Culture

Grandeur et misère du rap français

Demain C’est Loin, titrait ce morceau mythique du rap français en 1997. IAM imposait alors le tempo à suivre, réussissant, avec l’album « L’École du Micro d’Argent », une synthèse osée entre le flow rapide et percutant à l’américaine, l’écriture riche et lyrique à la française et certaines influences symboliques et musicales exotiques (en particulier d’Égypte et d’Extrême-Orient), sur fond de critique sociale acerbe. Un chef-d’œuvre, mais qui marque paradoxalement le début d’un long déclin trouvant son paroxysme à travers la production d’un Jul ou d’un Gambi. Cependant, la pauvreté du rap actuel ne doit pas nous pousser à porter des jugements hâtifs, la tâche du critique n’étant pas de démolir pour le plaisir mais de déterminer les causes de la situation actuelle en intelligence avec le matériel.

Le problème du rap français actuel n’est pas un problème récent. Dès l’origine, le rap porte déjà en lui-même ses propres contradictions qui amèneront à son déclin. Le hip-hop français est né dans les quartiers qu’on désigne aujourd’hui avec pudeur de « populaires », pour ne pas dire ghettos, dans lesquels ont été entassés les immigrés venus en France par suite des politiques irresponsables de nos gouvernements. Au départ perçu comme simple divertissement, issu des États-Unis comme tant d’autres, le rap vint se greffer à ces mouvements musicaux de la culture de masse (funk, soul) dont il tire ses instrumentales et ses thèmes. Mais le contexte politique aidant, les vraies souffrances induites par le conditionnement dans les cités et le déracinement causé par l’immigration vont peu à peu orienter le rap vers la critique sociale. Une critique intéressante à bien des égards, dont certains morceaux gardent toute la pertinence aujourd’hui. On pense notamment à La Fin de leur Monde, d’IAM toujours :

Parole, parole, Parole.

Ils ont promis monts et merveilles,

Mais les merveilles se sont envolées.

Il reste plus que des monts,

Mais c’est raide à grimper.

Et au sommet, y a que des démons

En costumes cintrés.

Et en bas c’est les jeux du cirque,

César Ave.

mais aussi à Show bizness, d’Ideal J. :

J’ai comme palace,

Un quartier où traînassent

Toutes sortes de rapaces

Tous condamnés

à vivre dans une cîté

Jusqu’à ce que les murs se cassent.

Ces passages pertinents sont mélangés à des séquences bien plus vulgaires (références au monde de la pornographie) et moins mélodiques (argot de cité, verlan abusif, accent mis sur le rythme plus que sur la syntaxe), le tout sur une instru entraînante. L’originalité du rap tient pourtant dans ce potentiel à divertir et en même temps à proposer une critique terre à terre, sans avoir amassé ce nécessaire minimum de culture générale propre aux autres pans culturels « traditionnels » de la société, par exemple la littérature ou le cinéma. L’expression orale non conventionnelle choisie par le rap s’inscrit dans la lignée des mouvements artistiques modernes et postmodernes. Elle conserve cependant certaines formes de lyrisme et de structure, impression peut-être renforcée par la prise de conscience du fait que le rap pourrait être l’héritier postmoderne de la poésie.

Il faut cependant raison garder et ne pas voir dans le rap, malgré quelques parallèles intéressants, un digne successeur à la discipline de Ronsard, La Fontaine et Hugo. L’absence de structure et de réglementation de l’expression rendant difficile son intellectualisation, il semble plus pertinent de considérer le rap comme un de ces curieux avatars de la culture de masse, qui nient certains de ses principes et de ses buts, tout en en étant une pure émanation. Une critique de la modernité (notamment de la colonisation, de l’universalisme abstrait, du show business, de l’affaissement de la culture populaire, de l’uniformisation des masses) depuis l’intérieur de la modernité (multiculturalisme, culture de l’argent et du blingbling, vivre-ensemble libéral, fascination pour les États-Unis et leur modèle) en somme.

