Société

Aimer la France ?

Parlons statues. Il peut y avoir, on le soupçonne, des droitards prétendant défendre la vieille pierre quand ils approuvent les déboulonnés en secret, des gauchistes ou décoloniaux prétendant s’en prendre au symbole, quand c’est la pierre qu’ils détestent. D’aucuns y auront vu que le monde se divise en deux catégories, ceux qui aiment la France et ceux qui la haïssent. Aimer ou haïr la France – et y associer un « peuple de France » consubstantiel, n’a au vrai aucun sens. Gens de droite et gens de gauche s’en privent pourtant rarement, n’hésitant pas au besoin à faire entrer des ronds dans des carrés.

Gens de droite : On chérit la France des clochers, de Trenet et du pain de campagne, à laquelle on se fait fort d’associer une Histoire glorieuse et d’augustes Grands Hommes. On est fier de tout. Ce qui donne chez les moins dégourdis un panthéon bigarré où voisinent De Gaulle et Louis XIV, Ferry et Richelieu, 1789 et 732, Valmy et la Révocation de l’Édit de Nantes. Un demi-siècle suffit généralement à sacraliser les choses : la tour Eiffel ou le cinéma de Renoir, vomis par les gens de droite d’hier, verraient ceux d’aujourd’hui mourir à leurs pieds. Laissons du temps au temps et les suivants se réclameront de mai 1968 ou de François Hollande. Ils y placeront les tubes de Jul dans des playlists « France éternelle » – ce qui n’est même pas une plaisanterie : y figure déjà Johnny, bien que belge.

Gens de gauche : on déteste le tout, ou, a minima, penche-t-on à le bien « déconstruire ». La France ici est « moisie » , il faut « sonner son glas » . Aucun mot n’est assez dur pour souligner, par exemple, « son passé colonialiste » et, à l’occasion, l’envoyer se faire « niquer » à grands coups d’accordéon. Se souvenir, idéale-typique, de la chanson « Hexagone » . France aux mains tâchées de sang, peuplée d’épiciers rabougris et de vils délateurs, dont on souillera jusqu’aux vieux lieux de culte.

Symétriquement, les uns partent d’une jolie France physique (le pain de campagne et les clochers) pour tout aimer de la France politique (Louis XVI et la décapitation de Louis XVI) ; les autres partent d’une méchante France politique (Vichy, Sétif) pour honnir la France physique (Dupont Lajoie, « leur pinard et leur Camembert »… , la « fRance », …).

Tout cela, naturellement, est inepte.

D’abord parce que personne, qu’on l’en veuille glorifier ou blâmer, ne peut être tenu comptable du passé de son pays. Sauf à raisonner comme le ferait une mafia féodale ou comme le loup de la fable, il est aussi illogique de demander des comptes à un Français de 2020 sur les agissements de Clovis ou de Gallieni qu’il le sera en 2200 d’en demander à nos descendants sur ceux d’Emmanuel Macron. Aussi absurde de voir dans l’œil de l’habitant de La Baule l’héroïsme de Roland que de féliciter un américain illettré pour la conquête de la Lune. C’est là penser le peuple comme une race, ce qu’il n’est pas.

Le Baptème de Clovis, Jules Alfred Vincent Rigo (1810-1892)

Ensuite et plus encore, car la France physique a peu de prise sur la France politique, quand ce n’est aucune. N’oublions pas qu’aux époques fâcheuses en ce moment fort décriées, la France se composait essentiellement de journaliers agricoles, de petits exploitants et d’ouvriers, dont certains ne parlaient pas un mot de français. Vous et moi, à titre individuel, sommes-nous présentement responsables des agissements de Macron ? Auquel cas, poussons le raisonnement : nous portons la Macronie en chacun de nous, la Macronie écrase le personnel hospitalier, lequel fait toutefois partie du « nous » … exigeons donc que le personnel hospitalier s’excuse auprès du personnel hospitalier ! Exigeons aussi que les indigénistes, citoyens français, s’excusent en tant que tels pour la conquête de l’Algérie et intentons tant qu’on y est un procès au CRIF pour Vichy. Ou encore, partant du principe que la boucherie de 14-18 est « la » France, faisons comparaître les Gueules cassées. Absurde ? Oui, car encore une fois le peuple comme race, comme groupe monolithique, est une idée qui ne tient pas une seconde, dans l’espace comme dans le temps. 

