Société

Coronavirus : la maladie du monde malade

Cela ressemble à une fable de La Fontaine : une épidémie que l’on voit venir de loin, des courtisans et un roi décadent aussi incompétents qu’irresponsables, une tragi-comédie qui n’impactera, une fois de plus, que les plus faibles. La morale à en tirer est assez claire, pour peu que nous ayons le courage de la cohérence.

Le 17 novembre 2019, un homme de cinquante-cinq ans, à Wuhan en Chine, devient le premier malade du coronavirus SARS-CoV-2, abrégé en COVID-19 (acronyme anglais signifiant coronavirus disease 2019). Originaire du pangolin ou de la chauve-souris, le coronavirus incriminé est une nouveauté pour l’organisme humain et une des conséquences directes de l’exploitation irraisonnée du monde naturel.

Dans Le Monde diplomatique du mois de mars 2020, Sonia Shah (« Contre les pandémies, l’écologie ») démontre comment l’urbanisation, l’artificialisation des sols, la déforestation et la démographie galopante idoine sont responsables des épidémies d’origine animale :

« Depuis 1940, des centaines de microbes pathogènes sont apparus ou réapparus dans des régions où, parfois, ils n’avaient jamais été observés auparavant. C’est le cas du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), d’Ebola en Afrique de l’Ouest, ou encore de Zika sur le continent américain. La majorité d’entre eux (60 %) sont d’origine animale. Certains proviennent d’animaux domestiques ou d’élevage, mais la plupart (plus des deux tiers) sont issus d’animaux sauvages.

Or ces derniers n’y sont pour rien. En dépit des articles qui, photographies à l’appui, désignent la faune sauvage comme le point de départ d’épidémies dévastatrices, il est faux de croire que ces animaux sont particulièrement infestés d’agents pathogènes mortels prêts à nous contaminer. En réalité, la plus grande partie de leurs microbes vivent en eux sans leur faire aucun mal. Le problème est ailleurs : avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter.

La destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces, parmi lesquelles des plantes médicinales et des animaux sur lesquels notre pharmacopée a toujours reposé. Quant à celles qui survivent, elles n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme, lesquels permettent aux microbes de passer dans notre corps, où, de bénins, ils deviennent des agents pathogènes meurtriers. »

Déforestation au Panama

Le coupable de notre malheur ne serait autre que notre mode de vie. Depuis plus de quarante ans les écologistes tentent d’alerter sur les coûts insurmontables à long terme de la mondialisation ; guère étonnant par ailleurs que la pandémie actuelle vienne de Chine, manufacture, bétaillère, et tisseuse du monde. Notre dépendance matérielle et économique à la Chine – que les choix des trente dernières années ont permis de propulser à la place de première puissance économique – a rendu impossible d’éviter l’épidémie en vue depuis plusieurs mois. Un virus déclaré dans le Hubei n’a besoin que de quelques heures pour traverser la planète.

« Nous sommes gouvernés par des idiots, et c’est tout bonnement plus visible que d’ordinaire ; le caractère exceptionnel de la situation ne met que davantage en lumière l’incompétence, l’incorrection et le caractère décadent des gestionnaires du pays. »

Pourtant, le 12 mars, Emmanuel Macron annonçait à peine la fermeture des lieux de garde de jeunes enfants et d’établissement scolaires dès le lundi suivant – tout en qualifiant la situation de « plus grave crise sanitaire qu’ait connue la France depuis un siècle ». Curieux procédé que d’inciter les gens à limiter leurs déplacements et faire garder leurs enfants – en prenant garde de limiter autant que possible les contacts – en empruntant des transports réduits, donc bondés, et en poursuivant leur activité professionnelle ; l’Italie en était alors à sa troisième semaine de confinement strict. Que s’est-il passé pour que les dirigeants français aient décidé de maintenir encore plusieurs jours un statu quo dangereux et des élections municipales dignes d’une mascarade folklorique ? Il ne s’est rien passé.

Nous sommes gouvernés par des idiots, et c’est tout bonnement plus visible que d’ordinaire ; le caractère exceptionnel de la situation ne met que davantage en lumière l’incompétence, l’incorrection et le caractère décadent des gestionnaires du pays. Car c’est bien ici de gestion, d’algorithmes, d’applications de formules mathématiques et de régurgitations de théories d’école qu’il est question – nullement de conscience, de bien commun ou de responsabilités. Préserver son pouvoir à court terme, foutre la gueule dans le sable, s’asseoir sur ses petits intérêts : si on a le président et le gouvernement qu’on mérite, il y a bien plus de quoi paniquer que devant les étals vides. Quelques jours avant l’annonce effet pétard mouillé, le président paradait aux côtés de son épouse au théâtre afin de rassurer les foules ; ses ministres se relayaient pour assurer que le coronavirus n’arriverait pas en France, ou toutefois sans causer plus de mal qu’une grippe saisonnière ; seuls les hypocondriaques habituels avaient déjà dévalisé les pharmacies de masques et de flacons de gel hydro-alcoolique sous l’œil goguenard de leurs voisins. Pourtant, nous ne le répéterons pas assez, l’épidémie démarrée en Chine en novembre était inévitable et le nécessaire aurait pu être mis en place bien plus tôt. Les conséquences de cette pleutrerie des « élites » mettent en bière des corps à l’heure de ces mots.

