Politique

Les enfants d’Irak font leur révolution

Depuis début octobre, Bagdad et d’autres villes du sud de l’Irak sont traversées par une vague de manifestations menées par la jeunesse irakienne qui dénonce la corruption de leurs dirigeants. Le gouvernement irakien a répondu avec une répression sans précédent. On dénombre une centaine de morts et des milliers de blessés.

La place Tahrir à Bagdad

Cela devait être un énième scandale routinier dans la vie politique irakienne auquel les citoyens de l’Irak sont habitués depuis l’invasion du pays en 2003. Fin septembre 2019, le numéro deux du contre-terrorisme irakien le lieutenant général Abdul-Wahab al-Saadi, héros de la guerre contre Daesh, est démis sans raisons de ses fonctions par le premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi. L’incompréhension est générale devant ce qui est vécu comme une injustice. Les jeunes irakiens sont les premiers à dénoncer cet événement sur les réseaux sociaux. Beaucoup ont vu ce limogeage comme le dysfonctionnement de trop dans l’État irakien ; cela se rajoute à la corruption, la pénurie d’eau et le chômage qui touche plus d’un quart de la jeunesse irakienne. Dans les jours qui ont suivi ce limogeage, les débats ont continué à s’envenimer jusqu’à ce que le ton monte d’un cran sur les réseaux sociaux. Beaucoup de commentateurs, dont de jeunes activistes, se sont prononcés sur le caractère scandaleux de la décision qui n’a pas cessé de secouer la vie politique irakienne. Cette jeune génération, qui n’a connu que des malheurs depuis l’invasion américaine, a multiplié dès le début de la semaine dernière les appels à manifester dans les rues pour exprimer son ras-le-bol.

Les jeunes irakiens ont depuis lancé une spectaculaire vague de manifestations qui a touché plusieurs villes irakiennes dont Bagdad, Amara et Hilla, devenus le théâtre d’un affrontement entre forces de l’ordre et une jeunesse en colère désarmée, plus que jamais décidée à en finir avec une corruption endémique. Dépassé, le gouvernent irakien a tenté de reprendre la main sur cette situation en offrant carte blanche aux forces de l’ordre : les villes irakiennes du sud ont vu milices, policiers et même snipers garnir ses rues. Les images de jeunes irakiens tombés sous les balles des snipers ont fait le tour des réseaux sociaux. Le gouvernement a condamné la violence et a dénoncé la présence des snipers qui n’auraient aucun lien avec les forces de l’ordre. À Bagdad, la bataille s’est joué à la place Tahrir que les jeunes n’ont pas voulu laissé aux forces du gouvernement. Symbole d’une lutte qu’aucun ne compte concéder. Une semaine après, le bilan est dramatique : une centaine de morts et des milliers de blessés. C’est le bilan que le gouvernement annonce tandis que les organisateurs des manifestations considèrent que le chiffre réel est plus proche des 500 morts.

« Dépassé, le gouvernent irakien a tenté de reprendre la main sur cette situation en offrant carte blanche aux forces de l’ordre »

À l’étranger, la solidarité s’organise, les irakiens, dispersés dans toutes les capitales du monde à la recherche d’un avenir meilleur, ont manifesté leur solidarité avec leurs concitoyens. À Paris, le parvis des Droits de l’homme et des Libertés a vu défiler dimanche dernier une centaine de manifestants avec le drapeau irakien. Même son de cloche dans les autres capitales européennes où la diaspora irakienne a lancé des slogans contre le gouvernement irakien jugé corrompu et à la solde du gouvernement iranien. Beaucoup de commentateurs ont toutefois appelé à un certain recul vis-à-vis de ce qui se déroule actuellement sur le sol irakien, rappelant le contexte régional agité où américains et iraniens se battent pour imposer leur hégémonie sur l’Irak.

Bagdad, © Alaa al-Marjani/Reuters

« L’Irak libre, l’Iran dehors »

Élément remarqué dans les dernières manifestations mais qui tend à devenir de plus en plus présent, les slogans contre l’ingérence iranienne dans la vie politique irakienne se multiplient. La jeunesse irakienne semble s’émanciper petit à petit de la tutelle idéologique et morale que le clergé chiite irakien et sa hiérarchie iranienne lui ont imposée depuis la chute de Bagdad. Jusqu’ici, à chaque contestation le clergé menaçait les citoyens avec l’habituel chantage « vos manifestations menacent l’État du Hussein ». Dit autrement, la contestation du gouvernement irakien est une remise en cause du pouvoir religieux chiite qui serait par ricochet une remise en cause de la religion du Hussein [1].

