Politique

Malcom Ferdinand : « Nous avons besoin d’une écologie décoloniale »

Depuis une décennie environ, une scène des pensées de l’écologie a émergé en langue française. Comment décrire et nommer ce nouveau continent à la croisée des luttes, des arts et des sciences ? À quelles œuvres collectives ses acteurs sont-ils en train de donner vie ? Comment l’écologie transforme-t-elle nos façons de penser et d’agir ? Pour ses dix ans, les éditions Wildproject proposent, dans un nouvel ouvrage intitulé « Un sol commun » une série d’entretiens afin d’offrir une synthèse accessible des grands enjeux de l’écologie. Nous reproduisons ici, avec leur aimable autorisation, une interview du philosophe Malcom Ferdinand sur les liens entre écologie et pensée décoloniale. 

Marin Schaffner : Qu’est-ce qui vous a conduit vers les questions écologiques ?

thumbnail_UnSolCommun-1000Malcom Ferdinand : J’ai grandi en Martinique, où j’ai passé les dix-huit premières années de ma vie. Je crois qu’en grandissant sur une île, on est assez rapidement sensible aux changements environnementaux et aux limites autour de soi. Et c’est aussi là que j’ai pu développer une sensibilité aux inégalités sociales et aux injustices politiques. Grandir en Martinique, c’est grandir au sein d’un passé colonial et esclavagiste qui est inscrit dans les paysages au pourtour des plantations, et qui se manifeste dans les malaises entre noirs et blancs, entre descendants d’esclaves et descendants de colons, entre “personnes d’ici” et “personnes de là-bas”. Donc, de manière très simple, je voulais œuvrer pour un monde plus juste.

Ma première envie a été de faire de l’humanitaire et j’ai donc choisi de me former à des compétences techniques concrètes, en faisant des études d’ingénieur civil à Londres. Dans le cadre de ce cursus, j’ai fait une année d’échange en Australie où j’ai pu à la fois me spécialiser en ingénierie de l’environnement, et en même temps rencontrer les questions aborigènes – et faire de nombreux liens avec la situation du monde caribéen. Durant ces quatre années, je me suis forgé un vrai souci technique de l’environnement, principalement sur les questions d’efficacité énergétique et de pollution.

À la fin de mes études, je suis parti en mission humanitaire au Darfour pendant six mois, où j’étais responsable de l’accès à l’eau et de l’assainissement dans des zones rurales et dans un camp de réfugiés. Là-bas, je me suis confronté aux réalités du monde humanitaire et j’ai très vite compris que tout problème de nature environnementale est avant tout un problème politique. Or, on ne résout pas un problème politique avec une approche techniciste – là, je saisissais enfin quelque chose que je n’avais pas bien réussi à articuler dans ma formation d’ingénieur. Donc à mon retour, j’ai décidé de creuser cette dimension sociale et politique par un master en philosophie et sociologie politique à Paris, que j’ai prolongé par une thèse qui s’intitule « Penser l’écologie depuis le monde caribéen ».

« Le chlordécone a contaminé 20 000 hectares de terres densément peuplées pour plusieurs siècles – personne ne sait encore comment dépolluer et les conséquences en termes de santé publique sont alarmantes. »

Comment est né ce projet de thèse ?

J’ai voulu développer une conception de l’écologie associée à une exigence d’égalité et de justice à partir d’une région que je connais bien : la Caraïbe. J’ai réalisé que j’avais besoin de rencontrer des personnes qui réfléchissent et agissent sur ces questions d’écologie politique depuis ce contexte colonial et postcolonial. Ce fut en quelque sorte un « retour au pays natal » selon l’expression d’Aimé Césaire. J’ai donc mené beaucoup d’entretiens en Martinique, en Guadeloupe, en Haïti et à Porto Rico au sujet de plusieurs conflits écologiques. Je me suis notamment intéressé à la question d’un pesticide, le chlordécone, qui fut utilisé massivement dans les bananeraies antillaises de 1972 à 1993.

