Société

Coupe du Monde 2018 : les Che Guevara du Web s’agitent 

Dimanche, l’équipe de France de football sera en finale de la Coupe du monde en Russie. Alors qu’une grande majorité de Français fêtent cet événement aux quatre coins de l’Hexagone, une poignée de révolutionnaires des réseaux sociaux critiquent un sport qu’ils caractérisent d’opium du peuple masquant le démembrement de l’État social par le gouvernement Macron. Dans le même temps, d’autres profitent de la réussite des Bleus pour faire de la politique. Les Martin Luther King du Web se lancent dans le stérile débat bienfaits/méfaits de l’immigration contre les droitistes et identitaires. Mais tous oublient de profiter de ce moment unique où enfin des Français, au lieu de pleurnicher, se rencontrent, se parlent et festoient ensemble.

Soyons clair, le football est un univers de plus en plus soumis à la logique marchande. Néanmoins, il faut se prémunir de tomber dans les clichés du « c’était mieux avant » ou « le football est un sport pratiqué par des millionnaires et regardé fanatiquement par des beaufs ». Mickaël Correia dans son Histoire populaire du football rappelle comment le football s’est construit pour partie sous l’influence des pouvoirs financiers avec le consentement, et parfois les résistances mais aussi la contribution des masses ouvrières. L’auteur n’oublie pas d’indiquer que ce sport s’est également développé avec l’impulsion de forces populaires pratiquant un sport que Antonio Gramsci caractérise de « royaume de la loyauté exercée au grand air ». Le football a évolué à travers un long mouvement dialectique. Loin d’être le résultat simpliste d’un mouvement linéaire soumis à la domination financière, il s’inscrit dans les mêmes rapports de force et relations sociales complexes qui façonnent nos sociétés. Aussi, le rabaisser à un simple “opium du peuple” anesthésiant l’esprit critique des masses est aussi basique et stupide que d’en faire un outil de révolte sociale.

Du pain et des jeux : encore heureux !

Au Comptoir, nous sommes les premiers à critiquer la marchandisation du football. De Michéa à Ruffin, en passant par Boniface, nous ne cessons de faire la promotion de ceux qui critiquent l’envahissement du monde du ballon rond par la dynamique capitaliste. Néanmoins, faire cela ne doit pas nous conduire à ranger tout ce qui semblerait faire le jeu du Marché dans la case de la collaboration de classes. Nous devons distinguer l’essence du football et les effets qu’il a sur les peuples des récupérations politiques et autres instrumentalisations dont il est victime.

« Le football est pourtant, et ce n’est pas nouveau, l’un des éléments culturels les plus structurants des classes populaires. » Mickaël Correia

Les véritables questions sont : pourquoi des millions de personnes, sur l’ensemble de la planète, vibrent à la vue d’un double contact d’Iniesta ou d’une reprise de volée de Ronaldo ? Ou encore : pourquoi ce sport rend-il les peuples heureux ? Pourquoi une grande partie de Français oublient tout ce qui les oppose l’instant d’un match ? Réduire ces comportements à une soumission à l’oligarchie financière, qui évidemment encourage et se réjouit de ces unions nationales de circonstance, relève à la fois du mépris du peuple (et des classes populaires), d’un manque de subtilité dans l’analyse politique mais surtout d’une méconnaissance totale du football. Aucun commentateur dédaigneux ne semble percevoir le fan de football comme un connaisseur regardant les matchs à la recherche de la beauté et de la justice. Aucun ne voit le football comme un art suscitant les émotions des spectateurs désireux de vivre de grands moments. Comme le rappelait Correia sur notre site, « le football est pourtant, et ce n’est pas nouveau, l’un des éléments culturels les plus structurants des classes populaires. »

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Ce sont d’ailleurs ces aficionados qui sont le plus à même de comprendre les mécanismes de marchandisation du football car, comme le rappelle Jean-Claude Michéa dans Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, ils sont aux premières loges de la « soumission des clubs au pouvoir de l’oligarchie (l’arrêt Bosman constituant un moment décisif et particulièrement destructeur dans cette mise en place des logiques ultralibérales). »

