Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Octobre 2019

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Un sadisme vertueux ? [1]

La question peut paraître incongru tant on a fait du divin marquis – dont les textes étaient solidement ancrés dans les théories matérialistes et scientifiques des Lumières – le destructeur le plus radical de toute la morale chrétienne, foulant aux pieds les institutions et les bonnes mœurs, mettant à nu les justifications de tous les crimes possibles : une fois le vernis de la civilisation passé à l’acide ne reste que l’expression des désirs naturels, des plus tendres au plus meurtriers. Comme le dit Philippe Roger, Sade est « un auteur gai, comme on peut l’être quand on piétine toutes les plates-bandes d’une ancienne société, pour y camper une parole neuve, une jeune insolence, un gai savoir. »

Et pourtant, l’imaginaire noir et la violence ne sont pas les seuls thèmes chers à l’auteur Sade. Il fut aussi un « expert dans le maniement de l’écriture brève et du comique« , la farce damant le pion à l’effroi au moment de sa vie où il fut en quête de respectabilité littéraire. À l’aube du XIXe siècle, Sade cherchait davantage à séduire le lecteur qu’à le choquer. C’est que nous apprend Stéphanie Genand dans la précieuse préface de l’édition de ces Contes Libertins aux éditions Garnier-Flammarion. La surprise est étonnante : sans jamais négliger sa plume sublime, toujours d’une grande délicatesse (y compris dans ses romans les plus terrifiants), Sade raconte des fables où maris cocus, femmes infidèles, prêtres délurés et autres gais lurons sont plongés dans des situations rocambolesques censées édifier les consciences. Sont ainsi prônées le respect des vertus telles que la pudeur, la piété, la tempérance, la fidélité, la bienfaisance, la pitié, la prudence, l’amour du bien et de la vérité (les mêmes vertus qui seront sévèrement punies par la providence dans l’histoire de Justine…). Il faut donc distinguer, pour reprendre la métaphore de Jean Roussel, le versant diurne de Sade soucieux de notoriété et de visibilité, de ses écrits de la nuit publiés anonymement et qui lui valurent la prison.

S’inspirant autant de Diderot, Boccace, Mirabeau, que des romancières expertes dans la forme courte (Mme de Gomez, Mme de Tencin ou Mlle de Lussan), ces quatorze récits composant ce recueil introduisent l’ambivalente « plaisanterie » des Lumières qui, comme le rappelle Stéphanie Genand « loin d’introduire la confusion, épouse au contraire la richesse du projet sadien : entrelacer le rire et la mort, la joie et la frustration, le carnaval gaulois et la soif de reconnaissance ». Le comique sadien transforme ainsi la légèreté en art noble.

Sylvain Métafiot

En route pour la joie [2]

À l’heure actuelle, où nos existences sont pressurées par le temps ou la compétition, gouvernées par l’anxiété et la consommation et centrées sur l’individu, les livres de développement personnel ont le vent en poupe. Prétendant régler des souffrances individuelles sur la base de recettes toutes faites applicables de la même manière à tout le monde, ils consistent d’abord et avant tout à nous faire sentir coupable de ce qui nous arrive plutôt que d’aller en chercher les causes dans notre environnement ou dans les superstructures qui nous entourent. Nous devrions plutôt nous y adapter, faire en sorte d’y être performants pour ne pas finir sur le bord du chemin. Et pour espérer y parvenir, nous auto-infliger un carcan de bons comportements et de règles de vie pour y survivre.

Bien qu’il en ait l’apparence, le livre de Tom Hodgkinson, L’art d’être libre dans un monde absurde prend cette logique à contre-pied. Plutôt que de chercher à s’adapter, il propose au contraire, au travers d’un peu moins de 30 situations de la vie quotidienne analysées d’un point de vue historico-politico-pratique, de trouver des solutions pour s’en libérer. Et d’abord du premier adversaire dans cette quête : le travail contraint en échange d’un salaire. Pour ce faire, il n’y a pas 36 solutions : il faut trouver le moyen de s’en passer. Au fil du livre, l’auteur propose de nombreuses voies éprouvées et faciles à mettre en œuvre pour aller vers la simplicité volontaire et l’autonomie, pour se déprendre de la société de consommation et de ses faux besoins, pour donner le moins d’occasions possibles aux technostructures publiques comme privées de prendre le contrôle sur nous, et enfin, pour quitter la peur et l’anxiété qui nous jette dans leurs bras.