Cette molécule cancérigène a contaminé 20 000 hectares de terres densément peuplées pour plusieurs siècles – personne ne sait encore comment dépolluer et les conséquences en termes de santé publique sont alarmantes. Ce cas illustre les dommages de ce que j’appelle avec Donna Haraway et Anna Tsing le Plantationocène (en lieu et place de l’Anthropocène), c’est-à-dire les violences humaines et non-humaines d’une Terre globalisée comme un puzzle de plantations. Au final, ces quatre terrains me poussent à proposer une autre compréhension de la crise écologique – à la fois politique et historique – qui prend en compte la constitution coloniale du monde moderne, ce qui est un des grands absents de la pensée environnementale.

Pourquoi n’est-ce pas plus courant d’insister sur ce lien entre la question écologique et la question coloniale, selon vous ?

M. F

Malcom Ferdinand

L’absence de l’histoire coloniale et esclavagiste du monde moderne n’est pas spécifique à l’écologie. Par exemple, quand on observe le rapport de la France à son histoire coloniale et esclavagiste, on remarque une difficulté générale à analyser les choses et à en tirer des leçons. Pourtant, il faut regarder les problèmes en face. Car, de mon point de vue, on ne peut pas s’interroger sur le sort de la planète sans s’interroger sur les fractures historiques et contemporaines qui traversent le monde. Je suis également surpris par le fait que, trop souvent, la question coloniale ne semble même pas être considérée comme un problème, ce qui laisse croire qu’on pourrait donc réfléchir à la planète en faisant de l’histoire coloniale quelque chose d’annexe ou de dépassé.

Or penser l’écologie en omettant la constitution coloniale du monde, c’est comme essayer de réfléchir à un problème en se cachant un œil. Il faut voir, par exemple, le traitement qui est fait de la figure du réfugié climatique (qui est un problème écologique, ne l’oublions pas). Le réfugié est presque toujours pris en dehors de son contexte sociopolitique et de son histoire. Comme si, soudainement, pour parler du changement climatique il fallait mettre de côté les inégalités et rapports existant avant ladite catastrophe. Or, en faisant cela, on jette l’ombre sur ceux qui n’ont pas le luxe de s’affranchir de leurs conditions sociales ni de leurs expériences de discriminations – qu’ils soient dans les bidonvilles, dans les camps de réfugiés, ou dans les bateaux de migrants.

« Penser l’écologie en omettant la constitution coloniale du monde, c’est comme essayer de réfléchir à un problème en se cachant un œil. »

Je suis donc pour une autre problématisation et une autre compréhension des questions écologiques, y compris du changement climatique. De ce point de vue-là, le premier mouvement à la fois militant et académique qui aura posé la question écologique dans des termes vraiment intéressants, selon moi, c’est le mouvement de la justice environnementale – qui trouve ses origines dans les années 1970-80, dans des luttes menées par des populations afro-américaines aux États-Unis contre les pollutions disproportionnées de leurs lieux de vie. Ici, la question écologique est intiment liée à une question de justice.

Dans le titre de votre thèse, il y a l’expression « penser l’écologie ». Quel sens cela a-t-il pour vous ?

Le point de départ, c’est de comprendre que ce qu’on entend couramment par “écologie” ne va pas de soi. Donc j’invite à un ensemble d’exercices de conceptualisation, d’exercices de réflexion sur ce qu’on entend par “écologie” et par “crise écologique”. D’ailleurs, j’ajoute dans le titre de ma thèse la particule « depuis », parce qu’on a souvent l’impression qu’il est possible de penser l’écologie depuis un point hors-sol et hors-monde, sans réfléchir au lieu où nos pieds sont posés dans leurs multiples dimensions (géographique, historique, sociologique, etc.). Or ce n’est pas la même chose de penser l’écologie selon que l’on soit dans un bidonville en Afrique du Sud, dans un camp de réfugiés au Darfour, ou dans le bois de Vincennes à Paris. Et, enfin, il y a le “monde caribéen” qui, pour moi, n’est pas seulement la région Caraïbe, mais surtout une expérience du monde qui se fait à partir des réalités caribéennes. C’est une expérience du monde qui s’appuie sur une critique du legs colonial et sur une pratique collective du décentrement (géographique, social, artistique, politique, etc.). Donc, cette écologie depuis le monde caribéen donne des outils pour penser l’écologie partout dans le monde.