Mais c’est justement cette situation paradoxale qui permet d’expliquer la vacuité du rap actuel. Le rap n’est pas un mouvement de proposition, il est avant tout une réaction presque instinctive à certaines conséquences de la vie moderne dans une société capitaliste. Le souci est que cette critique perd quasiment tout intérêt si ses arguments sont repris par les médias dominants et par les associations proches du gouvernement et des grandes multinationales. On passe alors de La Fin de leur Monde à une collaboration avec Coca-Cola dans le cas d’Akhenaton (membre phare d’IAM), avec un morceau au titre révélateur : Vivre Maintenant, justifié par un timide « Je suis pour un capitalisme juste » (à mettre en parallèle avec « L’espoir tué par des fanatiques libéralistes » dans La Fin de leur Monde), pour tenter de conserver une forme de radicalité… qui est mise aux oubliettes pour de bon sur le plateau de Quotidien. Récemment, France Culture proposait une émission intitulé Le rap sauve-t-il l’industrie musicale ? La réduction du rap à une forme d’industrie culturelle officielle nous montre bien l’absence absolue de radicalité et d’originalité que présente le rap aujourd’hui. Il est devenu un des piliers de consolidation de cette modernité qu’il avait pourtant entrepris de critiquer sans concessions. Nekfeu, par exemple, accepte un rôle dans un film avec Diane Kruger et Catherine Deneuve, tout en signant une pétition contre l’islamophobie pour garder un semblant de street credibility. OrelSan va collaborer avec Amazon Prime dans le but d’élaborer une série. Kerry James, ancien membre du susmentionné Ideal J. et auteur de la brillante mais très controversée Lettre à République, donne de longues interviews au Monde et diffuse un documentaire sur Netflix.

Il n’y a donc in fine pas d’opposition de fond entre la critique de la société effectuée par le rap de celle effectuée par les appareils de décision de la société, qu’ils soient médiatiques, associatifs, politiques ou judiciaires. Toujours les mêmes cibles, une absence de nuance dans le jugement, une médiocrité grandissante dans les textes : on a du mal à comprendre quel message essaient de nous faire passer des Booba ou des Kaaris, à part celui de débrancher notre cerveau. La radicalité de façade, et ce malgré un réel talent lyrique et musical comme chez Hocus Pocus, nous fait sourire de dépit lorsqu’on entend un « pour ce que je pense, j’attends qu’on m’emprisonne » alors que 20syl, dans J’attends, ne fait que nous ressasser les banalités de la bonne conscience politique. La médiocrité ne touche pas que les textes : les liens avec les États-Unis, étroits depuis le début, sont en partie responsables de l’écroulement du niveau de la langue, de la musicalité et de la symbolique, à travers la commercialisation et la capitalisation exacerbée de ce qui n’était au départ qu’un mouvement provenant du malaise des bas-fonds, pourtant bien décidé à lutter contre « Babylone », comme le disait Assassin dans Undaground Connexion. Le narcissisme ostentatoire des vidéoclips a définitivement fait oublier toute velléité de sortie commune de la pauvreté des quartiers, toute volonté de décence commune.

L’apologie de la subversion demeure une des rares constantes idéologiques du rap français. Ceci ne semble guère étonnant, étant donné le besoin de dissimuler au moyen d’une façade de rébellion un business juteux et une entente somme toute cordiale avec les médias principaux, qui n’osent pas prendre un recul critique sur la production actuelle. Le rap prend ainsi un chemin qui n’est pas franchement innovateur : une radicalité assumée dans un premier temps, puis un ressassement des mêmes thèses et une certaine stagnation de la pensée « critique », qui débouche ensuite sur un accommodement au système en place. Système qui devient de plus en plus supportable au fur et à mesure que les contrats rapportent. Le rappeur passe ainsi de jeune rebelle revendicateur à artiste engagé pour finir chez France Culture et appeler à « faire barrage à la haine » aux prochaines élections, tout en continuant à se penser subversif. Qui a dit que l’assimilation à la française ne fonctionnait plus ?

Le rap est, nous le répétons, un mouvement artistique et critique extrêmement riche. Cependant, son manque de fondement « idéal » le rend particulièrement fragile sur le long terme. Tout comme les maoïstes estudiantins en 1968, les hippies ou les punks, l’appareil critique et l’intransigeance sont ce qui fait la portée du mouvement dans un premier temps. Mais l’embourgeoisement les guette au détour du chemin, comme l’exemplifient parfaitement Daniel Cohn-Bendit ou Rod Stewart, lorsque la société officielle (médias, appareils juridiques, gouvernement, associations, multinationales) reprend à son compte les thématiques abordées. Libération sexuelle, consumérisme, narcissisme, lutte antiraciste, multiculturalisme, humanisme creux : continuer à se démarquer devient de plus en plus compliqué. Il faut alors aller encore plus loin que l’État et les associations (Pendez les Blancs de Nick Conrad s’inscrit bien dans cette logique extrémiste) ou bien se résigner à produire de l’entertainment, chemin que semblent avoir décidé de fouler l’écrasante majorité des rappeurs actuels. On citera dans cette veine le rap d’ambiance des PNL et Damso, le rap « sympa » de BigFlo & Oli, le flow chill de Lomepal. L’originalité s’épuise et devient difficilement différenciable de la banalité, voire de la pure et simple médiocrité. Seuls demeurent de trop rares cactus de Sibérie (Oxmo Puccino), alliant encore fond et forme.