Le lendemain, les hypermarchés étaient pris d’assaut par des citoyens inquiets. Pour avoir été de la partie, Auchan Bagnolet, d’ordinaire sale, gris et sinistre, ressemblait à une vaste expérience sociologique : des parents avaient déscolarisé leurs enfants plus tôt que prévu afin de les protéger au milieu de centaines de gens postillonnant et agressifs, se flinguant du regard au moindre frôlement ; les marabouteries étaient de sortie avec les smartphones crachant en continu des sourates protectrices ; les mères stressées répétaient à l’envi à leurs moufflets qu’il fallait faire des provisions avant l’Apocalypse entre deux baffes parce que ces derniers avaient l’outrecuidance de pleurer trop fort ; les tireurs de palette sans masque et sans gants slalomaient entre les caddies remplis de packs d’eau et de papier toilette tandis que les caissières continuaient de répéter leurs formules de politesse calibrées sous l’œil vigilant de leurs managers prêts à demander aux emplois étudiants de « retaper » les rayons en alignant les dernières conserves pour « faire propre ».

Au même moment, dans les premiers arrondissements, les us et coutumes se maintenaient en terrasse et dans les brasseries ; appeler un travailleur de ce côté-ci du périphérique pour partager sa stupéfaction était chose étrange et l’on eût pu penser que la ceinture autoroutière autour de Paris marquait l’entrée d’un des cercles de l’Enfer. On a beaucoup ri des bunkers remplis de PQ, puis on a été catastrophés face à l’insouciance mortifère de ceux qui se targuaient d’être au-dessus de la mêlée. Certes, ils n’étaient pas bien inspirants, les flippés du vendredi matin qui essayaient de choper le dernier paquet de chips avec leurs gants de ménage, mais leur cerveau reptilien leur dictait l’ordre de survivre ; en ça leur comportement était plus humain et plus sain que ce qui a suivi. Il a été donné de voir ensuite une indécence commune de gosses pourris gâtés entre les pleurnicheries des vacances aux antipodes annulées, les Unes des canards du kiosque encore consacrées à la « bonne santé » du marché de l’immobilier et les fêtards adulescents qui buvaient un coup à la santé de la pandémie.

Qu’est-ce que cette crise sanitaire donne à voir si ce n’est l’horreur de notre visage social ? Un patchwork décousu d’individus qui pillent les pharmacies des masques chirurgicaux pour ne protéger qu’eux-mêmes, des riverains de grandes surfaces qui se ruent sur des dizaines de paquets de pâtes en créant eux-mêmes la pénurie à laquelle ils se féliciteront d’avoir échappé, des Parisiens se ruant dans les gares avant la date butoir de la libre circulation pré-confinement afin d’aller dans les bleds pittoresques sans médecin et remplis de vieux vulnérables pour fuir les appartements minuscules qui leur permettent d’ordinaire de frimer avec leur code postal. Ceux qui n’ont pas de quoi se payer un billet de train, qui n’ont pas de résidence secondaire, qui ne connaissent de leur famille que quelques membres logés dans des HLM exigus, les sans-abris entassés dans des foyers, les travailleurs non déclarés qui vont continuer de bosser même en train de crever – ceux-là c’est autre chose, la chair à canon habituelle. Une société pathétique à bout de souffle que certains continuent de défendre, gueulant de toutes leurs forces que la mondialisation n’est pas un problème – ceux-là mêmes en 2008 qui arguaient que la crise bancaire était liée aux entraves imposées aux banques comme si la sphère financière mondiale eut été gérée par des planificateurs du bloc de l’Est.

