Shots et pop-corns

Les meilleurs livres 2018 de la rédac’

Comme lors des deux années précédentes, au Comptoir, nous avons voulu joindre l’utile à l’agréable et vous proposer une sélection de livres à offrir, tous sortis dans le courant de l’année 2018. Ces ouvrages sont ceux que la rédaction a trouvé, pour diverses raisons, les plus intéressants. Ils sont à l’image des affinités politiques et intellectuelles de l’équipe.

« Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. » Guy Debord

Toutes les femmes peuvent être des sorcières [1]

« Sorcière ». Comment expliquer que le même mot puisse (au moins dans l’imaginaire) désigner aussi bien une vieille femme sans enfant qu’une femme qui détient un grand pouvoir politique, en passant par une femme vivant dans la forêt cernée par des hordes de chats ? C’est ce à quoi s’est attelée Mona Chollet dans son nouvel essai. Elle démontre que les grandes chasses aux sorcières, que l’on imaginait datées du Moyen Âge, remonteraient en fait principalement à l’époque de la Renaissance, faisant de la sorcière une « victime des modernes et non des anciens » selon le mot de Guy Bechtel . Erreur collective ou mythe savamment entretenu ? Nous ne nous prononcerons pas ici.

Si Mona Chollet choisit d’invoquer le mythe de la sorcière de nos jours, c’est avant tout afin de célébrer l’image de la femme « marginale » (disons-le ainsi, faute de mieux). La femme sans enfant aussi bien que la femme restée vieille fille. Il s’agit de tout sauf d’un hasard si les chasses aux sorcières ont coïncidé avec “l’exploitation sans frein” de la nature liée à l’essor de l’activité humaine pré-industrielle ; à l’époque où Descartes proposait que les hommes se fassent « maîtres et possesseurs de la nature ». Ce que montre Mona Chollet, c’est qu’il semble s’être opéré un basculement entre un ordre ancien associé à « une figure maternelle et nourricière » et un modèle gestionnaire et mécaniste. C’est ainsi avec l’apparition de l’imprimerie – et notamment du livre Le marteau des sorcières – que l’on verra débuter les grandes campagnes de chasses aux sorcières. À l’heure de l’affaire Weinstein, de #balancetonporc et de la libération de la parole de toutes les femmes, le livre de Mona Chollet tombe parfaitement bien.

Kevin Amara

Le poète contre la terreur [2]

On pensait avoir tout lu ou presque des essais politiques de Pasolini, porté au pinacle de la critique sociale des années 70 avec ses Écrits corsaires et ses Lettres luthériennes. Il faudra désormais compter avec Le Chaos, recueil inédit d’articles publié entre 1968 et 1970 dans l’hebdomadaire Tempo et judicieusement exhumé des limbes italiennes par la maison d’édition R&N, fidèle en cela à sa démarche salutaire de remettre au goût du jour les grandes œuvres oubliées du XXe siècle.

Politiquement inclassable – réactionnaire pour certains gauchistes bornés (voir la lettre qu’un « étudiant de gauche » lui envoie en 1969), communiste fanatique pour les droitards hargneux et geignards – Pasolini, indépendant et solitaire, indépendant parce que solitaire, s’en prend radicalement à cette nouvelle société de consommation encouragée par les tenants de l’ordre politique de droite comme de gauche, ce « cataclysme anthropologique » détruisant les cultures populaires, les anciens modes de vie, les dialectes locaux. Comme le remarque Olivier Rey dans la préface, « Pasolini a parfaitement saisi que si la droite, sous des oripeaux conservateurs, favorise le déracinement général en servant la dynamique capitaliste, la gauche, quand elle s’entête à combattre un conservatisme imaginaire, devient le meilleur allié de son ennemi. »