En réalité, ceux qui passent leur temps à décrier les amateurs de football comme des moutons dociles refusent de reconnaître le droit au bonheur des gens ordinaires, soit par mépris de classes, parce qu’ils s’estiment socialement supérieurs ; soir par jalousie de classe, parce qu’ils ne tolèrent pas que certains festoient pendant qu’eux livrent bataille. Ils se considèrent comme des puritains, immunisés contre la bêtise humaine, combattant sans relâche l’ordre capitaliste… derrière leur PC ou sur leur smartphone. Ils nient le désir d’enracinement, l’envie d’être avec ses semblables, le besoin de s’identifier et d’appartenir à un groupe autour de valeurs positives. Alors, même si c’est un mirage, réjouissons-nous que les Français se parlent et communient ensemble. Réjouissons-nous que, pour une fois, des riches (les joueurs de foot) donnent du bonheur aux pauvres. Réjouissons-nous d’oublier un temps nos dures existences, tout ce qui nous oppose et de voir les gens heureux. Et espérons que les puritains, nous rappelant à quel point le système nous dupe, montrent l’exemple et accomplissent un réel geste de désobéissance civile.

Le retour de la France black-blanc-beur ?

À côté des Che Guevara du Web, il y a les Martin Luther King 2.0. Habités des meilleures intentions, n’en doutons pas, ils rappellent sans cesse ce que les victoires des Bleus doivent à l’immigration. Sur vingt-trois joueurs, dix-sept seraient d’origine immigrée.

« Il suffit de voir les millions de gens dans les rues chantant ensemble, bras dessus, bras dessous, pour constater que le racisme se combat non pas par la victimisation et la pleurniche mais par la convergence autour de valeurs communes. Ici : liberté, égalité, Mbappé ! »

Soucieux de défendre les minorités, ils adoptent le même raisonnement que les identitaires : c’est à partir des origines ethniques de chacun qu’ils analysent les rapports sociaux. Pour les droitistes, l’immigration est la cause de nombreux problèmes et les événements malheureux de l’histoire des Bleus sont repris pour illustrer ce postulat. Ainsi, ils font de l’échec de la Coupe du monde de 2010 un exemple permettant de démontrer que les joueurs d’origine immigrée posent problème.

Pour les MLK du Net, une place en finale de la Coupe du monde est un argument démontrant les bienfaits de l’immigration. Alors que ces derniers se plaignent à longueur de temps que nombre de nos jeunes soient constamment renvoyés à leurs origines, ils utilisent le même argument en inversant le raisonnement. Convaincus qu’il faut démontrer aux blancs que les noirs et les arabes jouent un rôle positif dans la société, ils ne cessent en réalité d’alimenter le racisme. Si celui-ci existe à différents degrés (du racisme structurel ponctuel au racisme inconscient et naturel), il convient de ne pas comparer le monde dans lequel nous vivons avec la ségrégation raciale des afro-américains des années 1960. Or, à force de racialiser les rapports sociaux et tous les événements marquants nos quotidiens, ils instaurent un climat de suspicion entre tous les citoyens et participent à relayer ce mécanisme d’appréciation des relations sociales. Il suffit de voir les millions de gens dans les rues chantant ensemble, bras dessus, bras dessous, pour constater que le racisme se combat non pas par la victimisation et la pleurniche mais par la convergence autour de valeurs communes. Ici : liberté, égalité, Mbappé !

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Répondre aux identitaires, c’est donner écho à leurs opinions, c’est nourrir la bête. En se positionnant sur le même terrain qu’eux, les MLK du Web valident la grille de lecture identitaire. Ne tirant aucune leçon de l’antiracisme des années 1980, estampillé Parti socialiste, qui a confisqué les légitimes revendications sociales de jeunes issus des classes populaires, ils reproduisent les mêmes erreurs en substituant l’obsession du racisme à la question économique et sociale. D’ailleurs, ils assimilent la reconnaissance de l’apport des Français d’origine immigrée avec la défense de l’immigration et préfèrent l’abolition des frontières (permettant en premier lieu à tout riche industriel de disposer de main d’œuvre flexible et bon marché) à la destruction du capitalisme.

Si les révolutionnaires et antiracistes de la Toile se plaisent à penser qu’ils nagent à contre-courant, nous autres, braves beaufs et gens ordinaires, allons grandement profiter de ce moment de paix et de bonheur avant que l’orage n’arrive. Bon match à tous.