Les faits, les gestes, les événements sont imputables à leurs seuls auteurs, au cas par cas. Le voisin du collabo n’est pas un collabo, son fils non plus. En cela, au passage, ces Américains blancs à genoux ne sont pas autre chose que des masochistes, ce qui relève davantage de la psychiatrie que d’une quelconque philosophie politique.

« Personne, qu’on l’en veuille glorifier ou blâmer, ne peut être tenu comptable du passé de son pays. »

Alors, aimer ou détester la France ? Si l’on s’obstine à considérer son Histoire, ni l’un ni l’autre, évidemment. Le Chianti n’est pas moins bon depuis Mussolini, le Tage moins beau depuis Salazar et personne n’apprend l’Allemand par amour pour Merkel. Ce qu’il faut aimer ou pas dans notre pays, ce sont bien sûr ses mers, ses rivières, ses montagnes, ses forêts. Sa langue, ses poèmes et son vin.

Regardant alentour, on serait toutefois tenté de ne l’aimer plus, ou de l’aimer moins, ou de l’aimer comme on aime Rome ou l’ancienne Bagdad. Ne nous voilons pas la face : les zones commerciales, les échangeurs d’autoroutes, les pavillons, barres d’immeubles et autres pylônes métastasent l’Hexagone. Le parler des habitants s’uniformise, leurs coutumes aussi, pour ne rien dire de leur pensée. Le Figaro, d’ailleurs, pourra le déplorer tant qu’il veut, lui qui précisément écrit pour les bâtisseurs de pylônes.

Englués jusqu’à la ceinture dans le gloubiboulga culturel global, nous pleurons tous, chacun à sa manière, la terre absente. À part un technocrate grisâtre, qui ne cherche pas, affolé, quelque lambeau, feuille ou poignée de sable d’avant que tout s’emballe ?

Pour les uns, c’est la France physique, et ils la fantasment parfois : les intellectuels en se consolant devant les films de Clouzot, les étudiants chics en adoptant un style rétro, ou les touristes de leur propre pays en s’engouffrant dans les écomusées et les boutiques du Mont-Saint-Michel. Ou encore les plus excités des gens de droite en se prenant pour des Zouaves, New Balance aux pieds.

Pour d’autres, c’est un ailleurs, réel ou supposé. Les gauchistes eux-mêmes, tout citoyens du monde soient-ils, sont mal assis et ne rechignent pas à s’inventer une grand-mère kabyle pour grappiller quelques racines, ou à invoquer le merveilleux sourire des enfants cambodgiens dont ils ont « tout appris ». Le tricolore est presque une croix gammée, mais ils aimeraient bien, au fond, avoir un pays à aimer. Les enfants d’immigrés aussi, à qui l’on n’a parfois montré de la France qu’une rocade, des barres, un concessionnaire Dacia et un collège Pierre Perret. Auraient-ils vu et senti les mers et les montagnes, et leur aurait-on dit : « c’est chez vous », qu’il les auraient sans doute aimées. Auraient-ils pu s’identifier un peu à l’autochtone, qu’ils eussent essayé de lui ressembler.

On leur a, à la place, demandé de s’insérer dans une matrice économique brutale – dernier arrivé, dernier servi – et de « s’intégrer », pile au moment où l’autochtone, d’ « Hexagone » aux Deschiens, commençait à subir les assauts dénigrateurs de son élite, commençait à se dénigrer lui-même ; pile au moment où de pays, la France devenait un espace… Qui diable voudrait s’intégrer à cela ? Quel amour charnel du cru devant le Bricorama de Clichy ? Qui brûle d’envie de devenir un hipster ? Un salarié Houellebecquien  ?

Michel Houellebecq France #01

De là une part de ce que Valeurs Actuelles appellera le « repli communautaire »  et la tendresse particulière pour un pays d’origine qu’on ne connaît peut-être même pas (et la douche froide, parfois, y allant) ; de là aussi, que déplore Mélenchon, le réinvestissement croissant des identités « régionales », du Pays Basque à la Réunion. C’est qu’on ne peut pas vivre dans la zone internationale d’un aéroport… il nous faut une terre, un petit pays à défaut d’un grand.