L’objectif qu’il se fixe à travers ces articles ? S’insurger « Contre la terreur », celle constitutive de l’autorité émanant aussi bien de la droite clérico-fasciste, des staliniens que de la nouvelle gauche (« le snobisme extrémiste de certains adeptes du Partis socialiste italien est la chose la pire qu’ait produit la bourgeoisie italienne au lendemain du fascisme ») et qui entraîne un vide spirituel autant qu’une fétichisation de la technique. Sa volonté ? Analyser sans complaisance, et avec violence, le mal bourgeois, cette « maladie très contagieuse » qui absorbe l’énergie vitale des citoyens italiens comme le vampire suce le sang de ses victimes. Mais chez Pasolini la tendresse est à un jet d’encre de la rage, et l’on trouvera également dans ce recueil foisonnant une lettre « pleine d’amertume » à Silvana Mangano, une autre à Anna Magnani à propos de la souffrance animale, un petit dialogue avec Alberto Moravia sur le rôle de la littérature et de l’engagement révolutionnaire, une lettre à Luchino Visconti à propos de son film Les Damnés, un portrait enjoué du cycliste Eddy Merckx, une analyse du film Partner de Bertolucci (« un nouveau type de cinéma »), un poème en faveur d’Aléxandros Panagoulis, une pensée, enfin, le jour de Noël, pour Régis Debray emprisonné en Bolivie.

Sylvain Métafiot

De la Révolution conservatrice [3]

Parmi le flot des publications autour du nazisme, Le Modernisme réactionnaire de Jeffrey Herf se distingue en ce qu’il ne se contente pas d’explorer le nazisme comme régime politique (combien d’historiens le font chaque année ?), mais ambitionne d’en tracer une généalogie au niveau des idées. L’historien américain commence par exposer la conception dominante du nazisme comme mouvement politique essentiellement réactionnaire, imprégné de romantisme passéiste et du refus de la modernité. Cette conception n’est pas fausse, mais elle est incomplète en ce qu’elle ne permet pas de rendre compte du rapport qu’entretient étroitement le régime nazi au développement technique.

En effet, le nazisme ne sort pas de nulle part, et sa propension à conjuguer rejet de la modernité et progrès technique trouve ses racines dans un courant de pensée que Jeffrey Herf se fait fort de mettre au jour. C’est ce courant d’idées, pré-nazi, qu’il regroupe sous le terme de « modernisme réactionnaire » : modernisme, au sens où ces penseurs promeuvent la nécessité pour l’Allemagne d’investir dans les domaines de la technologie ; réactionnaire, au sens où l’usage de la technologie est conçu au service d’une Kultur archaïsante (terre et sang), opposée à une Civilization (démocratie et droits de l’homme) jugée abstraite.

L’intérêt de l’essai repose sur cette exploration de la pensée pré-nazie, incarnée par des auteurs divers (Ernst Jünger, Oswald Spengler, Carl Schmitt, etc.) qui ont en commun de participer peu ou prou à la Révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres. À cet effort pour rendre compatible l’irrationalisme du romantisme conservateur avec la fascination du progrès technique et de la machine, Herf oppose les analyses de Walter Benjamin en particulier et de l’École de Francfort en général. Les questions qui traversent l’ouvrage font ainsi singulièrement écho à celles de notre temps, pétri de contradictions qui, pour n’être bien sûr pas superposables à celles de l’Allemagne des années 20, n’en sont pas moins inquiétantes. Un essai important, et fortement recommandé aux lecteurs qu’intéressent l’histoire des idées modernes et le lien entre percée des idées réactionnaires et désastre politique.

Maxime Roffay

Nithard, l’inventeur de la langue française [4]

En 2016, Pascal Quignard publiait l’un de ses plus beaux ouvrages, Les Larmes, consacré à l’épopée carolingienne des frères Nithard et Hartnid, enfantés d’une union illégitime entre l’une des filles de Charlemagne et l’un de ses conseillers. Du dénommé Hartnid, on ne sait rien, et c’est de cette ignorance que se nourrit l’imaginaire du roman de Quignard. De Nithard, nous avons conservé le récit dont il est l’auteur, à propos du conflit qui opposa les petits-enfants de Charlemagne pour la répartition du royaume. C’est dans ce récit qu’est consigné le premier écrit de langue française, les Serments de Strasbourg (842) scellant l’alliance entre Charles le Chauve et Louis le Germanique contre leur frère Lothaire.

Les historiens reviennent souvent à la question de ces Serments, à leur caractère exceptionnel et fascinant qui fait du français la première langue écrite de l’Europe latine et, en quelque sorte, la première « officielle », institutionnalisée par le contexte politique du document. La scène devient sublime sous la plume de Quignard. Quant à Nithard, les historiens ne le mentionnent que très rarement. C’est pourtant de sa plume, de son récit (L’Histoire des fils de Louis le Pieux) que nous conservons l’unique trace et témoignage de ces Serments, dont la langue originale se veut scrupuleusement retranscrite au sein d’un ouvrage écrit en langue latine traditionnelle.

