Société

Nous sommes tous des hommes de Néandertal (et ferions bien d’en prendre de la graine)

On apprenait il y a quelques années que l’Homme de Néandertal, à défaut d’avoir disparu avec l’arrivée d’Homo sapiens au Proche-Orient et en Europe depuis l’Afrique, faisait aussi partie de nos ancêtres. On comprenait alors que plutôt que de s’être entretués, nos ancêtres néandertaliens et sapiens s’étaient aimés. Avant que des anthropologues férus de génétique nous expertisent ce que le bon sens indiquait déjà, il y eut Kropotkine. Connu pour avoir exploré l’homme sous toutes les latitudes, longitudes, à toutes les périodes et pour avoir partout trouvé que l’entraide était le moteur de l’évolution animale, l’anarchiste russe est à relire et apprécier en ces temps troublés où on a besoin de scientifiques pour prouver l’évidence : l’union est à l’origine de l’humanité, la guerre de tous contre tous la détruit.

Le géographe Pierre Kropotkine, cherchant à observer dans la pratique la théorie de l’évolution de Darwin (qu’on résume à tort comme la compétition pour la survie, bien qu’elle ne s’y résume pas), constatait l’importance de ce qu’il a nommé « mutual aid » et qui a été traduit par le non moins géographe Élisée Reclus avec le néologisme « entraide » mais qu’on pourrait aussi traduire par « coopération ». « Dans le monde animal nous avons vu que la grande majorité des espèces animales vivent en sociétés, et qu’elles trouvent dans l’association leur meilleure arme pour la “lutte pour la vie” comprise, bien entendu, dans le sens large de Darwin – non comme une lutte pour les simples moyens d’existence, mais comme une lutte contre toutes les conditions naturelles défavorables à l’espèce. Les espèces animales dans lesquelles la lutte individuelle a été réduite à ses plus étroites limites, et où l’habitude de l’entraide a atteint le plus grand développement, sont invariablement les plus nombreuses, les plus prospères et les plus ouvertes au progrès. La protection mutuelle obtenue de cette façon, la possibilité d’atteindre un âge avancé et d’accumuler de l’expérience, un état intellectuel plus avancé, et le développement d’habitudes de plus en plus sociales, assurent la conservation de l’espèce, son extension et son évolution progressive. Les espèces non sociables, au contraire, sont condamnées à dépérir. » (Kropotkine, L’Entraide)

Malgré une vision gradualiste (à sens unique) de l’évolution, L’Entraide, l’ouvrage de Pierre Kropotkine publié au tout début du XXe siècle trouve un retentissement inédit, et qui ne devrait pourtant pas tant surprendre, dans les découvertes récentes sur l’évolution humaine, en particulier sur la mise au jour de notre lien de parenté avec les Néandertaliens, longtemps relégués par certains anthropologues au rang de non humains. Malgré une vision persistante, quoique récente, d’un être humain qui serait profondément (voire naturellement) individualiste, la mise en commun et le partage de gènes, de cultures, de moyens ont bien été des moteurs puissants de l’histoire de l’humanité. Il s’avèrerait que loin d’être une espèce précédent ou inférieure à notre lignée Homo sapiens, les Néandertaliens aient largement contribué à faire de l’être humain le seul animal capable de coloniser et survivre sur la totalité du globe.

Homo sapiens à Néandertal : « Pousse-toi de là que je m’y mette » ?

L’homme de Néandertal fut le premier représentant de notre espèce à avoir peuplé l’Europe et le Proche-Orient. On ne retrouve plus de restes fossiles typiquement néandertaliens après environ 30 000 – 40 000 ans avant J.C.. La plus ancienne école de pensée en paléoanthropologie croyait qu’il s’était éteint au moment de l’arrivée d’Homo sapiens sur ses contrées. En plus de débats pour savoir si cet homme des cavernes au physique moins gracile que celui des sapiens faisait bien partie de l’espèce humaine, les hypothèses se sont longtemps affrontées quant à sa disparition : se serait-il réfugié puis éteint dans des niches écologiques consécutivement au refroidissement lié à la dernière glaciation ? Aurait-il tout simplement subi le génocide de sanguinaires nouveaux arrivants ? Ou aurait-il été en compétition pour ses ressources avec ces nouveaux arrivants qui l’auraient dépassé par son nombre et/ou sa “supériorité” technologique ?