Dans les constructions élevées,

Incompréhension…

Bandes de gosses soi-disant mal élevés.

Friction, excitation,

Patrouille de civils,

Trouille inutile,

Légendes et mythes débiles

La critique de la société présentée par le rap est en fin de compte trop superficielle pour prendre racine, elle n’est qu’un « Nous voulons autant d’argent et de reconnaissance que vous ! » lancé aux puissants plutôt qu’une remise en cause radicale des systèmes de domination eux-mêmes. Les rappeurs abandonnent tôt ou tard leur prétention à remettre en cause la valeur sur laquelle a été construite la société qu’ils pensent honnir : l’argent corrompt tout et les rappeurs ne sont ni les premiers ni les derniers à en faire l’expérience. L’abandon de cette critique de la marchandisation des rapports sociaux, qui est pourtant la seule béquille solide du hip-hop, assure paradoxalement une légitimité médiatique à ses artistes. On parle alors de « licence poétique » et de liberté d’expression artistique pour essayer de masquer la vacuité dérangeante et l’absence de talent abyssale des rappeurs contemporains. Tout en la refusant aux grands noms de la littérature, comme la polémique récente autour de la réimpression des œuvres de Louis-Ferdinand Céline le montre. Céline est trop extrémiste et trop effrayant pour être subversif puisque subversif est maintenant synonyme de présentable.

Pierre-Thomas Eckert

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10 réponses »

  1. Le principal écueil de l’article, outre ses approximations et simplifications masquant mal son manque d’interêt et de connaissance pour le genre musical qu’il traite, est qu’il tend à considérer le rap uniquement pour sa valeur politique. Puisqu’il est l’émanation des « bas-fond » (les intéressés apprécierons la condescendance) il ne peut être dans son rôle que dans la critique sociale, c’est bien ça ? Donc l’amour, l’amitié, la joie de faire la vaisselle (comme rappait De La Soul) est forcément disqualifié, hors de propos. Viendrait-il a l’auteur de ces lignes l’idée de juger à cette aune 60 ans de chanson française qu’il ne resterait pas grand monde. Mais non parce que ce qu’il dénie à Nekfeu (faire un film) il ne lui viendrait pas à l’idée de le dénier à un Biolay ou un Philippe Katherine. Eux sont des artistes, pas des rappeurs. C’est ça ? J’ai bon ? Cher Pierre-Thomas: écoutez deux trois trucs, documentez vous avant de venir nous plaquer vos quelques concepts mal dégrossis sur le monde. En attendant, comme dirait l’autre: Kacem Wapalek !

    • Au contraire, je trouve cet article plutôt bénéfique. Je serais encore plus sévère tellement le rap (comme la techno) est d’une médiocrité rare et fut largement subventionné par Jack Lang en France. Il faut tendre l’oreille pour comprendre ce qu’ils disent et je n’ai jamais trouvé autant de messages d’une violence rare dans une musique et des paroles dont le rythme donne déjà l’impulsion avec cette révolte jeuniste et de masse. Le tout est bourré de ressentiment, donc une volonté de devenir célèbre et c’est tout.

      Dans le Télérama n° 2986 – 7 Avril 2007, Fred Chichin, le chanteur de Rita Mitsuko, répondait : « Ah, oui, bien sûr, quelle créativité ! « Ah si j’étais riche, lalalalalala. » Le discours d’un Gynéco peut se résumer ainsi : « Si j’étais riche, je m’achèterais une Porsche et je t’emmerderais, bâtard. » Je les connais bien ces types, j’ai travaillé avec eux. Je suis resté deux mois avec une quarantaine de rappeurs. C’est édifiant sur le niveau et la mentalité. Le rap a fait énormément de mal à la scène musicale française. C’est une véritable catastrophe, un gouffre culturel. La pauvreté de l’idéologie que ça véhicule : la violence, le racisme anti-Blancs, antioccidental, antifemmes. » C’est affreux. »

      Et toujours cette même critique facile que se faire croire qu’il faut encore et encore écoutez et bien sûr de se documenter pour inévitablement aller dans votre sens, sauf que si on comparaît avec le blues et le jazz (et en pleine ségrégation) au niveau mélodique, instrumental. Bien sûr qu’on peut comparer. Et c’est par la comparaison qu’on voit l’inanité de l’un et le brio des autres. Le rap est tellement révélateur de toute une époque. Même dans les morceaux les plus connus tant en jazz qu’en musique classique, on a déjà un talent sompteux. Là quand on entend les morceaux les plus connus du rap, on a envie de se boucher les oreilles tellement on a l’impression de voir des clones les uns après les autres qui prennent la pose de ce spectacle qu’est devenue la rebellitude.