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Vous parlez également « d’écologie hors-monde ». Comment faut-il le comprendre ?

L’écologie hors-monde, c’est une écologie qui n’a pas pour horizon d’action de chercher à vivre ensemble. Une écologie qui peut même avoir comme visée une forme d’acosmisme (comme le disait Hannah Arendt), un refus du vivre-ensemble. C’est ce qu’on voit par exemple dans une approche des réserves naturelles fondée uniquement sur l’expulsion violente des populations indigènes locales pour une prétendue “préservation de la nature”. L’un des dangers majeurs actuellement, c’est d’utiliser la crise écologique comme un moyen de jeter le monde par-dessus bord. Car, comme on a associé l’écologie à un simple environnementalisme, on a créé une pensée apolitique de la crise écologique qui peut laisser place à toutes les dérives : on peut avoir une écologie capitaliste et néolibérale, de même qu’une écologie coloniale.

Et qu’est-ce qu’une écologie décoloniale, alors ?

C’est une écologie qui associe la préservation des équilibres écosystémiques de la Terre à la remise en cause des inégalités et injustices héritées de la constitution coloniale du monde. Dans les territoires d’outre-mer comme dans les anciennes colonies, des mouvements sociaux mettent en œuvre une écologie qui ne se contente pas de préserver l’environnement ou de critiquer les pollutions, mais qui s’attaque aux structures mêmes de ces problèmes environnementaux – or il se trouve que ces structures sont des structures héritées de la colonisation. Cette écologie est donc décoloniale. Ce genre d’éclairage est important parce qu’il déconstruit bien ce préjugé selon lequel les racisés et les pauvres ne se préoccupent pas d’écologie. Simplement, ici, la “nature” n’est pas séparée de l’histoire ni des quêtes de justice.

« L’écologie décoloniale associe la préservation des équilibres écosystémiques de la Terre à la remise en cause des inégalités et injustices héritées de la constitution coloniale du monde. »

Derrière cela, n’y a-t-il pas également pour vous un enjeu politique important : celui de « faire monde » ?

Oui, en effet. « Faire monde », c’est une expression que j’emprunte à Hannah Arendt, mais que je tire dans deux directions qui n’ont pas été les siennes : les non-humains et l’esclavage colonial. Ce qui m’intéresse particulièrement avec ce concept d’Arendt, c’est qu’elle permet une distinction entre la Terre (en tant que planète) et le monde. Et que le monde, pour elle, est ce réseau de relations par lesquelles les humains sont liés ; où les relations naissent non pas de l’appartenance à une communauté, mais d’un agir ensemble, d’actions communes, d’un agir politique. C’est à partir du monde qu’un vivre-ensemble sur Terre peut être fondé. Donc, ce « faire monde » depuis la perspective coloniale est très important car l’esclave est précisément celui à qui on a refusé le monde tout autant qu’une place sur Terre. Au sortir de l’esclavage et de la colonisation, l’enjeu de cette pensée de l’écologie depuis le monde caribéen est donc bel et bien de faire monde.

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5 réponses »

  1. Bonjour et merci pour ce conseil de lecture. Ce livre parait en effet très intéressant. A coupler avec nos propres lectures et réflexions sur l’éthique en général (le vivant, la cause animale, toutes formes de cohabitations de ce monde).
    K&M

  2. Merci pour ce travail essentiel, il ne peut que résonner avec ce qui se passe sur l’île de la Réunion ou nous avons a subir cette écologie hors monde, et bien entendu je vais me précipiter pour acheter votre ouvrage …

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