Culture

Gabriel Garcia Marquez et la solitude de l’homme arabe

Chef d’œuvre de la littérature latino-américaine « Cent ans de solitude », publié en 1967, retrace l’épopée de la dynastie Buendia et de son patriarche José Arcadio Buendia, fondateur de la ville imaginaire de Macondo. Chronique sur la tragédie humaine, le roman dresse un miroir à toute société guettée par la déchéance.

Gabriel Garcia Marquez recevant le prix Nobel en 1982 avec l’habit traditionnel Liqui Liqui

Dans un de ces derniers tweet la plateforme de vidéos en ligne Netflix a annoncé l’adaptation en série télévisée de Cent ans de solitude de l’écrivain colombien – prix Nobel de littérature – Gabriel Garcia Marquez. Ce chef-d’œuvre retrace l’épopée du village Macondo de sa fondation jusqu’à son déclin en passant par ses années de grandeur et de crises. Un fort sentiment de tristesse entoure le roman, nourri par le thème dominant de la solitude. Paradoxalement, ce récit, qui se déroule dans les forêts colombiennes, semble également parler pour le monde arabe. Cent ans de solitude aurait en effet pu être écrit par un écrivain arabe contemporain tant l’aliénation et le déracinement qui touche les personnages est commun aux deux peuples. Au-delà du fait colonial qui a créé une dure réalité de dépendance et de sous-développement, les illusions idéologiques qui hantent les personnages de Garcia Marquez ne sont pas si différentes de celles qui impactent négativement les conditions sociales du monde arabe.

L’égoïsme et l’absence de toute conscience politique naissent de l’atomisation de la société, qui elle-même résulte de la dispersion et des déracinements causés par les guerres ou les invasions. Macondo est un village isolé du monde géographique tandis que le monde arabe est symboliquement isolé du monde puisqu’il n’est plus capable d’exprimer l’universel. Au-delà de l’isolement du village, c’est la solitude qui touche les héros du roman, traversant la fondation et la chute de Macondo entre gloires et désastres. Marqué par le réalisme magique latino-américain, l’histoire de cette illustre famille de pionniers est une chronique universelle d’un microcosme isolé du reste du monde dont les mythes révèlent ce qu’il y a de tragique chez l’être humain. L’aspect fictif du décor n’a pas empêché le romancier de délivrer au lecteur des réalités sensibles très profondes.

L’homme déchu

La communauté dont il est question a beau n’avoir rien à voir avec le monde arabe, Garcia Marquez renvoie à une réalité arabe tout en parlant d’un autre continent. Il dessine, d’une façon très originale, le destin d’une communauté de sa gloire à sa chute en passant par les tentatives de renaissance avortées. C’est ce que nos aïeux, portés par tant d’espoirs, ont tenté de faire après l’indépendance qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, sans réussir et à notre grand dam. C’est peut-être là justement la force d’un grand roman : il permet de parler à tout le monde d’une réalité très particulière. D’une manière très poétique, il laisse une impression de désolation et d’empathie que toute personne qui suit de près ou de loin la réalité arabe a dû ressentir au moins une fois dans sa vie.

« On t’oubliera, comme si tu n’avais jamais été / On t’oubliera comme la mort d’un oiseau, comme une église abandonnée / comme un amour passager / et comme une rose dans la nuit … on t’oubliera. » Mahmoud Darwich

Déraciné, dévalué et dispersé, l’homme arabe subit une sortie de l’histoire à laquelle il assiste, impuissant. Quand il se regarde dans le miroir, il se voit roi déchu. On aime revoir les films et réécouter les musiques qui rappellent la gloire d’antan. Une manière de panser nos blessures. On ne peut s’empêcher de rester digne malgré les circonstances, même devant le peloton d’exécution de l’histoire. Tous les lecteurs d’Amérique latine connaissent de mémoire la première phrase du roman de Cent ans de solitude : « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. » J’ai personnellement ressenti ce même frisson devant la chute de Bagdad. C’est tout un monde qui a disparu.

Nasser à Mansoura, 1960

La phrase de la féministe italienne controversée Fallaci a quelque chose qui dépasse l’insulte, qui fige l’être dans l’innommable. « Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût », dit-elle. Cette phrase a quelque chose de monstrueux qui dépasse la simple expression du dégoût. D’une seule phrase elle exclut l’homme arabe de l’humanité. Être exclu du bon goût des femmes frappe dans ce qu’il y a de plus intime chez l’homme. Fallaci délimite le coin des indignes dans l’espace et dans le temps.

