Politique

Éric Martin : « Le multiculturalisme est une forme de racisme subtil »

Éric Martin est professeur de philosophie à Montréal. Disciple de Michel Freitag, il vient de publier « Un pays en commun : socialisme et indépendance au Québec » (Écosociété), dans lequel il défend un projet écosocialiste qui allie souverainisme, internationalisme, républicanisme et émancipation. Nous revenons avec lui sur cet ouvrage très important.

Le Comptoir : Aujourd’hui de nombreux problèmes se posent au niveau mondial (écologie, immigration, etc.) ou local (communs). En quoi la nation peut-elle être une solution ?

Éric Martin : Influencé par le saint-simonisme, les marxistes procèdent avec la souveraineté de l’État comme ils ont fait avec la religion. Là où il fallait redescendre du ciel à la terre pour retrouver le sol des pratiques économiques aliénées à dépasser, il faut, suivant le Marx de la critique du droit politique hégélien de 1843, faire redescendre le pouvoir séparé dans l’État entre les mains de la vraie démocratie. Ainsi, la société civile pourrait se résorber en elle-même sans plus avoir besoin de la médiation de l’État, qui disparaîtrait pour ne laisser place qu’à une libre association des producteurs. À ce moment, pour parler comme Dardot et Laval, le commun se construit contre la souveraineté, et se constitue d’abord à travers la rencontre, la co-participation et la co-obligation d’individus qu’aucune appartenance antérieure ne lie autrement. C’est le fait de participer à instituer un commun, de s’inscrire ensemble dans un projet, qui instaure le lien de co-obligation entre les co-participants, qui instituent des règles d’usage communes en lieu et place de l’ancienne logique de la propriété privée capitaliste. À l’État souverain, centralisé et unitaire, Dardot et Laval, dans une perspective néo-proudhonienne, opposent la fédération de communs décentralisés. Pour ma part, je suis d’accord avec l’idée “anarchisante” de décentralisation du pouvoir politique et économique, qu’on trouve d’ailleurs aussi dans le municipalisme de Murray Bookchin (voir notamment le dernier livre de Jonathan Durand-Folco sur la ville). Marx disait, en 1871, que le socialisme avait trouvé enfin sa forme politique dans la Commune de Paris : Marx  dira que la commune est « la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat ». Nous avons donc ici une réflexion “centrifuge” opposant la pluralité des communs ou communes à la centralité de l’État unitaire ou souverain, désigné comme complice du capital et bon pour les poubelles de l’Histoire.

« Il nous faut donc certes reconstruire du commun ou des communs, mais ceux-ci ne se construisent pas hors-sol. »

Cependant, il me semble qu’il y a quelques éléments qu’il ne faut pas oublier. Le problème, en effet, ne se pose pas de la même façon pour nous qui n’avons jamais détenu la souveraineté, ce qui nous a d’ailleurs rendu particulièrement sensible aux manières dont elle est confisquée. Comme le montre Michel Freitag dans L’Impasse de la globalisation, nous sommes aujourd’hui face à la domination d’un système capitaliste technoscientifique globalisé supranational qui a capturé à son profit toute capacité de décider pour le remettre entre les mains des organisations ou corporations multinationales, du marché, de la finance, des algorithmes, du réseau informatique (voir le dernier livre de Jean Vioulac, Approche de la criticité) et des machines. La nation est la forme concrète qu’ont pris les communautés politiques dans les sociétés modernes. Ces totalités sociétales se sont constituées autour d’un ensemble de médiations culturelles-symboliques et politico-institutionnelles permettant leur reproduction. Le capitalisme s’est saisi de ces médiations, par exemple de la souveraineté de l’État, d’abord sur une base nationale, puis ensuite pour ériger la domination des systèmes propre à la globalisation.  Celle-ci se construit en capturant la capacité de décider, puis en détruisant les médiations politiques, institutionnelles, mais aussi culturelles qui structuraient la vie des sociétés et des peuples pour imposer partout un mode de vie planifié par les corporations, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), la culture de masse globish (Justin Bieber pour tous). Du point de vue des travaux de Freitag et de ce que certains ont appelé la théorie critique québécoise de “L’École de Montréal”,  nous ne pouvons pas, dans un tel contexte de démantèlement des sociétés et des médiations culturelles et institutionnelles, abandonner le concept de souveraineté. Nous pensons, dans une perspective proche au courant de la démondialisation que récupérer la souveraineté nationale, c’est-à-dire la capacité des peuples à décider, est un élément essentiel de lutte à la globalisation, afin de permettre à la société québécoise (ainsi qu’à toute autre société) d’exister culturellement et de s’autogouverner politiquement.