D’ailleurs, le gouvernent iranien n’a pas tardé à condamner cette contestation en dénonçant un « complot » prétendant que le mouvement avait « échoué ». Dénonçant des « comploteurs » qui « seront punis », le chef du Hach Al-Chaabi, puissante coalition de milices sous influence iranienne, a déclaré être prêt à intervenir pour empêcher « un coup d’État ou une rébellion ».

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Ahmad al-Rubaye/AFP via Getty Images

Le gouvernent irakien quant à lui tente, depuis que les condamnations ont commencé à pleuvoir, de jouer la carte de l’apaisement en multipliant les annonces de mesures sociales mais il semblerait que le divorce soit devenu inéluctable. Pour la jeunesse irakienne, le gouvernement a commis l’irréparable ; les manifestants ont dénoncé le fait que les forces de l’ordre visaient directement les foules plutôt que de tirer dans les airs pour les disperser. Lundi, des vidéos ont montré les jeunes manifestants de Sadr City, bastion du leader chiite Moqtada Sadr à l’est de Bagdad, à couvert, essuyant des rafales ininterrompues de tirs.

Signe de leur désespoir, les jeunes irakiens continuent de manifester malgré la réaction violente, parfois mortelle, de la part des forces de sécurité considérant n’avoir « plus rien à perdre » dans un pays injustement privé d’une prospérité qu’il devrait tirer de ses ressources pétrolières infinies alors qu’un Irakien sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Des manifestations avaient déjà eu lieu en Irak, parfois assez impressionnantes, notamment lorsque les manifestants avaient investi le Parlement en 2016 pour demander la fin de la corruption, revendication fondamentale des irakiens depuis plusieurs années. Or, cette fois-ci le soulèvement organisé sous le talent numérique des jeunes irakiens, n’a pas pu être récupéré par les partis politiques, pas même Moqtada Sadr qui semble être également dépassé par les événements et incapable de s’adresser à une jeunesse irakienne qui l’accuse d’avoir trahi sa cause.

Exaspérés, à bout de souffles et pleins de désillusions, la jeunesse qui défile dans les rues de Bagdad, de Bassora et des autres villes de l’Irak, n’a pas vraiment connu le régime baasiste et ses privations que les générations précédentes ont pu connaitre. Elle a grandi dans un environnement politique et social où les femmes et hommes politiques se gargarisent de ne pas être dans un régime dictatorial alors que les services publics et les institutions du pays sont les plus mal classés dans le monde. Contrairement aux prétentions du gouvernement irakien qui chiffre le chômage des jeunes à 20%, le Fond Monétaire International considère que la réalité est proche du double [2] et c’est davantage la corruption et la mauvaise gestion gouvernementale que les années de conflit qui en sont la cause.

« Des vidéos ont montré les jeunes manifestants de Sadr City à couvert, essuyant des rafales ininterrompues de tirs. »

Le régime actuel, ne tirant sa légitimité que du fait de l’appui des forces de coalition qui ont renversé Saddam Hussain et du régime iranien, a pu jusqu’ici balayé les contestations en s’appuyant sur divers moyens de chantages et de peurs. Toutes contestations, notamment des villes à majorité sunnite, étaient sabrées sous le chantage du retour du « régime baasiste » ou étiquetées comme une émanation « de Daesh ». Cette fois-ci les villes à majorité sunnite sont restées discrètes laissant les villes du sud de l’Irak, moins perméables au chantage, aller défier le gouvernement irakien. L’absence de confessionnalisme est l’une des évolutions majeures de ces contestations.

Épuisés par les guerres, les embargos et les attentats, les 38 millions d’irakiens en viennent presque à regretter Saddam Hussain. Aujourd’hui, soumis à un couvre-feu et subissant d’incessantes coupures d’Internet, les irakiens se préparent à accueillir les milliers de marcheurs chiites pour le grand pèlerinage annuel vers le tombeau de l’imam Hussein à Karbala dans le sud de l’Irak. La classe dirigeante irakienne espère sans doutes avoir l’occasion d’échapper une énième fois à ces contestations sociales grâce à la chape de plomb cléricale.

Notes :

[1] Al Hussein : surnommé Sayyd ach-Chuhâdâ (prince des martyrs) est le petit-fils du prophète de l’islam Muhammed. Sa mort lors de la bataille de Karbala le 10 octobre 680 en fait un martyr aux yeux des musulmans et une figure politique pour les chiites.

[2] https://www.aljazeera.com/news/2019/04/iraqi-youth-fight-unemployment-startups-190408105259812.html

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