Pour revenir dans l’Histoire, il faut être capable de traduire son intériorité dans une œuvre littéraire. Garcia Marquez, avec d’autres auteurs latino-américains, a réussi une véritable révolution littéraire. Avec les armes créatives de la littérature, il est parvenu à devenir « le contemporain de tous les hommes », selon le mot d’Octavio Paz. L’objectif est clair : l’arabe doit redevenir le contemporain de tous les hommes. La littérature, c’est la langue, le style, le rythme, la forme mais c’est aussi une entreprise de renaissance morale et intellectuelle. Garcia Marquez énonce magnifiquement la vérité de cette entreprise d’engendrement littéraire de l’Amérique latine dès la cinquième phrase de Cent ans de solitude : « Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et, pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. » Il faut donc nommer les choses sans tomber dans la caricature et surtout dans ne pas faire plaisir aux salons littéraires pour le seul but de plaire. Certains aujourd’hui n’hésitent pas à porter l’habit de l’opportuniste avec un roman caricatural par-ci, une tribune gratuitement polémique pour se montrer par-là, et par la suite se vendre. La grande création requiert du courage et exclut la lâcheté intellectuelle et morale. Les grandes figures littéraires de l’Amérique latine, comme Asturias, Uslar Pietri et Alejo Carpentier, ont dès le début du XXe siècle proclamé la nécessité de rompre avec la dépendance européenne. C’est ainsi que les grands écrivains déploient sans enlisement ni distraction un langage puissant et parfaitement maîtrisé.

Avant que Macondo subisse l’ultime drame, l’apparition de l’amour va briser l’élan destructeur que l’égoïsme des habitants a produit. Aureliano Segundo et Petra Cotes vont découvrir le sens de la solidarité mutuelle et la joie de l’entraide lors des crises économiques qui frappent leur communauté. L’intrusion de l’amour est l’occasion pour Garcia Marquez de signaler l’impact du socialisme dans la revivification de la scène politique de l’Amérique latine même si l’histoire d’amour suivante entre Aureliano Babiliano et Amaranta Ursula donnera naissance à un monstre avec une queue de cochon (!) et précédera le coup de grâce contre Macondo.

Le socialisme dans le monde arabe, malgré ses échecs relatifs, renvoie quant à lui à une époque d’espoir et de solidarité. Une seule phrase de Gamal Abdel Nasser pouvait faire écrouler un gouvernement. Le futur grand romancier arabe sera probablement socialiste et romantique. En attendant, les lecteurs pourront relire le discours de réception du prix Nobel de Garcia Marquez, un fougueux plaidoyer pour l’Amérique latine dont la « solitude » face « à l’oppression, au pillage et à l’abandon » décrite par le romancier n’est pas si différente de celle, actuelle, du monde arabe.

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4 réponses »

  1. A SHATHIL TAQA
    J’attendais de vous un éclair de lucidité… ou à tout le moins une réaction quelconque pour appuyer votre thèse méprisante envers une femme qui prenait faits et causes pour vos propres femmes, mais un mois après nulle réponse de votre part.
    Preuve est faite que vous ne trouvez rien à répondre…

    • Cher Monsieur,
      Je n’éprouve nul besoin d’expliquer quoi que ce soit puisque la phrase de Fallaci est assez claire et essentialiste (et raciste) en somme. D’ailleurs, je suis assez surpris de vous voir obstiné à défendre un personnage connu pour son adhésion aux thèses fascistes. Enfin, “nos propres femmes” n’ont besoin ni de Fallaci ni de vous ou d’un quelconque missionnaire étranger pour se défendre. Elles savent le faire toutes seules.
      Merci bien.
      SNS

  2. Ben voyons ! Effectivement chacun voit les choses de sa fenêtre et chacun, ici, sur un média français peut exprimer ce qu’il ressent sans se voir conspuer, condamner au fouet ou à mort pour avoir dérogé d’une conduite définie par un groupe d’illuminés qui se prétend être au dessus de toute critique quelle qu’elle soit. Quand on pense qu’à une certaine époque l’ayatollah Khomeini est venu en France chercher asile et protection… On se demande à quoi ça a servi !

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