Il nous faut donc certes reconstruire du commun ou des communs, mais ceux-ci ne se construisent pas hors-sol : ils trouvent enracinement dans une appartenance culturelle-symbolique, linguistique, institutionnelle et politique qui est celle d’une totalité concrète instituée et existante, dans notre cas, celle de la communauté politique ou nation qu’est le Québec. Je précise ici que notre conception de la nation est une conception politique et non ethnique. Le politicien et grand orateur québécois Pierre Bourgault disait qu’un Québécois, c’était toute personne qui assume le passé, le présent et l’avenir du Québec, ce qui ouvre sans aucun problème l’appartenance aux “nouveaux arrivants”. Il m’arrive souvent de voir des Québécois d’origine haïtienne, algérienne ou portugaise me parler avec grande émotion de leur désir de voir le Québec, leur pays, devenir indépendant. Évidemment, il ne serait pas très intéressant pour nous d’obtenir la souveraineté pour répliquer un petit Canada en miniature, un État centralisateur, unitaire, antidémocratique, dominé par une élite oligarchique. Lorsque nous parlons de la souveraineté, comme le fait par exemple Québec solidaire à travers sa démarche “d’assemblée constituante”, c’est dans le sens de la souveraineté populaire : que le peuple accède enfin à la capacité de décider, pour le moment confisquée par le fédéralisme canadien et le capitalisme globalisé. Une société québécoise socialiste ne se définira pas seulement par la libre organisation de la production économique; elle reconduira à sa manière tout un héritage symbolique, linguistique, culturel, historique, social : ce sera ce que Fernand Dumont appelait un « socialisme d’ici ». En cherchant à imaginer, de manière un peu utopiste, ce que serait la forme institutionnelle d’une telle société future, je m’intéresse ces jours-ci au concept de République fédérative chez Proudhon, dont j’ai d’ailleurs discuté avec intérêt avec mes amis Dardot et Laval. Le dialogue entre socialistes du Québec et de la France peut s’avérer très fécond s’il parvient à combiner notre souci de préserver la souveraineté populaire et la culture des peuples avec celui des Français pour la reconstruction d’un pouvoir démocratique décentralisé et de proximité. Ceci nous permet de penser ce que Michel Freitag appelait un « nouveau partage de la souveraineté » qui emboîterait le local, le régional, le national et de nouvelles institutions internationales permettant de remplacer les normes et institutions capitalistes-néolibérales par de nouvelles normes, institutions et médiations permettant de sauver à la fois et les sociétés et la nature de la dissolution et de la destruction capitaliste.

« À court terme, pragmatiquement, j’espère un recentrage social du Parti québécois et une convergence des forces souverainistes autour d’un programme minimum indépendantiste, démocratique, social et écologique. »

Nous ne voulons pas faire l’indépendance du Québec pour nous couper du monde ou pour fuir notre devoir de solidarité et d’humanité envers les autres peuples, bien au contraire. Les cultures humaines sont en effet une sorte de “biodiversité” formidable qui représentent autant de manifestations différenciées de l’humanitude, et le maintien des conditions de leur expression, de leurs conditions de possibilité, est important.  Autrement, nous continuerons d’aller vers ce monde dégradé et appauvri ou la nature, les cultures et les sociétés seront jetées dans le feu pour contenter le Moloch du Capital.

