Société

Épidémie et complotisme dans l’archipel français

Les théories du complot se multiplient au fur et à mesure que la pandémie du nouveau coronavirus (COVID-19) se répand dans toutes les capitales du monde. Loin d’être un phénomène nouveau, le complotisme accule de plus en plus une culture cartésienne jusqu’à alors hégémonique en France. L’essai du politologue Jérôme Fourquet « L’archipel français » y voit l’une des nouvelles transformations sociales en France. 

Une récente vidéo montre un homme affirmant que le nouveau coronavirus a été créé volontairement par l’institut Pasteur. Celle-ci a été vue des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux et partagé via l’application WhatsApp. Une version avec des sous-titres en arabe est même disponible aujourd’hui. L’AFP Factuel a publié un article pour relever cette fake news, démontrant que le brevet que l’auteur de la vidéo dévoile concernait un autre type de coronavirus. L’agence précise d’ailleurs que « déposer un brevet relatif à un virus ne signifie pas qu’il a été créé ».

L’institut Pasteur, à travers son directeur de l’unité virus et immunité, a affirmé que le brevet était bien authentique mais qu’il concerne « un virus différent du nouveau coronavirus détecté pour la première fois en Chine il y a quelques mois ». D’autres institutions scientifiques, comme l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ont par ailleurs rappelé qu’il n’y avait pas un seul coronavirus mais plusieurs, sept au moins. C’était donc le code génétique d’un type de coronavirus qui était breveté et non le virus lui-même.

Au-delà même des fausses informations nourries par les théories de complot, qui se multiplient durant cette pandémie, cette séquence confirme l’un de aspects de l’archipélisation de la France que le politologue Jérôme Fourquet voit dans l’essor des théories de complot. En plus de l’affaiblissement de la matrice catho-républicaine comme cadre commun pour la France, Fourquet note qu’« un autre cadre de référence philosophique et intellectuel éminemment structurant semble également de plus en plus battu en brèche : le cartésianisme. » Sondage à l’appui, l’analyste politique revient sur l’adhésion des différentes générations à des thèses complotistes. Ainsi, dans un sondage réalisé par l’Ifop en décembre 2017, 32 % des français sondés se déclaraient d’accord avec l’affirmation suivante : « Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répondre à travers le monde. »

De façon systématique et quasiment à l’unanimité réfutées par la génération âgée de plus 65 ans, ces thèses trouvent des adhérents chez un tiers des 18-24 ans et d’un quart des 25-34 ans. Pour Fourquet, ces données expriment le recul de la culture cartésienne en France et d’une vision du monde basée sur la science. Dominante pendant des décennies, cette conception est le fruit de l’héritage des Lumières, du changement du monde de vie depuis la révolution industrielle, de l’instruction obligatoire et de l’expansion au sein des différentes couches sociales de la place de la culture et du raisonnement scientifique. Cette vision du monde cartésienne a gagné davantage de crédit dans la France des Trente Glorieuses. Conséquemment, le progrès et la science ont pendant longtemps bénéficié d’un public plus large.

Multiplication des grilles de lecture

Mais la mise en cause de l’institut Pasteur est venu rappeler que le doute et le relativisme ont gagné du terrain depuis plusieurs années. La crise du choc pétrolier de 1973 et la montée en puissance des préoccupations environnementales ont porté un coup au mythe du progrès. Avec cela, Fourquet rappelle que « l’aura de la science allait progressivement être remise en question et les paroles institutionnelles fondées sur un discours rationnel allaient voir leur légitimité de plus en plus contestée. » Les sources se multiplient, et la révolution numérique a rendu les discours officiels et scientifiques en concurrence avec d’autres grilles de lectures qui répandent parfois des récits conspirationnistes, répondant aux réalités « parfois complexe à appréhender et à comprendre » observe Fourquet.

Le morcellement de cette compréhension commune du monde tient à une autre tendance nouvelle : la perte d’influence des grands médias de presse et de la chute de leur audience. Fourquet prend l’exemple de TF1, longtemps la première chaine de télévision française, et dont le 20 heures était devenu un moment marquant de la vie quotidienne des français. « À son heure de gloire, cette chaîne était en effet hégémonique dans le paysage audiovisuel national et fédérait un très large public. Chaque jour, des millions de Français regardaient à la même heure le même programme ».

La diversification des chaînes à travers l’arrivée des nouvelles chaînes, du déploiement de la TNT et d’Internet, les grandes chaines françaises voient la concurrence grignoter leur audience. Le politologue observe que l’audience de TF1 alors qu’elle était de 45% des téléspectateurs en 1988, a chuté jusqu’au 20 % d’audience en 2017. Le même phénomène est observé pour les quotidiens français. La conséquence étant « des pans entiers de la société s’autonomisant des masses media et développant leur propre grille de lecture ou optant pour une vision du monde véhiculée par des médias de niche ou moins puissants » mais aussi l’intrusion de chaînes YouTube où le récit du monde n’est vu que sous le prisme du complot. Ainsi, le site de Salim Laibi, chirurgien-dentiste proche de l’extrême-droite, atteint les un million de vues par mois, tout en étant capable de voir dans une bouteille de ketchup le signe d’une conspiration contre les peuples. Durant la crise du coronavirus, cette tendance s’étend à des catégories jusqu’à alors insoupçonnables, il y a une semaine, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères affirmait sans preuve que le virus pourrait avoir été introduit par l’armée américaine. En France, les théories fumeuses sur l’origine du virus ne cessent de gagner en originalité.