Comme souvent lorsqu’on s’appuie sur des prémisses posées hâtivement et non questionnées, aucune des ces questions n’a finalement lieu d’être puisque l’homme de Néandertal n’a tout simplement jamais disparu. Le séquençage en 2014 de la totalité des génomes nucléaires d’Homo sapiens et néandertalien a montré que le patrimoine génétique actuel et non africain (puisque l’origine d’Homo sapiens avant sa dispersion mondiale est africaine) recèle 1 à 10 % du génome néandertalien – cette proportion varie d’une région à une autre, et les modèles suggèrent un pourcentage originel autour de 10 %. Loin d’avoir été décimé, Néandertal s’est donc accouplé avec Homo sapiens.

Mieux : cette hybridation est supposée avoir été un des facteurs clés dans l’expansion humaine qui a suivi. Plusieurs variants de gènes impliqués dans la réponse immunitaire aux pathogènes semblent nous avoir été transmis par nos ancêtres néandertaliens. Pour se donner une idée de l’effet inverse – pas ou peu de mélange de gènes entre populations résistantes à des pathogènes différents –, on peut penser aux ravages que les maladies amenées par les Européens ont causé sur les populations de natifs américains. Les Néandertaliens semblent nous avoir aussi transmis des gènes impliqués dans la dépigmentation de la peau et la réponse consécutive aux ultraviolets – i.e. une peau plus claire est plus adaptée aux environnements moins ensoleillés puisque son irradiation favorise la production de vitamine D, essentielle, notamment, au développement squelettique. On retrouve l’avantage induit par le mélange avec des patrimoines génétiques déjà adaptés à certains environnements chez les Tibétains dont la résistance au manque d’oxygène liée à la vie en haute altitude a été largement étudiée. En réponse à l’hypoxie, ces derniers présentent une régulation différente de la production des cellules rouges. Cette adaptation semble être liée à des changements de fréquence d’allèles (variant d’une gène) sur deux gènes impliqués dans la réponse à l’hypoxie hérités des Denisoviens, une population d’“hommes archaïques” dérivée de Néandertal et présente, elle, dans le nord de l’Asie avant l’arrivée des sapiens. Déjà “adaptés” et habitués aux terres que découvraient alors les sapiens, les Néandertaliens et leurs descendants auraient ainsi contribué, par l’introgression de leur patrimoine génétique ad hoc pour l’environnement colonisé, à l’expansion du nouveau groupe humain qu’ils créaient en s’y mélangeant.

Kropotkine vs. Hobbes

Le principe de la coopération comme facteur de l’évolution s’oppose de front à la théorie essentialiste qui suppose que l’homme serait principalement un loup pour l’homme. Cette vision, probablement en partie issue du contexte historique des guerres de religion, a contribué depuis au moins le XVIIe siècle et Hobbes à appuyer toutes les théories libérales. Bien pessimiste et, de toute évidence, peu féru d’histoire ni intéressé par les sociétés humaines non européennes, le philosophe anglais n’y allait pas avec le dos de la cuillère : « l’origine des plus grandes et plus durables sociétés, ne vient point d’une réciproque bienveillance que les hommes se portent, mais d’une crainte mutuelle qu’ils ont les uns des autres. » Si l’homme n’est qu’un être égoïste et rationnel, le marché peut alors se déployer comme paradigme d’organisation de la société. Parallèlement, les institutions humaines ne sont désormais plus là que pour assurer que les individus peuvent entrechoquer leurs rivales libertés dans ce milieu absolument concurrentiel (dont il s’agit aussi d’assurer l’efficacité) sans trop se heurter.

On se plait aujourd’hui à citer Orwell suivant Michéa, oubliant parfois qu’à la fin du XIXe siècle Pierre Kropotkine voyait déjà que l’aide mutuelle prédominait dans les sociétés humaines avant que la compétition induite par la recherche de pouvoir et la mimétie ne l’évince au profit de la compétition. Le Russe ne parlait pas de “décence ordinaire” pour décrire le bon sens qui nous pousse à être solidaires les uns des autres, mais d’entraide, la reconnaissant à la fois chez l’être humain mais aussi dans toutes les espèces sociables, c’est-à-dire tous les animaux politiques, ceux qui grandissent et s’élèvent (dans les deux sens du terme) au contact des autres.