En France, les souverainistes de gauche se demandent souvent s’ils doivent s’allier avec ceux de droite. Qu’en est-il au Québec ?

Ces questions de stratégie très concrètes sont les plus difficiles et il est plus difficile d’y répondre que d’articuler des principes généraux, d’autant plus que, suivant la conjoncture, la réponse est susceptible de changer, puisque nous sommes en définitive ici sur le terrain de la praxis. Historiquement, le Parti québécois s’est constitué comme une coalition gauche-droite en vue de réaliser la souveraineté du Québec. En pratique, cela a échoué. Il faut bien sûr blâmer en partie les basses manœuvres du gouvernement fédéral, qui a tout fait pour faire échouer l’indépendance. Mais il faut aussi regarder le comportement et les erreurs des dirigeants souverainistes. Au début, comme l’a montré Philippe Bernier Arcand, le Parti québécois s’appuyait sur un nationalisme moderne et émancipateur, il avait un « préjugé favorable envers les travailleurs ». Par la suite, il a embrassé le néolibéralisme, la globalisation, le libre-échange, et finalement, ces dernières années, son discours est devenu de plus en plus “identitaire”, c’est-à-dire populiste exclusif, opposant la défense de l’identité du “nous” des nationaux à la menace d’un “eux” étranger qui mettrait en péril l’identité. Entendons-nous bien, défendre l’identité et la culture est une chose essentielle. Mais le courant indépendantiste et socialiste l’a toujours fait dans une perspective anticoloniale, humaniste et internationaliste. Ici, nous avons un discours identitaire exclusif qui en est l’opposé. En réaction, la gauche a quitté le Parti québécois et s’est constitué de manière autonome dans Québec solidaire.

Quant à l’extrême-gauche, elle rejette l’idée d’indépendance, synonyme pour elle de xénophobie et de racisme. Résultat : avant sa mort, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau disait du mouvement souverainiste qu’il était aujourd’hui devenu « un champ de ruines ». Au moment d’écrire ces lignes, le parti le plus haut dans les sondages en vue de l’élection de l’automne est la Coalition avenir Québec (CAQ), un parti qui propose de mettre l’indépendance de côté, qui embrasse le néolibéralisme et le capitalisme techno-«progressiste » et qui surfe sur le ressentiment anti-immigration. Le Parti québécois arrive loin derrière, signe de l’échec de sa propre stratégie, et la gauche est à 10%. Noyer la question sociale sous prétexte d’unir les souverainistes n’a pas très bien réussi et a conduit à la débandade. Comment sortir de cette impasse ? À court terme, pragmatiquement, j’espère un recentrage social du Parti québécois et une convergence des forces souverainistes autour d’un programme minimum indépendantiste, démocratique, social et écologique auquel il faut espérer qu’ils puissent se tenir, ce qui sera difficile sans une vaste mobilisation extraparlementaire. En espérant que l’urgence mondiale, humanitaire et écologique puisse enfin éveiller les esprits obtus qui pensent que le discours socialiste ou écologiste est une lubie ou une coquetterie idéologique, ce qu’il n’est pas : c’est une réponse aux contradictions objectives, économiques, sociales et écologique qui sont celles du système de la globalisation capitaliste et qui découlent de son fonctionnement même.