Pour Fourquet, cette multiplication des grilles de lecture participe à cette archipélisation de la société française « dont une partie des membres ne sont plus réceptifs ni exposés aux grilles de lectures et aux visions du monde véhiculés par les grands médias ». Naturellement, la contestation des grands récits fournis par les mass médias – dont les propriétaires sont les quelques grandes fortunes de France – a permis l’émancipation des citoyens de l’idéologie hégémonique que ces derniers peuvent fournir.

La diversification des sources d’information, quelle qu’en soit la qualité, a permis une certaine remise en cause de la manière avec laquelle les médias dominants traitent l’information. Elle a bien évidemment accrue la pression sur les élites. Le scandale vers lequel se dirige la sortie d’Agnès Buzyn ne fait que d’ailleurs valider la sévérité avec laquelle un pan entier de la population française regarde la classe politique dirigeante. Toutefois, la déstructuration du référentiel culturel commun pose d’énormes défis, et l’essor du complotisme est assurément l’un des plus importants.

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2 réponses »

  1. C’est quand même curieux que l’article omet de mentionner que la débâcle des médias dominants est largement due à leur propension à nous servir de manière plus que zélée, ce qu’on peut légitimement appeler de la propagande.

    Certes, il y a des récits « complotistes » qui démontrent surtout que leurs promoteurs ont beaucoup d’imagination…
    Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit.

    Un plus ample développement, et qui n’aurait pas été hors sujet, aurait été le bienvenu, sur ce point qui n’a été abordé qu’en 2 lignes, à savoir :

    « Naturellement, la contestation des grands récits fournis par les mass médias – dont les propriétaires sont les quelques grandes fortunes de France – a permis l’émancipation des citoyens de l’idéologie hégémonique que ces derniers peuvent fournir. »

    Dommage.

    Si les gens n’ont plus confiance en les médias dominants, c’est bien parce qu’ils sentent que ceux-ci sont les outils de l’hyperclasse pour leur servir une soupe indigeste et nauséabonde qui s’appelle « propagande », le tout au service des intérêts de l’hyperclasse – et non de la vérité et/ou de la réalité. Pas étonnant alors que les gens cherchent ailleurs. Avec le risque de s’égarer dans des impasses débordantes d’imagination mais qui détournent l’attention – une forme de divertissement en sorte.

    Il n’y a pas de complot. Cette même hyperclasse et ses thuriféraires étalent tout au grand jour. Il n’y a rien de caché. C’est juste que ça remonte à la surface. Dénoncer ces faits non cachés pour les affubler du nom de « complot » est aussi une tactique de l’hyperclasse pour discréditer ceux qui les exposent au grand jour. C’est tellement commode !

  2. « un autre cadre de référence philosophique et intellectuel éminemment structurant semble également de plus en plus battu en brèche : le cartésianisme»
    Deux objections. La première est qu’il y a toujours de réels complots dans l’histoire de la vie politique. On est fondé à douter qu’il n’y en ait plus, alors que la vie politique actuelle est de plus en plus intriquée avec le marché dont les ententes illicites sont légions, contre les concurrents et les consommateurs. Lequel marché n’hésite à embaucher des politiques pour bénéficier de leurs carnets d’adresse et à les corrompre à l’occasion. Ententes, cooptation, corruption à large échelle sont le ferment de complots implicites ou explicites.

    Deuxième objection, la rationalité est remise en cause par la modernité, et ce n’est pas donc pas d’hier que le commun, ou même les savants ont recherché des voies, des explications hors de la raison, de la raison raisonnable, c’est-à-dire de la raison dominante, ainsi de Freud qui élabora la théorie de l’inconscient, ce qui valu des décennies durant à ses tenants d’être dénigrés et ostracisés comme porteur d’idées totalement déraisonnables. Ce n’est donc que logique qu’il émerge sans cesse des théories qui sont hors de la rationalité commune puisque celle-ci n’a plus la Vérité que ce soit dans les sciences ou dans le domaine artistique.
    Il existe plusieurs raisons, liées à l’époque, aux médias et aux politiques et morales domniantes, c’est que nous constatons sans cesse. Et les théories complotistes, si parfois elle s’appuient sur des explications indémontrables ou carrément fumeuses, peuvent être très rationnelles, comme celles élaborées par les tenants du Reopen.

    En définitive, la profusion de médias et de storytelling différents, qu’on dit dominants, peuvent très bien être interprétés dans l’ordre du complot implicite, puisqu’ils véhiculent des explications souvent similaires d’un acteur à l’autre, qui fonctionnent par effet d’autorité, bien souvent. Ils ne démontrent pas mais martèlent une vision, une rationalité sans la démontrer de manière absolument rationnelle, ou même partiellement rationnelle. Ainsi, la théorie sur laquelle repose la réforme fondamentale des retraites, qui s’appuie sur des postulats chaque jour un peu plus délégitimés et des théoriciens dont la légitimité ne repose pas sur des arguments fondés en raison, mais sur des intérêts qui s’avèrent particuliers, et tout liés à un groupe social qui n’a, lui non plus, pas de raison définitive à faire valoir, mais des intérêts particuliers à défendre.

    Découle de ces quelques éléments, que la Raison à la base de l’ostracisme général jeté sur les hommes et les théories qu’on qualifie de « complotisme », ne semble pas mieux incarner un pur cartésianisme, mais une vaste connivence d’élites prêtes à nous influencer et nous imposer leur vision du monde. Ils réussissent encore à incarner une objectivité partielle parce qu’ils ont les instruments et le pouvoir, ce qui n’a rien à voir avec la démonstration fondée d’une incontestable adéquation au Réel, si tant qu’il y ait une réalité finale en toute chose, projet, théorie, ce que postule la verticalité dans laquelle nous vivons.

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