Ouvrir ce livre et commencer sa lecture fait instantanément se sentir mieux et en capacité d’agir. S’il fallait le résumer en quelques mots : « Soyons paresseux et créatifs, responsables et insouciants ».

Thomas Milan

De la culture céréalière au contrôle étatique [3]

James Scott, professeur émérite de sciences politiques à l’université Yale, défend une thèse novatrice dans cet essai d’histoire profonde : l’anthropocène n’a pas débuté avec les essais nucléaires, ni même avec la révolution industrielle, mais pratiquement avec Homo erectus et l’usage du feu. Scott détaille (en s’appuyant sur les travaux d’archéologues, de climatologues et de préhistoriens) la façon dont le feu, utilisé comme technique horticole et/ou technique de chasse par les populations de chasseurs-cueilleurs, a remodelé et anthropisé les paysages tout autour du globe, allant peut-être même jusqu’à provoquer les premières manipulations humaines sur le climat.

De même, contrairement à une idée jusqu’alors répandue, la sédentarisation et l’adoption de l’agriculture ne répondent pas à une irrésistible logique de « marche vers le Progrès », mais semblent au contraire avoir été retardées le plus possible, et avoir fait l’objet de plus de méfiance que d’enthousiasme de la part des groupes humains du début de l’holocène. Et à raison : leurs inconvénients n’allaient pas tarder à se manifester : propagation d’épidémies dues à cette nouvelle concentration d’espèces variées autour de la domus, famine ou malnutrition (maux ignorés des chasseurs-cueilleurs) dues aux problèmes de rendement agricole et au manque de diversité de l’alimentation, augmentation spectaculaire de la quantité de travail nécessaire, et surtout, apparition de pouvoirs politiques coercitifs sous une forme étatique inédite.

L’originalité la plus marquée de l’essai de Scott réside dans la démonstration du rôle joué par la culture céréalière dans l’apparition des États. À travers cette « agroécologie des premiers États », il prouve que ce n’est pas un hasard s’il « n’existe pas d’États du taro, de l’igname ou de la patate douce » : les céréales, bien adaptées au stockage, au comptage ou au prélèvement fiscal, permettent l’instauration d’un prélèvement fiscal en nature, véritable rente pour la nouvelle classe dirigeante. Ce qui permet à Scott d’affirmer que « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ». Son ouvrage s’inscrit ainsi dans la continuité de Jared Diamond, qui avait déjà avancé la thèse selon laquelle l’agriculture était « la pire erreur de l’histoire de l’humanité ».

Frédéric Santos

Diamants, pantoufles et gros flingues [4]

Il y a des jours où on est content de ne pas être libraire : on ne saurait pas trop s’il vaut mieux classer cet ouvrage au rayon bandes dessinées, au rayon poésie ou au rayon western urbain. Que devient-on lorsque notre passé est parti en fumée, nos souvenirs effacés et nos dérisoires archives écrites dévorées par le feu ? À l’ancienne narre l’histoire déjantée d’un vieux grigou, cambrioleur et amnésique, que « le train de l’existence a rejeté sur le quai, emportant [son] passé et [ses] souvenirs ». Encore suffisamment vert pour commettre le casse du siècle, il ne l’est déjà plus assez pour se souvenir de l’endroit où il planquera son énorme butin de diamants. Traqué par son ancien compère qui compte bien faire main basse sur le grisbi, notre vieil amnésique pourra compter sur l’aide précieuse de curieux alliés : ses pantoufles, son chat et Jacques Offenbach.