« Le bateau coule, et pendant ce temps on s’obstine sur la couleur des rames » Pierre Falardeau

Une piste plus profonde serait de cesser de réfléchir en terme d’unir des organisations ou d’additionner des opinions ou clientèles de gauche ou de droite telles-qu’elles-sont. Zizek dit que le fascisme est l’expression d’un désir de commun qui a fait l’objet d’une grave distorsion. Saint-Exupéry disait pour sa part que s’aimer n’est pas se regarder l’un l’autre, mais regarder dans la même direction. Comment peut-on en arriver à faire voir en même temps la même chose à une anarchiste antifa, un travailleur en région éloignée, un bobo urbain, un xénophobe et une électrice de droite, à savoir que nous disposons environ de 20 ans, vu la crise écologique, pour récupérer la capacité de décider et changer nos manières de vivre avant qu’il ne soit trop tard pour tout le monde (sauf peut-être le 1% qui s’est acheté du temps, et même lui, in fine !) et que chercher des boucs-émissaires immigrants est injuste, idiot et ne règle rien. Je me demande moins comment unir des organisations ou additionner des opinions toutes faites, et davantage comment “construire un peuple” (C. Mouffe) à travers ce que j’appellerais un constat d’urgence politique, économique, social et écologique devant devenir hégémonique, devant se faire pédagogie. Comme le disait encore Pierre Falardeau, « le bateau coule, et pendant ce temps on s’obstine sur la couleur des rames ». Ainsi, peut-être faudra-t-il, oui, accepter de construire des alliances surprenantes par-delà les clivages usés si la situation l’exige, à moins de préférer être des puristes morts. Mais l’idéal resterait encore que les unilatéralismes tronqués de tout ordre, gauchisme hors-sol ou droitisme-bigot-qui-ne-soucie-pas-de-la-justice en viennent en adopter une vue synoptique de notre situation et à comprendre, à travers ce que Proudhon appelait la démopédie (la pédagogie qui outille le peuple en vue de son autocompréhension) que nous n’avons plus le luxe, vu la situation globale, d’être ignorants et injustes. Comme le dit Vandana Shiva, nous luttons actuellement contre notre propre stupidité qui nous détruit. Quand la cité est injuste, toutes ses parties souffrent, et celle-ci chemine vers l’autodestruction. C’est le rêve de la philosophie depuis Platon que de faire voir cela. Hélas, ce n’est peut-être qu’un rêve…

« L’objectif de Marx n’est pas de sauver l’activité salariée contre la prédation des capitalistes »

Vous accordez une grande importance à la question culturelle. Selon vous le multiculturalisme et la culture de masse, notamment issue des États-Unis, favorisent le capitalisme. Pourquoi ? La lutte des classes ne peut-elle pas suffire ?

Le capitalisme réduit l’ensemble des relations sociales à des relations de production, d’échange, de consommation fondées sur le travail aliéné et l’accumulation de la valeur abstraite. L’être humain y est réduit, s’il fait partie de la classe dominante, au rôle d’agent d’organisation de l’exploitation au service du Sujet automate qu’est le capital, ou encore, s’il a la « chance » d’avoir un travail salarié, au rôle d’exploité (autrement il peut bien mourir d’indigence dans l’indifférence). Comme l’a montré la critique radicale de la valeur (voir mon ouvrage La tyrannie de la valeur), le marxisme traditionnel a pensé résumer le problème en voulant défendre le travail contre le capital : mener une lutte de classes pour abolir la propriété privée et redistribuer la richesse. Hélas, le problème est plus complexe et relève d’une logique d’aliénation, exposée par Marx dans les Manuscrits de 1844, suivant laquelle certaines médiations sociales fétichistes et économistes réduisent l’être humain “entier” au rôle d’agent économique, ses relations sociales à une peau de chagrin, le coupent de tout rapport à la nature et réduisent son rapport à la société à un lien strictement utilitaire.