Ce que le coronavirus donne à voir comme issue de secours, c’est précisément ce qui est attaqué en continu : le petit peuple qui ne télé-travaille pas et continue de ramasser les poubelles, nettoyer les halls d’immeuble, garder les enfants, scanner les conserves, déplacer les palettes, charger les camions ; le fonctionnariat d’utilité publique : les pompiers et les soignants auxquels on intime l’ordre de coûter moins cher ; la nationalisation des hôpitaux sans exception comme ce qui est donné à voir en Espagne ; un système de protection sociale qui n’est pas un caprice du conseil national de la Résistance mais bien la condition sine qua non de la paix et de la prospérité. Après avoir tant conspué ces abrutis de non diplômés, ces Gilets jaunes casseurs, les services publics dignes d’un autre siècle, voici que la réalité rattrape même les autoritaires libéraux : au cul la règle des 3% ! Vive l’impôt ! Vive l’autonomie budgétaire ! Vive (même) le contrôle des frontières ! Il y aura bien quelques gauchistes attardés pour conspuer le coronavirus qui relance les modes « fascistes » des années trente, terrés dans leur trou à attendre avec impatience la fin de la quarantaine pour reprendre les AG à dix. Qui aura l’envie de s’en prendre au mâle cis de plus de cinquante ans quand on voit la gueule de l’infectiologue-type du CHU ?

« Qu’est-ce que cette crise sanitaire donne à voir si ce n’est l’horreur de notre visage social ? »

La crise sanitaire à laquelle nous faisons face laissera des marques profondes dans les sociétés européennes ; en ça elle est historique. Qui peut penser que les Italiens croient encore à l’Union européenne quand les Français et les Allemands rechignent à partager leurs équipements médicaux ? Qui fera encore confiance aux technocrates, à leurs grands projets pour l’égalité des « genres » et leurs numéros verts d’urgence contre le harcèlement dans le métro sur le point de dérailler ? Le courage, c’est continuer le combat pour la démocratie directe, la relocalisation d’usines à la production raisonnable, renoncer au mythe du marché qui régule, brûler l’idole de la main invisible ; sinon quoi ? Une chiée de petits Hope et de petites Esperanza dans neuf mois, collés à la tablette dès la délivrance pour se préparer à l’école numérique ? Un nouveau continent de plastique constitué des gants et masques jetables ? Toujours plus de production en Extrême-Orient, cette fois-ci sous cahier des charges plus contraignant en termes d’hygiène ? Le retour des centres commerciaux bondés dès que les gens auront autorisation à retourner vaquer à leurs occupations vénales ?

Autant couler avec grâce dès maintenant.

Nos desserts :

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6 réponses »

  1. Bon article, qui illustre bien le caractère de classe du traitement infligé à la population, sommée de produire, et confinée à la dure, tandis que le gotha s’en va patienter en résidence secondaire, en semi-vacances. Je partage également les réflexions sur l’UE aux abonnés absents, qui autorise ce qu’elle ne peut que constater, le retour des Etats, la place centrale, de fait, des services publics. Un monde ignoble s’affirme mais il en est à son peak, hâtons sa chute !

  2. « ceux-là mêmes en 2008 qui arguaient que la crise bancaire était liée aux entraves imposées aux banques »

    Ce n’est pas tout à fait des entraves imposées par l’Etat aux banques que les libéraux se plaignaient, mais de l’*ingérence* de celui-ci dans le système bancaire, et il faut reconnaître qu’ils détenaient là la moitié de la vérité.

    Sans la garantie de l’État fédéral américain aux crédits subprime (cf. Fannie Mae et Freddie Mac), les banques n’auraient jamais pu (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne l’auraient pas *voulu*…) prêter à des gens insolvables (qui, eux aussi, furent coresponsables de la crise en vivant au-dessus de leurs moyens : quand on est au chômage, on n’achète pas une maison… cela aussi, il faut le dire en évitant là tout misérabilisme…).

    Le système économique occidental n’est ni socialiste comme le prétendent les libéraux, ni libéral comme le prétendent les socialistes.

    C’est un hybride chimérique de ce que le libéralisme et le socialisme ont de pire, le consumérisme pour le premier et la bureaucratie pour le second, sans ce qu’ils ont de meilleur, la responsabilité pour le premier et la communauté pour le second.

    Nous vivons sous ce qu’on pourrait appeler le social-consumérisme. Toute critique purement libérale, ou purement socialiste de celui-ci sera nécessairement hémiplégique.

  3. Superbe diatribe jusqu’à « Il y aura bien quelques gauchistes attardés pour conspuer le coronavirus qui relance les modes « fascistes » des années trente, terrés dans leur trou à attendre avec impatience la fin de la quarantaine pour reprendre les AG à dix. Qui aura l’envie de s’en prendre au mâle cis de plus de cinquante ans quand on voit la gueule de l’infectiologue-type du CHU ? »… Là c’est perte totale de contrôle du véhicule, ça n’a aucune pertinence, on comprend même pas d’où vient l’idée, le lien logique avec le reste… A part cet impair, le propos est très pondéré et pertinent

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