Tout le charme de cette bande dessinée réside dans sa narration à rebours. L’histoire commence par son dénouement, alors aussi mystérieux que farfelu, puis remonte progressivement le temps, chapitre par chapitre, tel un puzzle qui se réassemble, ou un voyage dans les méandres d’une mémoire défaillante et bourrée de culpabilité. Le réel dénouement de l’histoire (qui est aussi son début !), aussi inattendu qu’émouvant, révèle la véritable identité d’un des héros de ce conte… et fait instantanément mériter une seconde lecture à l’ensemble de l’histoire, que l’on redécouvre alors sous un angle différent. On remarque rétrospectivement les nombreux indices et clins d’œil astucieusement disséminés ça et là par les auteurs, et on a sacrément envie d’applaudir leur sens de la narration et de la poésie, qui transforme notre vieux mafieux en modèle d’humanité.

F. S.

Bourgeoise blasée découvre la passion amoureuse [5]

Yukio Mishima est véritablement l’auteur métallique et cogneur des vices humains, de l’érotisme noir et des passions les plus nerveuses, les plus sauvages – et, de ce fait, les plus vraies. On se perd, à ses côtés, dans les débauches considérables d’énergie et de vie d’individus tourmentés, tour à tour salauds et saints, bien souvent pris dans les rets clinquants d’une société bourgeoise, dont la modernisation à marche forcée se présente sous les traits arrogants de l’impérialisme occidental.

Ici, dans L’école de la chair, récit de la rencontre entre une bourgeoise indépendante et au sommet de sa féminité (Taéko), et un homme mystérieux, dépravé, froidement viril, exemple fabuleux d’un lumpen-prolétaire à moitié barbare (Senkitchi), on découvre les marécages océaniques dans lesquelles s’entraînent, avec rage et fureur, deux protagonistes magnétiques. Taéko a tout ce qu’il faut pour vivre heureuse, et pourtant… Peut-être affirmerait-elle, avec la Julie de Rousseau, « Mon ami, je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie ». Cela expliquerait cet envoutement subi auprès du jeune Senkitchi, barman d’un bar gay, taiseux animal qui survit en s’offrant aux plus offrants – hommes comme femmes. Ce dernier fait surgir en son sein des émotions d’une intensité qui lui est inconnue. Est-elle amoureuse, ou simplement ensorcelée par ce garçon vivant au ban d’une société rigide et conformiste, prostitué et charmant comme le diable ? Taéko peut-elle seulement aimer ce macho cruel et pourtant si authentique, elle qui a toujours vécu dans le luxe et la facilité et dont le semblant de liberté tient à sa faculté de se mouvoir allègrement dans la fange mondaine des élites japonaises ? Et que penser des motifs de Senkitchi, de ses pensées – à peu près absentes du livre, puisque nous n’avons droit qu’au monde intérieur de Taéko ?

Dans ce déboulé amoureux, où se mêlent désirs divers, chocs de classe, Éros et Thanatos, sur un décors risible de décadence capitaliste et de mondanités hypocrites, on peine à trouver quelque personnage qui ne soit un minimum détestable. Seule une personne s’en sort, touchante dans sa vérité pure : le travesti Teruko, pour laquelle l’auteur utilise respectueusement le féminin, et qui dans sa déchéance absolue, semble être la seule à avoir maintenu une âme sincère d’enfant.

Galaad Wilgos

Nos Desserts :

 

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2 réponses »

  1. A lire également, à propos de l’état premier de l’homme, avant le dėveloppement de l’  » homme civilisé « ,  » Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes  » de Jean-Jacques Rousseau.

    • Tu prêches un converti, camarade ! 😉 Difficile de conseiller mieux en la matière en effet. (Il est question de Rousseau sur la 4e de couv’ du livre de Scott d’ailleurs, mais sauf si j’ai été inattentif, il n’en est malheureusement pas fait mention dans le bouquin lui-même.)

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