L’objectif de Marx n’est pas de sauver l’activité salariée contre la prédation des capitalistes : il vise à mettre de côté les médiations “ruineuses” et fétichistes qui empêchent le sujet d’être un humain complet, de disposer de son activité, d’avoir des relations sociales véritables, d’être un être-dans-la-nature et un être-social. Contrairement au discours idéologique de l’économie politique, nous ne sommes pas uniquement des agents économiques ou les membres d’une classe économique. Nous ne luttons pas pour défendre notre classe : nous luttons pour supprimer le type de totalité sociale aliénante qui nous réduit à n’être qu’un agent économique dans une classe économique dans une société où la socialité est réduite à “l’économie”. Comme l’avait déjà montré Aristote, l’oikonomia n’est pas la totalité de la vie sociale, sauf peut-être dans les régimes déviés oligarchiques qui ne sont obsédés que par deux choses : l’argent et la sécurité militaire (l’oikonomia s’y fait d’ailleurs chrématistique). Dans une société “droite”, l’activité de production, d’acquisition ou de consommation occupe une part congrue et nécessaire du temps d’activité. Mais Aristote dit bien que le but est ensuite de se consacrer aux choses belles, à la philosophie, à la politique et ainsi de suite. Il dénonce une vie qui se réduirait au travail salarié, qui rend selon lui la pensée « abjecte et besogneuse ». L’activité économique ne trouve pas de sens si elle n’obéit pas à des finalités plus élevées relevant de l’excellence humaine, du beau, du juste, du vrai… Ainsi, le but de l’émancipation n’est pas d’administrer l’économie à la place des bourgeois, d’en arriver à “une administration des choses” Saint-Simonienne, elle est de remettre l’économie à sa place pour restaurer la vie « pleine et entière » que le réductionnisme économiste et capitaliste rend impossible. Comme le dit Marx, la société communiste permet « de chasser le matin, d’aller à la pêche l’après-midi, de faire l’élevage le soir et de critiquer après le repas ». Or, cette vie pleine et entière suppose un nouveau rapport à la nature, mais aussi à la société et à la culture, à ce que Michel Freitag appelait le symbolique. Comme le rappelle Michel Henry, la culture est ce qui élève la satisfaction du besoin à distance de l’animalité, humanisant le besoin de la vie à travers des formes de satisfactions plus belles; je peux bien, si j’ai faim, engloutir quelque matière informe, mais le génie humain a fait en sorte que je peux aussi cuisiner une recette fine issue de la culture québécoise, indienne, portugaise, chaque culture manifestant une manière différente de donner à voir son humanitude.

Or, la culture de masse capitaliste diffusée par l’impérialisme, de même, comme l’a montré Jean Vioulac, que les dispositifs technologiques qui en sont le support, tend à détruire les cultures humaines pour nous faire tous entrer dans la fausse communauté globalisée de Zuckerberg et Coca-Cola. Je ne vis plus dans la culture, le temps et l’espace concret du Québec mais dans le lieu déculturé et déterritorialisé de la machinerie, dirait Vioulac. Reconnaître la culture des peuples suppose de la reconnaître comme matrice symbolique d’un monde commun et suppose d’en déduire certains droits et certaines responsabilités politiques (comme le droit à l’autodétermination des peuples ou la responsabilité de garder la mémoire, le patrimoine, assurer l’accès à l’éducation, etc.). Le multiculturalisme, tel qu’il a été développé depuis Pierre-Elliot Trudeau, père de Justin Trudeau, prétend reconnaître la “diversité” des cultures, mais c’est un leurre. Il “reconnaît” chaque culture tout en la réduisant à l’identité individuelle ou à celle d’une “communauté culturelle” au sein d’un grand ensemble bariolé et postmoderne, le Canada, qui, lui, n’aurait aucun contenu culturel ou politique, sauf peut-être la “tolérance”. L’ancien ministre Paul Martin disait d’ailleurs que le Canada était le premier pays postmoderne.