Pour Kropotkine cette vision bien réductrice de l’être humain émergerait d’une lecture partielle de la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces (et d’une insistance particulière de ce dernier sur la lutte pour l’existence comme moteur de l’évolution). « L’image d’une “nature, rouge de dent et de griffe” a la vie dure. Elle a été adoptée rapidement à l’époque victorienne pour évoquer le processus de sélection naturelle co-décrit par Darwin et Wallace, et a mis d’accord aussi bien les opposants à la théorie que ses partisans. À l’époque, la société britannique portait le développement d’un capitalisme puissant qui cherchait une justification théorique de ses principaux carburants : l’individualisme et la compétition. La théorie biologique de Darwin et Wallace arrivait à temps. Et les plus influents intellectuels de l’époque, tels Thomas Huxley ou Herbert Spencer, ont interprété la théorie pour l’appliquer à la société humaine. […] C’est ainsi que le siècle n’a surtout retenu de Darwin que ces interprétations sociales : la “lutte pour la vie”, la “loi du plus fort”, le combat quotidien de tous contre tous. Or ce n’est pas ce qui se dégage de la lecture des écrits de Darwin. Celui-ci a certes observé comment la sélection naturelle modelait l’évolution et quel était le rôle de la compétition, mais n’a jamais nié l’importance de l’entraide dans cette lutte pour les moyens d’existence. Il n’y a d’ailleurs pas d’opposition entre sélection naturelle et entraide. » (Pablo Servigne, préface à L’Entraide, réédition Aden, 2015).

L’individualisme n’est pas un humanisme

Ainsi, Kropotkine, loin de nier l’importance de l’individualisme dans l’histoire de l’humanité note cependant qu’il est surtout le principe guidant l’action des minorités en quête de pouvoir : « Cependant, à aucune période de la vie de l’homme, les guerres ont été l’état normal de l’existence. Tandis que les guerriers s’exterminaient les uns les autres et que les prêtres célébraient ces massacres, les masses continuaient à vivre leur vie de chaque jour, et poursuivaient leur travail quotidien. » Bien avant Orwell, Howard Zinn ou Michelle Zancarini-Fournel, Kropotkine avait donc repéré que l’histoire des sociétés humaines n’est pas celle des annales, des grands noms et autres faits d’armes. L’Histoire ne s’écrit pas que du sang de ceux qu’elle sacrifie pour le bénéfice de “puissants”, mais de la vie et de l’humanité de ceux qui tâchent de les maintenir malgré ce qui leur est imposé. « C’est une recherche des plus attrayantes que de suivre cette vie des masses ; d’étudier les moyens par lesquels elles conservèrent leur propre organisation sociale, basée sur leurs conceptions d’équité, d’entraide et d’appui mutuel – le droit commun, en un mot –, même sous les régimes les plus férocement théocratiques ou autocratiques. » (Kropotkine).

Le passage par l’histoire et l’ethnologie permet d’ailleurs de rappeler que les sociétés où l’individualisme est le paradigme dominant s’effondrent toujours. « L’État, basé sur de vagues agrégations d’individus et voulant être le seul lien d’union, ne remplissait pas son but. Alors la tendance à l’entraide brisa les lois d’airain de l’État ; elle réapparut et s’affirma de nouveau dans une infinité d’associations qui tendent maintenant à englober toutes les manifestations de la vie sociale et à prendre possession de tout ce dont l’homme a besoin pour vivre et pour réparer les pertes causées par la vie. » (Kropotkine). Prêchant peut-être un peu pour sa paroisse (sans Dieu ni maitre), Kropotkine évoque moins le cas des sociétés qui, loin de retomber sur leurs pieds et de se ré-organiser par elles-mêmes autour de principes partagés, s’auto-détruisent. C’est le cas notamment des Iks décrits par l’ethnologue Colin Turnbull (The Mountain People, 1972), un peuple chasseur-cueilleur du nord de l’Ouganda que les lois de protection de l’environnement britannique, leur interdisant de chasser, ont fait se retrancher dans les contreforts montagneux stériles à partir de 1958. Réduits à survivre, ils ont alors entamé un processus de décivilisation, érigeant peu à peu en valeurs ce qui était auparavant condamné. Pratiquant dans les faits une guerre de tous contre tous et sans projet commun, leur société faite de hordes d’enfants sauvages (pour ceux qui n’étaient pas tués à la naissance), de vieux mourant de faim, de femmes et d’hommes n’ayant pas de relations autres qu’intéressées entre membres et même au sein de la même famille, a fini par détruire les liens sociaux minimaux.