« Ce qu’il faut aimer ou pas dans notre pays, ce sont bien sûr ses mers, ses rivières, ses montagnes, ses forêts. Sa langue, ses poèmes et son vin. »

Nostalgique ? Non pas, ou pas tout à fait. Qu’on ne vienne simplement pas nous dire, si d’aventure on garde un bon souvenir d’une promenade au bord de la mer, de « la mer elle-même », et que cette promenade a eu lieu en 2008… qu’on regrette Sarkozy ! Libre à chacun d’aimer tel bâti médiéval sans qu’on lui reproche l’Inquisition. On ne peut véritablement aimer ou ne pas aimer (haïr en ce cas est trop fort) n’importe quel pays que comme cela, en en considérant les paysages et quelques ouvrages, nonobstant le Prince et la loi.

Et s’il n’en reste pas grand chose, que Bricorama a tout recouvert pour de bon et que tout le monde est californien, alors sauve-qui-peut… dans les livres ou son « petit pays » si lui subsiste un peu.

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3 réponses »

  1. Bonjour,

    joli article, félicitations. Une remarque, qui n’est même pas un bémol. La haine de soi touche les Français – tous les Français. « Indigénistes », « décoloniaux » et autres ennemis autoproclamés de la France dont vous décrivez bien le fantasme de racines étrangères alors qu’ils sont français ; mais aussi élites mondialisées qui ne se sentent chez eux que dans les halls VIP des aéroports et les chambres standardisées d’hôtels internationaux, c’est-à-dire nulle part ; mais aussi la « France périphérique » contrainte de voir son environnement immédiat saccagé (la « France moche » dont vous parlez très bien) ; mais aussi les « bobos » des centres-villes gentrifiés aux fantasmes de nature aseptisée et de forêts en pots et qui ignorent superbement le reste du pays…

    Il y a peu de pays dans lesquels existe une expression d’auto-dénigrement aussi répandue que « Ah ça ! C’est bien français ! ». Cette haine de soi est absurde et inquiétante. Non qu’il faille sombrer dans les travers de l’aveuglement sur une France imaginaire. Mais l’on peut être lucide quant à ce qu’est et ce qu’a été la France et être fier avec raison d’appartenir à une histoire, à des paysages, à une langue, à une culture, à une volonté politique commune. J’aime beaucoup votre phrase « ce qu’il faut aimer ou pas dans notre pays, ce sont bien sûr ses mers, ses rivières, ses montagnes, ses forêts. Sa langue, ses poèmes et son vin. » Elle est juste et fait écho à quelque chose que j’avais publié il y a plus de trois ans, comme une réponse anticipée à votre propre article : https://cincivox.wordpress.com/2017/02/13/francais-halte-a-la-haine-de-soi/

    Cincinnatus

  2. « Auraient-ils vu et senti les mers et les montagnes, et leur aurait-on dit : « c’est chez vous », qu’il les auraient sans doute aimées. »

    Les montagnes et les littoraux sont ouverts à tous, et beaucoup de villes côtières ou alpines permettent de les voir depuis son balcon. Et pourtant, quand on va randonner en montagne, on ne voit quasiment que des Caucasiens, même autour de Grenoble, ville à forte population immigrée.

    Il y a aussi une responsabilité de ces populations de ne pas avoir voulu découvrir le pays (sans parler de le considérer comme le leur). Quand on profite du moindre congé pour « aller au bled », que l’on économise pour y envoyer des fonds ou y construire une maison, que l’on s’y fait même enterrer, c’est qu’on n’est pas, qu’on n’était pas disposé à connaître et aimer ce pays.

  3. Ils se sont déraciné eux-mêmes, ils haïssent un cliché de la France et des Français donc d’eux-mêmes.
    Pour garder un peu d’estime de soi il fantasme et idealise un « autre » un « ailleurs » comme une identité de secours qui échappe à leur propre haine de soi en attendant une renaissance (donc un préalable de mise à mort, de table rase) de tous les péchés commis pour enfin pouvoir à nouveau s’aimer.

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