Ainsi, les nations autochtones et québécoises sont “reconnues” comme des “identités” qu’il faut gérer et faire cohabiter avec d’autres identités singulières ou groupales au sein d’un grand ensemble apolitique. On mesure à quel point ceci réduit d’une part chaque culture à “signe” idiosyncratique sans réelle effectivité. Justin Trudeau change d’ailleurs lui-même d’habit traditionnel au gré de ses voyages, puisqu’il est au fond l’Incarnation postmoderne d’un pays sans contenu ou la politique, comme le dirait Michéa, a été remplacée par le Droit individuel et le Marché, notamment le marché des identités. D’autre part, l’oppression spécifique des nations autochtones et québécoise, ainsi que les droits politiques qui devraient découler de leur reconnaissance comme nations, sont niés au profit d’une gestion postpolitique multiculturelle. La lutte vise ainsi à permettre non seulement de dépasser la société de classe capitaliste, mais à permettre aux Québécois-e-s et aux autochtones de se réapproprier leur culture, leur capacité de décider politiquement (souveraineté), leur rapport à la nature et à la société. Rejeter la culture commerciale et le multiculturalisme ne veut pas dire cesser de reconnaître la diversité. Ceci dit, comme le disait Hubert Aquin, la construction de véritables rapports de solidarité entre les cultures et les peuples passe d’abord par la voie de l’égalité. Or, pour le moment, sous le double effet de l’impérialisme de la culture globish et de multiculturalisme canadien, les cultures québécoise et autochtones sont maintenues dans l’impossibilité de leur expression véritable, laquelle supposerait le droit à l’autodétermination des peuples qui portent ces cultures. Comme le dit Zizek, le multiculturalisme est une forme de racisme subtil : il prétend respecter toutes les cultures parce qu’il est secrètement indifférent à chacune d’entre elles et qu’il les dépolitise toutes. Nous pensons au contraire qu’il faut nous réapproprier les formes culturelles-symboliques et politico-institutionnelles qui donnent la spécificité à ces peuples vivant au « Nord du monde », comme le disait le poète Gaston Miron.

« Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire d’un discours qui nous voudrait citoyens du monde, sans penser ce qu’on pourrait appeler la médiation de la communauté politique nationale. »

Vous associez Pierre Dardot, Christian Laval, Frédéric Lordon, Renaud Garcia, ou encore les libertaires éditions L’échappée dans un nouveau courant “institutionnaliste”. Quel est-il ? Quelles perspectives politiques dessine-t-il ?

Les auteurs ci-haut ne sont pas d’accord sur tout, loin de là, mais chacun à leur manière ont eu l’intuition de l’épuisement d’un certain paradigme, appelons-le déconstructionniste, et ont senti qu’après cette phase de critique négative cherchant à tout déboulonner, il fallait passer à un moment de construction positive où imaginer, en lieu et place des normes, du droit, des médiations ou institutions néolibérales et capitalistes, non pas une table-rase spontanéiste, mais un projet de reconstruire ce que M. Bookchin, théoricien de l’anarchisme social et opposé au lifestyle anarchism, appellerait les contre-institutions nécessaires à une société juste. Dans ma thèse de doctorat, à partir de la philosophie du droit de Hegel et sa théorie de l’esprit objectif, j’ai essayé de montrer comment le marxisme souffrait d’un manque : il n’offrait pas de solution politico-institutionnelle, sauf peut-être la piste vague d’une disparition de l’État et d’une libre association des producteurs. Les lectures contemporaines de Marx comme celles qu’on trouve dans le courant de la critique radicale de la valeur, ou encore celle de M. Postone, montrent qu’il faut voir Marx non pas seulement comme un subjectiviste qui opposerait la bonne classe des travailleurs à la mauvaise classe dominante, mais, suivant la tradition hégéliano-marxiste ou celle du marxisme occidental ou de la théorie critique, comme un penseur critique des médiations fétichisées permettant la reproduction de la société capitaliste comprise comme totalité.