Le passionnant essai de l’historien Bernard Cerquiglini vise à réhabiliter la figure de Nithard, à en explorer la dimension non seulement testimoniale mais également littéraire au sens propre. Quelle négligence poussa si longtemps les historiens à reléguer ce personnage au second plan ? En une centaine de pages, Cerquiglini démontre de façon magistrale comment les Serments – la naissance de la langue française, donc – demeurent indissociables du dispositif textuel dans lesquels ils s’insèrent, et, par conséquent, du rôle primordial que revêt Nithard pour la fondation de cette langue. Une enquête fondamentale s’il en est.

M.R.

Habiter la Terre [5]

couv_territoires_du_vivantPars destruens et pars construens, c’est désormais à ces deux niveaux que doit se situer toute pensée proposant une critique radicale de la société industrielle et de ses effets dévastateurs sur le vivant. Pars destruens, car il est indispensable de déconstruire avec précision les pratiques et les idéologies qui sous-tendent la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre tout en démasquant les formes nouvelles que ne cessent de revêtir l’ensemble des processus de domination qu’elle implique. Pars construens, car face à l’effondrement en cours, le moment négatif de la critique ne peut suffire : il faut également essayer d’imaginer ce que pourrait être une société capable d’habiter les diverses régions qui composent la Terre sans les détruire.

Au niveau « destructif », le livre de Mathias Rollot ne présente pas d’originalité particulière pour quiconque est familier des publications désormais nombreuses d’écologie politique d’inspiration décroissante ou anti-industrielle. Par contre, au niveau « constructif », il a l’immense mérite d’offrir pour la première fois au public francophone une présentation du mouvement bio-régionaliste. Né aux Etats-Unis dans le sillage des diggers – et plus largement de la contre-culture des années 1960 – le bio-régionalisme considère que c’est « en réapprenant à vivre, chacun à notre manière, d’une façon durablement adaptée à la région naturelle qui nous entoure, que nous pourrons envisager un avenir crédible pour la biosphère dans son ensemble« . En lieu et place des espaces homogènes et abstraits façonnés par le déploiement de la logique capitaliste, il s’agirait de retrouver une relation avec des territoires et des lieux concrets et toujours singuliers : « on peut définir une bio-région par le biais de ses bassins-versants, de son climat, des espèces qui y poussent et y vivent, des caractéristiques de ses sols, de ses éco-rythmes et de ses fonctionnements écosystémiques, mais aussi par la manière dont se comporte le vivant en son sein ».

L’auteur étant architecte de formation, l’ouvrage se distingue également par la tentative d’articuler le bio-régionalisme – et plus largement les éthiques écocentrées – aux enjeux liés à l’architecture. Contre la réduction de l’architecture à un « art du bâtir » le plus souvent focalisé sur les besoins humains, l’auteur propose de la définir comme « l’art de penser et d’organiser les relations entre humain et non-humain en un point géographique donné » tout en s’interrogeant sur les formes concrètes que pourrait prendre cet art.

Pierre Madelin

La langue de l’amour [6]

adonis lexique amoureuxComment parler d’amour quand ce sujet a été tant l’obsession de tous que le sujet le moins compris ? Peut-on réellement parler de quelque chose qui nous semble avant les mots – voire en-deçà – et qui apparaît à la fois comme l’expérience la plus intense qu’un corps peut connaître ainsi que le passage le plus direct vers le monde céleste ? Si tel est le cas, la poésie est sans doute le langage le plus à même de cerner cet objet mystérieux que tout le monde prétend connaître. En dépit de ce qu’Adonis, poète syrien (Ali Ahmed Saïd de son vrai nom), a pu affirmer – « Je n’aime pas les lettres/je ne veux pas que nos corps/voyagent dans une barque de papier » – ses mots ouvrent un canal maritime vers cet ailleurs si présent.