Pour ne pas devenir des « Iks-men » (selon les mots de Vincent Cheynet dans La Décroissance, n° 132, 2016), il serait bon de se rappeler de ce qui nous a fait devenir des humains et ce qui jalonne notre histoire commune : la coopération. Contre les survivalistes et autres mufles qui ne sont pas contre l’idée de se manger entre eux, il est temps en ce début d’année et de bonnes résolutions de se demander si la survie vaut mieux que le partage. Le moteur de l’humanité n’est pas le combat de chacun contre l’autre, mais plutôt ce qui fait qu’il s’enraye pour maintenir l’humanité. À l’heure où il faudrait qu’on décide de faire ensemble un pas de côté et d’arrêter de foncer droit dans le mur, on pourrait prendre modèle sur nos ancêtres et être « guidés par le sens de ce qui est juste » (Michelle Zancarini-Fournel, La Revue du Comptoir, n°2, 2017), plutôt que par le sens de la marche

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10 réponses »

  1. Petit bémol à votre article par ailleurs édifiant : vous attribuez à l’école des Annales une ambition qui n’est pas la sienne. Vous semblez la confondre avec le domaine de la biographie historique (l’histoire des grands hommes), alors même que son ambition est holiste. Elle se veut une histoire totale, qui travaille sur le temps long.
    A moins bien entendu que je me fourvoie sur votre emploi du terme « annales ».

    Bien à vous.

    • Merci pour votre mise au point et votre intérêt.
      Je ne faisais pas référence à l’École des Annales. J’ai maladroitement employé ce mot pour qualifier une vision de l’Histoire qui retiendrait uniquement une succession d’événements, de faits remarquables et donc d’hommes (et de femmes) notables. En oubliant – c’était là mon propos – celle des simples gens, des « masses », de leurs modes de vie, leurs systèmes de coopération, leurs conceptions de la justice et du droit, etc.

  2. Parfois, je crois que l’autisme pourrait être considéré comme la ré-émergence de l’état de fait autrefois éteint qu’était l’humain de neanderthal. Je me suis ma exprimé, ici… C’est important de vivre selon l’harmonie des choses. Les guerres ne servent pas à se protéger. Bien au contraire, elles servent la cause de pollueurs. Je ne dis pas que toute pollution soit mal. Mais, de forcer la pollution là où des solutions ( ou des moyens pour en trouver ) existent pour l’éviter, ça, c’est mal. Je suis désolé de ne pas être aussi clair que j’aurais souhaité l’être ici, et je n’ai pas d’explication pour cela. :-/ (je n’ai pas lu en profondeur cet article, problèmes de concentration :- ( mais c’est transitoire, je crois ) ) Je suis d’accord que la coopération soit une valeur, tandis que la compétition, n’en soit pas une.

      • C’est plutôt dans mon cœur que ça va un peu tout croche. J’écris beaucoup de commentaires (bon, ok, peut-être pas tant que cela). Alors si parfois il y en a un ou deux qui déraille, c’est pas si pire comme ‘moyenne’.
        En ce qui concerne ‘ma tête’, si vous voulez dire ‘mon cerveau’, alors, là, ça prendrait une regard extérieur, du genre, psychiatre. D’ailleurs, j’ai un rendez-vous avec mon psychiatre prochainement. Et je pourrai avoir son point de vue à ce moment-là. Inquiétez-vous pas trop pour moi, je vais bien. :-)…
        Mais si vous pensez que cela ne va pas très bien dans ma tête, à cause de mon commentaire auquel vous avez répondu, ou d’autres commentaires, pouvez-vous alors (si vous voulez, on s’entend) me dire précisément ce qui cloche dans ce que j’écris?
        Parce que je suis autiste, et j’ai parfois beaucoup de difficulté à me mettre à la place des autres. Je présume en général que mon point de vue est le même que celui des autres, et alors si les autres se comportent de manière différente (à l’écrit) c’est parce que moi j’ai quelque chose à apprendre d’eux.
        Bonne journée à vous, sancho. 🙂

  3. Stephen Jay Gould a écrit un bel article sur « Mutual Aid »: « Kropotkine n’était pas cinoque ». Les bouquins de David Graeber sont passionnants. Et il est intéressant de confronter ses vues avec les recherches et hypothèses d’Alain Testart (Avant l’histoire) qui distingue 3 grands types politiques de la préhistoire : la ploutocratie ostentatoire où la richesse donnent le pouvoir, les sociétés lignagières organisées hiérarchiquement et des « démocraties primitives » qui ne sont pas vraiment égalitaires.

  4. On ne précise pas comment s’est fait ce « mélange »… A mon avis, il ne se fit pas avec des bisous et de la tendresse… Je pense que la conquête et le viol ont dû faire partie de ce mélange. On fait la guerre, on tue les hommes, on garde les femmes et on les met enceintes. Ce procédé a souvent eu lieu dans l’histoire humaine. Étant plutôt un pessimiste de nature, j’estime que bien des « mélanges » se passent dans la violence.

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