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5 réponses »

  1. … »les Che Guevara du Web s’agitent  » …En vous lisant Monsieur ALIDOVITCH vous nous donnez un parfum assez aigre de tous ceux qui donnent de la réflexion sur ce pouvoir quasi religieux qui émane de certains sports entre autre le football dont certains le baptisent l’opium du peuple au même titre que des choses qui embellissent nos vies…Et ces bonheurs tellement éphémères et nécessaires nous feraient-ils oublier le principal des gens dans leur quotidien? Mais n’ayez crainte les Che Guevara du Web ont leur liberté qui s’arrêtent où commence celles des gens …Il semble qu’Eric Cantona a d’après vos écrit a cette Âme de révolution et tant mieux  » être français, pour moi, c’est d’abord être révolutionnaire. » Révolutionnaire, n’est-ce pas le plus beau métier d’Europe ? « 

  2. J’espère que vous êtes indemnisé par la FIFA monsieur Alidovitch pour votre défense ( assez subtile je dois l’avouer ) de l’hystérie collective autour de ces demi-dieux qui s’agitent avec un ballon rond. Bravo pour l’argument du pourcentage de footeux issus de l’immigration. Si je vous comprends bien, si on décrète une coupe du monde football qui ne se termine jamais, on arrivera à éradiquer les vieux démons du racisme qui gangrène notre société ? Puissiez-vous avoir raison ! Vous me permettrez cependant de dire que c’est un peu gonflé ( mais il faut que le ballon soit bien gonflé ) comme discours. Je n’ai pas le souvenir qu’après  » notre  » victoire en 1998, les choses se soient si bien arrangées que ça sur le front de la haine interraciale.

  3. Les che guevarra du web qui « passent leur temps à décrier les amateurs de football comme des moutons dociles » illustrent parfaitement le narcissisme contemporain : voyant que leurs idées gauchistes ne passent pas dans le peuple, ils préfèrent accuser le peuple d’être decervelé par le football plutôt que de se remettre en cause.

    Le mépris du peuple qui émane de ces révolutionnaires autoproclamés m’étonnera toujours : pourquoi veulent ils défendre les gens ordinaires s’ils les détestent autant ? Sur le blog legrandsoir, de bonne qualité par ailleurs, j’ai indiqué dans un commentaire que les ouvriers étaient défavorables à l’immigration et un de ces marxistes officiels m’a rétorqué que s’ils pensaient ainsi c’est parce qu’ils étaient « abrutis par le travail » donc en gros tout ce que pensent les ouvriers ne vaut rien tandis que « l’avant garde du prolétariat » dans laquelle ces gens se classent volontiers est la seule détentrice de la Vérité. Ces gens sont les descendants de Sartre et Lénine, moi je préfère Rosa Luxembourg et Camus.

  4. Oui Monsieur Renard, si le système capitaliste ultra libéral etc. détenait la solution, l’arme définitive, celle qui rend heureux tout le temps le populo travailleur docile et consentant…il l’aurait mise en oeuvre depuis longtemps. De ce point de vue les religions se sont avérées et s’avère encore beaucoup plus efficaces, c’est sans commune mesure. Eh bien OUI ! Malgré sa financiarisation le foot reste le foot. C’est le jeu le plus répandu sur la planète, le plus immédiat, le plus instinctif et même s’il est récupéré à la marge par la finance (comme tout se qui se crée d’ailleurs, je pense à l’AC…), le fait dominant reste l’existence d’une multitude de joueurs passionnés et de clubs de toutes couleurs et en tout pays, et ça nos oligarques n’y peuvent rien.
    Personnellement je n’ai jamais trempé là dedans. Ma fibre paternelle m’a simplement conduit à assister à un match de petit club, une fois. L’équipe du fiston était composée de petits et de grands cadres blancs de différentes PME, tous la trentaine sur un terrain de Gerland. En face s’est pointée une équipe exclusivement black-beur, avec des gabarits plutôt plus consistants (frissons !)…Eh bien le match fut « engagé », sans coup bas, en auto-arbitrage, sans contestation ou chicanerie, sans tension si ce ne sont les efforts nécessaires pour qu’il y ait jeu. En somme j’assistais à la fabrication d’une communauté éphémère, certes, mais…on se retrouvera ! Mais alors quel est le mobile ? Quelles causes pour un tel déploiement ? Réponse possible: la société humaine (b-b-b ou pas !) aime suer, chuter, vider son corps des toxines du quotidien, tester ses limites, sentir sa cohésion et par dessus tout elle aime s’amuser…pas plus compliqué.

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