Le Comptoir

Un siècle après : Octobre 1917, coup d’État ou révolution ?

Dans le cadre du centenaire de la révolution d’Octobre, Le Comptoir vous propose une série d’articles et d’entretiens éclairant les événements de l’année 1917, qui ont conduit de la chute du tsarisme à la prise du pouvoir des bolcheviks. Octobre 1917 fut-il une révolution ou un coup d’État ? Quel fut véritablement le rôle de Lénine ? La bureaucratisation des soviets était-elle écrite dès février 1917 ? L’enthousiasme d’une Rosa Luxembourg pour la révolution russe n’a pas été exempt de critique envers les dérives du léninisme, qualifiant dès septembre 1918 le pouvoir bolchevique de « dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois ». Si les passions du XXe siècle sont en bonne partie retombées, toutes ces questions continuent de susciter polémiques et interrogations.

La révolution d’Octobre 1917 s’explique très largement par l’impact de la Première Guerre mondiale. Alors que le tsar Nicolas II avait cru trouver dans le conflit une occasion de renforcer sa légitimité, la guerre réactive les nombreuses fractures de la société russe : autocratie contre société civile, villes contre campagne, ouvriers contre patronat, État central contre les nationalités non-russes. Avec plus d’un million de morts en 1915, une perte de 15 % du territoire russe, des pénuries, des phénomènes de quasi-famines et des défauts d’approvisionnement mettant au chômage des milliers d’ouvriers, le bilan est désastreux. C’est dans ce contexte qu’une manifestation des ouvrières et employées de Petrograd éclate le 23 février 1917, pour protester contre la guerre et réclamer « du pain ». Le mouvement s’étend à près de cent cinquante mille ouvriers et se radicalise aux cris de « À bas l’autocratie », avant d’être réprimé dans le sang. Le 27 février, les soldats fraternisent avec les ouvriers et le tsar est contraint d’abdiquer.

Le 23 février 1917, à Petrograd, ouvrières, soldats, bourgeois manifestent contre l’insuffisance du ravitaillement et pour la défense de la liberté.

Au régime tsariste succède un système de “double pouvoir” : un gouvernement provisoire composé de députés libéraux qui contrôle l’État, et le soviet de Petrograd, conseil d’ouvriers, soldats et paysans principalement composé des mencheviks, des socialistes révolutionnaires (SR) et des bolcheviks, qui exerce un contre-pouvoir populaire.

De retour de son exil suisse, Lénine présente ses Thèses d’avril et propose trois mots d’ordre : « À bas la guerre ! », « À bas le gouvernement provisoire ! », « Tout le pouvoir aux soviets ». Si le gouvernement proclame le suffrage universel, l’égalité des citoyens, abolit la peine de mort et amnistie les révolutionnaires emprisonnés, les libéraux s’obstinent à poursuivre une guerre derrière la France et la Grande-Bretagne qui déstabilise chaque jour un peu plus le pays. Devant l’absence de réformes sociales, la frustration du peuple gagne du terrain et la fracture entre les classes populaires et la bourgeoisie ne cesse de se creuser.

Des soviets au communisme bureaucratique

Se développent des comités d’usine et comités de quartier, rapidement noyautés par les bolcheviks, formant peu à peu un “troisième pouvoir” qui participera à la révolution d’Octobre. Au mois de juillet, des manifestations violentes prenant l’apparence d’une insurrection éclatent à Petrograd et sont violemment réprimées par le gouvernement, qui se lance dans une chasse aux bolcheviks. Le 26 août, la tentative de putsch du général Kornilov menace d’écraser la révolution, radicalise le pays et renforce l’audience du parti bolchevique au sein des soviets. C’est désormais l’organisation révolutionnaire qui parvient le mieux à canaliser les tensions et aspirations du peuple, notamment en encourageant partout les violences et le pouvoir local.

« Il faut encourager l’énergie et la nature de masse de la terreur, particulièrement à Petrograd, dont l’exemple doit être décisif. » Lénine

La conjonction de défaites militaires, de l’entrée en révolution de soldats du front et le déclenchement d’une révolution paysanne conduisent à un effondrement de l’État à l’automne 1917. Lénine profite de ce moment de crise pour imposer au parti le principe d’une insurrection armée. Le 25 octobre, les bolcheviks s’emparent du palais d’Hiver et bientôt de la totalité du pouvoir.

Lénine proclame le pouvoir des soviets (1947), tableau de propagande réalisé par Vladimir Serov. Après la déstalinisation, Staline, que l’on aperçoit derrière Lénine, sera curieusement effacé…

La révolution d’Octobre débouche sur une guerre civile, autant subie que souhaitée par les bolcheviks, car elle constitue pour Lénine « la continuation, le développement et l’accentuation naturels de la guerre de classe ». Les premières mesures voient rapidement le jour : dissolution de l’assemblée constituante du 6 janvier 1918 jetant leurs concurrents socialistes dans l’opposition armée, interdiction des journaux “bourgeois”, mise en place de la Tchéka, création de l’Armée rouge et des premiers camps sous l’impulsion de Trotski. Peu à peu, la violence politique contre les “ennemis de la révolution” s’érige en système. Alors qu’il s’identifiait au début de 1917 à la révolte contre tous les pouvoirs, le bolchevisme porte désormais une version autoritaire, étatiste et centralisée de la révolution.

Pour une autre lecture d’Octobre 1917

À rebours tant de la tradition marxiste orthodoxe que de la tradition libérale, des historiens comme Marc Ferro ou Alexander Rabinowitch ont cherché à écrire une autre histoire de la révolution d’Octobre. Ce dernier a souligné dès 1976 que le parti bolchevique n’était pas une organisation monolithique, que la direction s’était souvent trompée et que le rôle de Lénine avait été surévalué. À ses yeux, ce sont les masses qui furent le véritable moteur du soulèvement de 1917. Alexandre Sumpf prolonge cette réflexion dans un livre sorti à la mi-octobre 2017, 1917 : La Russie et les Russes en révolutions, où il redonne toute leur place aux gens ordinaires, ouvriers, paysans, soldats du front et femmes qui ont fait la révolution d’Octobre. L’accent est mis sur l’attraction qu’a pu exercer l’utopie socialiste, les tensions entre la base du parti bolchevique et le comité central, ainsi que le déchaînement de la violence dans la transformation sociale, dans un pays où le peuple n’a pas l’habitude qu’on oppose des réponses politiques à ses revendications généralement réprimées. L’année 1917 y est analysée comme une succession de révolutions, à la fois élitaires et populaires, nationales et locales, centralisées et éclatées, politiques et sociales qui connaît des ferments de démocratisation mais finit dans la guerre civile, une guerre contre les ennemis et les adversaires du parti mais aussi contre les paysans insoumis et les ouvriers fidèles à leur idéal ; une guerre dirigée contre tous ceux qui avaient accompli la révolution.

« Le peuple est mutinerie, émeute et grève. Il résiste, déferle, se déchaîne, il prend sa liberté et rend justice selon sa conception, l’instant d’une parenthèse d’extrême violence sociale. » Alexandre Sumpf

À travers cette série d’articles et d’entretiens, nous chercherons à montrer un autre visage de la révolution, celui des anarchistes russes, des paysans ukrainiens ainsi que les réflexions du regretté Daniel Bensaïd dans Octobre 17 – la révolution trahie, avec une préface de l’historienne Sophie Wahnich. Une occasion de repenser la révolution aujourd’hui à nouveaux frais.

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