Malheureusement, une fois que l’on a critiqué les médiations ruineuses du capitalisme, Marx nous laisse en plan quant à ce qui pourrait les remplacer. Certains auteurs issus du marxisme on flairé ce problème et ont porté leur réflexion sur le thème de l’institution. En France, la figure principale à laquelle on peut penser est celle de Cornelius Castoriadis. C’est à lui que reviennent Dardot et Laval dans Commun tout en puisant également dans le fédéralisme de Proudhon. Au Québec, il existe depuis les années 1980 un groupe (le “Collectif SOCIÉTÉ”, anciennement Groupe interuniversitaire d’étude de la postmodernité ou GIEP, associé à la revue SOCIÉTÉ et dont je fais partie), autour des travaux du regretté sociologue et philosophe Michel Freitag, qui développe une théorie de la société dont la particularité est de penser positivement (non pas dans le sens du positivisme comtien, mais dans le sens de leur accorder une valeur plutôt que de les traiter uniquement comme des mécanismes disciplinaires répréhensibles) les médiations culturelles-symboliques et politico-institutionnelles nécessaires à la reproduction de la société (et donc pas seulement pour en faire la critique négative ou déconstructionniste). Je me réjouis de voir des questionnements sur les mêmes thèmes émerger en France, et il serait à mon avis important que la théorie de Michel Freitag soit mieux connue et discutée chez vous pour contribuer à l’effort actuel. Proudhon dirait que le défi actuel est de concilier l’autonomie entre liberté et autorité ou institution.

Nous n’avons pas encore trouvé la bonne combinatoire, mais nous savons que la liberté (neo)libérale nous mène droit vers l’abîme, dirait Freitag. Au Québec, nous avons besoin d’une théorie nous permettant de penser comment intégrer la préservation de notre identité culturelle fragile, la réappropriation de notre souveraineté nationale et populaire avec les impératifs de reconstruire des rapports sociaux démocratiques, décentralisés et en vue d’une transition écologique et économique postcapitaliste. Le moment de l’autonomie, du “commun” ou de la décentralisation, celui qu’on trouve défendu dans l’ouvrage Commun de Dardot et Laval est très important. Ceci dit, il ne peut pas escamoter, de notre point de vue, le moment de la société comprise comme totalité concrète au sein duquel il vient prendre place. Nous sommes une petite nation, qui n’a jamais détenu la souveraineté, et dont la culture et la langue sont fragiles. Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire d’un discours qui nous voudrait citoyens du monde, sans penser ce qu’on pourrait appeler la médiation de la communauté politique nationale (ce qui dans notre cas pourrait bien signifier penser une République plurinationale en partenariat avec les autochtones). On pourrait penser une république démocratique et décentralisée du Québec avec les autochtones, où le maximum de ce qui serait décidable au niveau local y serait dévolu, combinant ainsi l’idée du Commun et celle de la République, comme le faisaient les communards. Notre réflexion se nourrit toujours de ce qui s’écrit en France; à l’inverse, je pense que les idées et réflexions que nous développons (je pense notamment à ce qu’a écrit M. Freitag) peuvent et doivent nourrir en France et ailleurs le développement d’une théorie critique dialectique et institutionnaliste qui cherche à penser les médiations objectives sans lesquelles la liberté ou l’émancipation demeureront illusoires, ou pire encore, deviendront des outils nourrissant l’expansion sans limite du narcissisme et du système technocapitaliste cybernétique dont le soi-disant “progressisme” destructeur se nourrit justement de l’illimitation. Comme le disait M. Freitag :

« Pour l’Occident, il s’agit maintenant de rechercher une synthèse. Après s’être rapetissé sur un individualisme unilatéral et vide de valeur humaine, il doit maintenant entrer en dialogue avec d’autres civilisations. La tâche du siècle dans lequel nous entrons n’est rien de moins qu’une reconstruction des formes civilisationnelles et politiques susceptibles d’harmoniser une vie collective qui s’est ouverte à la grandeur de l’humanité. »

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2 réponses »

  1. Un peu moins de name-dropping aurait été bienvenu, d’autant plus que le propos est déjà assez touffu… C’est dommage parce que c’est intéressant, mais à la transcription il faut penser un peu plus au lecteur…

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