, qui servent uniquement des intérêts économiques des corporations transnationales »….

    DEGRADATION SOCIALE

    49. …on n’a pas une conscience claire des problèmes qui affectent particulièrement les exclus. Ils sont la majeure partie de la planète, des milliers de millions de personnes. Aujourd’hui, ils sont présents dans les débats politiques et économiques internationaux, mais il semble souvent que leurs problèmes se posent comme un appendice, comme une question qui s’ajoute presque par obligation ou de manière marginale, quand on ne les considère pas comme un pur dommage collatéral…
    …occulter une partie de la réalité par des analyses biaisées. Ceci cohabite parfois avec un discours “ vert ”. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres.

    51….À cela, s’ajoutent les dégâts causés par l’exportation vers les pays en développement des déchets solides ainsi que de liquides toxiques, et par l’activité polluante d’entreprises qui s’autorisent dans les pays moins développés ce qu’elles ne peuvent dans les pays qui leur apportent le capital : « Nous constatons que souvent les entreprises qui agissent ainsi sont des multinationales, qui font ici ce qu’on ne leur permet pas dans des pays développés ….

    54. La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets. En ce sens, le Document d’Aparecida réclame que « dans les interventions sur les ressources naturelles ne prédominent pas les intérêts des groupes économiques qui ravagent déraisonnablement les sources de la vie ».[32] L’alliance entre l’économie et la technologie finit par laisser de côté ce qui ne fait pas partie de leurs intérêts immédiats. Ainsi, on peut seulement s’attendre à quelques déclarations superficielles, quelques actions philanthropiques isolées, voire des efforts pour montrer une sensibilité envers l’environnement, quand, en réalité, toute tentative des organisations sociales pour modifier les choses sera vue comme une gêne provoquée par des utopistes romantiques ou comme un obstacle à contourner.

    Fin du 56. …Voilà pourquoi aujourd’hui tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue.

    VERS UNE COMMUNION UNIVERSELLE

    Fin du 90 : … Parfois on observe une obsession pour nier toute prééminence à la personne humaine, et il se mène une lutte en faveur d’autres espèces que nous n’engageons pas pour défendre l’égale dignité entre les êtres humains. Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.

    93. Aujourd’hui croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. Pour les croyants cela devient une question de fidélité au Créateur, puisque Dieu a créé le monde pour tous. Par conséquent, toute approche écologique doit incorporer une perspective sociale qui prenne en compte les droits fondamentaux des plus défavorisés. Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens et, par conséquent, le droit universel à leur usage, est une “règle d’or” du comportement social, et « le premier principe de tout l’ordre éthico-social ».[71] La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée…

    GLOBALISATION DU PARADIGME TECHNOCRATIQUE

    109. Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son emprise sur l’économie et la politique. L’économie assume tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle. Les leçons de la crise financière mondiale n’ont pas été retenues, et on prend en compte les leçons de la détérioration de l’environnement avec beaucoup de lenteur. Dans certains cercles on soutient que l’économie actuelle et la technologie résoudront tous les problèmes environnementaux. De même on affirme, en langage peu académique, que les problèmes de la faim et de la misère dans le monde auront une solution simplement grâce à la croissance du marché. Ce n’est pas une question de validité de théories économiques, que peut être personne aujourd’hui n’ose défendre, mais de leur installation de fait dans le développement de l’économie. Ceux qui n’affirment pas cela en paroles le soutiennent dans les faits quand une juste dimension de la production, une meilleure répartition des richesses, une sauvegarde responsable de l’environnement et les droits des générations futures ne semblent pas les préoccuper. Par leurs comportements, ils indiquent que l’objectif de maximiser les bénéfices est suffisant. Mais le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale…

    CONSEQUENCES DE L’ANTHROPOCENTRISME MODERNE

    123. La culture du relativisme est la même pathologie qui pousse une personne à exploiter son prochain et à le traiter comme un pur objet, l’obligeant aux travaux forcés, ou en faisant de lui un esclave à cause d’une dette. C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : ‛Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables’…..

    ECOLOGIE INTEGRALE / PRINCIPE DU BIEN COMMUN

    157….le bien commun requiert la paix sociale, c’est-à-dire la stabilité et la sécurité d’un certain ordre, qui ne se réalise pas sans une attention particulière à la justice distributive, dont la violation génère toujours la violence. Toute la société – et en elle, d’une manière spéciale l’État, – a l’obligation de défendre et de promouvoir le bien commun.

    LIGNES D’ORIENTATION ET D’ACTION

    170. Certaines des stratégies de basse émission de gaz polluants cherchent l’internationalisation des coûts environnementaux, avec le risque d’imposer aux pays de moindres ressources de lourds engagements de réduction des émissions, comparables à ceux des pays les plus industrialisés. L’imposition de ces mesures porte préjudice aux pays qui ont le plus besoin de développement. Une nouvelle injustice est ainsi ajoutée sous couvert de protection de l’environnement…..

    171. La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs.

    POLITIQUE ET ECONOMIE

    189. La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérieusement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine. Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises….

    190. Dans ce contexte, il faut toujours se rappeler que « la protection de l’environnement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate ».[134] Une fois de plus, il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus….

    194 … Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement….
    …. le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image.

    195. Le principe de la maximalisation du gain, qui tend à s’isoler de toute autre considération, est une distorsion conceptuelle de l’économie : si la production augmente, il importe peu que cela se fasse au prix des ressources futures ou de la santé de l’environnement ; si l’exploitation d’une forêt fait augmenter la production, personne ne mesure dans ce calcul la perte qu’implique la désertification du territoire, le dommage causé à la biodiversité ou l’augmentation de la pollution. Cela veut dire que les entreprises obtiennent des profits en calculant et en payant une part infime des coûts….

    … L’encyclique se termine par un chapitre sur « éducation et spiritualité écologiques » (202 à 246) qui ne contient pas d’éléments politiquement intéressants. »

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