L’excellente collection Poésie des éditions Gallimard a donc publié cette année une traduction de plusieurs recueils de cet immense écrivain, avec pour fil conducteur la question amoureuse. Un univers lyrique où les abîmes côtoient le ciel étoilé, où les ombres servent d’appuis à la lumière, où la fusion amoureuse déploie toute sa dimension tragique. Sens à fleur de reins, peaux qui s’enchaînent autour d’un brasier, mais aussi sublime sans façade, vérité dans l’abandon et le clair-obscur, plongeon ultime dans une béance, amour et mort composant la trame des vies des hommes : cette compilation porte bien son nom, il s’agit bien là d’un Lexique amoureux composé par un fin interprète de ce langage divin. « Je ne pense que quand j’entame la descente/Vers nos corps, que/Plongés dans ce qui n’a pas de fond« , clame-t-il, traduit par un trio dont l’un des plus grands mérites a été d’assumer la fonction particulière du métier de traduction de poésie, qui consiste à créer une troisième langue à partir de « l’alphabet esthétique commun » (Adonis) aux deux langues, afin de faire se rencontrer le génie de deux langues autour de la création poétique. Ni fidélité, ni trahison, donc, mais bien « harmonisation poético-esthétique« .

On lira aussi au passage l’intrigante adresse de Jodorowski au début du livre, dont la présence (et les propos) surprendra sans doute ceux qui, comme moi, ne le savaient pas fin connaisseur de l’oeuvre d’Adonis.

Galaad Wilgos

Des hommes et des crabes [7]

« Que ceci soit lu comme une page de l’histoire de l’invasion coloniale par le capitalisme ». C’est par ces mots que se termine le roman prolétarien Bateau-usine du japonais Kobayashi Takiji publié en 1929. Récit mêlant violence, radicalité et hyperréalisme, le romancier nous plonge dans les eaux de la mer d’Okhotsk, près de la péninsule volcanique de Kamtchatka, en Extrême-Orient russe, là où la course à la pêche au crabe et au saumon, produit de luxe, est objet de toutes les convoitises au début du XXe siècle. Le romancier japonais installe le lecteur dans le quotidien inhumain et violent de pauvres ouvriers et paysans employés dans des bateau-usines pour la pêche au crabe; ces bâtiments russes sont récupérés par le Japon après le conflit russo-japonais (1904-1905) pour être utilisés par les industriels japonais pour le bas coût qu’elles offrent. Bateau-usine, c’est d’abord un style. Cru mais fin, le romancier japonais lève le voile sur les rapports d’exploitation des ouvriers démunis face un intendant brutal, représentant les intérêts des capitalistes de l’île nippone. Les personnages ne sont identifiés que par leur âge ou leur profession, laissant le champ à une figure particulière de la littérature prolétarienne : le héros collectif, à savoir les ouvriers. L’auteur ne manque pas de décrire minutieusement la précarité dans laquelle ils vivent, entre hygiène épouvantable, frustrations, abus sexuels, humiliation et des châtiments corporels allant jusqu’au meurtre.

Bateau-usine est un fulminant plaidoyer contre la réalité de la violence structurelle du capitalisme dans le Japon du XXe siècle. Le roman s’inspire de faits réels ayant eu lieu en 1926 lorsque le Chichibu-maru, victime d’une tempête, a fait naufrage à proximité des îles Chishima (les îles Kouriles). De manière symbolique, le navire va faire les frais de l’égoïsme de la logique marchande : les signaux de détresse envoyés en direction d’un autre bateau usine l’Eikô-maru sont ignorés par le capitaine de ce dernier qui ne souhaitait pas perdre de temps. Cet incident a coûté la vie à cent soixante et un hommes. La presse s’est fait écho du drame non sans provoquer l’indignation de l’opinion publique japonaise qui découvrait les brimades et sévices corporels qu’enduraient les ouvriers. De manière surprenante, la presse ne s’est pas attardée sur les grèves que les ouvriers avaient menées en contestation à la violence dont ils étaient victimes. Redécouvert en 2008, le roman devient rapidement un phénomène social et littéraire au Japon pour des « jeunes souffrant d’inégalités qui s’y reconnaissent » rappelle le premier quotidien national le Yomiuri shinbun. La même année, le titre du roman « Kanikôsen » (bateau-usine) donne lieu à un néologisme « kanikôsuru » (faire bateau-usine), utilisé comme une métaphore pour désigner un travail précaire et pénible.

Shathil Nawaf Taqa

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