      • Je ne vais pas discutez vos goûts, libre donc à vous de préférer au rap le jazz, la musique classique ou la musette. Mais à vous lire on se croirai revenu au débat qui agitait la sphère médiatique à l’orée des années 90, quand la culture hip hop a déferlée en France : le rap c’est moche, c’est répétitif, c’est d’une pauvreté musicale absolue… Oui Enkidou0, sans doute pas fait du même sirop dont vous vous engluez habituellement les oreilles.
        Et convoquer l’interview d’un musicien mort datant de 2007 ne me rassure pas sur votre degré de fossilisation musicologique. Entendons nous bien: l’article questionne à bon droit l’évolution thématique du rap actuel (après tout je ne m’érige pas en défenseur d’un rap écervelé et bas du front), mais il oublie de préciser le champ de sa critique qui ne correspond au final qu’à quelques cas certes surexposés médiatiquement mais qui ne sont en somme que l’arbre qui cache une forêt d’artistes authentiques, engagés, sensibles et le plus souvent largement ignorés (je vous renvoie sur ce même site à l’interview de Lucio Bukowski). Or critiquer un mouvement musical en se fondant sur ce qui marche, ce qui est plébicité par l’industrie culturelle de son époque invite plus surement à se questionner sur la dite époque et son échelle de valeur que sur un mouvement extrèmement proteiforme par essence. Ce faisant, l’article attire l’intérêt de la frange douteuse de ceux qui n’aiment pas « par principe », trop contents de trouver là un peu d’argumentaire à leur passion mauvaise : oui le rap est agressif, il est insolent justement parce qu’il s’est forgé dans l’animosité des gens de bon ton, au goût très sur, n’est ce pas, et qui n’aiment rien autant que la détestation de ce qu’il ne connaisse pas.

  2. Que l’on soit encore au début des années 90 ou maintenant, cela ne change rien. Si vous voulez comparer au niveau mélodique et rythmique, aucun problème. Ce n’est pas parce que c’est un vieux débat que cela change quoi que ce soit. Ce qui compte, c’est la pertinence.
    De même pour convoquer un ancien musicien. Je ne vois pas en quoi cela change sa critique. De même pour l’article. C’est toujours le même problème. On critiquerait toujours que le rap bas de front dans les titres surexposés tandis que d’autres seraient extraordinaires. Air connu. On pourrait prendre les « tubes » en classique ou en jazz, on aurait déjà une haute qualité. Et à chaque fois, le même problème, on a l’impression de la même rengaine et de pauvres rythmes binaires.
    Je me demande où trouver une « musique » aussi agressive et violente, mortifère, dans toute l’histoire musicale. Je ne vois rien d’insolent sinon de l’insolence facile et de masse pour se croire rebelle à une époque qui n’a plus grand chose à faire valoir de pertinent. C’est quoi leur message, leur incroyable pertinence dans les paroles ? Faites-moi signe.
    Et on a le droit à la même rengaine: des gens critiquent ce qu’ils ne connaissent pas. Evidemment. Comme s’il suffisait de « connaître » pour apprécier. En art si on prend cette ligne de flottaison, tout ne se vaut pas et le relativisme culturel va bien deux minutes. Il faudrait se poser la question de son apparition, de son jeunisme et de sa rebellitude conformiste. C’est de la pose.

  3. Il y a, semble-t-il, des spécialistes du rap ici, outre l’ateur. Je n’en suis pas; J’ai posé une question sur Freeze Corleone parce qu’il est rappeur et pose problème aux médias dominants, au Pouvoir donc, qui dégaine contre lui le tryptique excommuniant : complotisme, antisémitisme, populisme. Q
    Sa musique est-elle aux yeux des afficionados, ici, de qualité ? Puissante, novatrice, fine tant au niveau des textes que des instrusmentaux ?
    Par ailleurs, comme béotien, ce que je vois passer comme rap dans les médias est souvent US, et souvent « bling-bling », ou hésite au bord de la chanson tradi, comme Grand corps malade, ou autres. Mais il est vrai je ne me penche sur le rap de l’ombre.
    Les critiques me rappellent quand même ce qu’on pu dire du blues certains musiciens ou critiques, qui jugeaient ça primitif, simplet…

    • « Les critiques me rappellent quand même ce qu’on pu dire du blues certains musiciens ou critiques, qui jugeaient ça primitif, simplet… » Comme on dit comparaison n’est pas raison.

  4. Je suis un vieux monsieur qui n’osait pas trop dire aux jeunes à quel point je trouve le rap français médiocre. Quand on a traversé les périodes blues, country et rock américains, puis la richesse et l’inventivité anglaise ; quand a lu Prévert et écouté les paroles des chanteurs Québéquois et celle de nos Trénet, Ferré, Brel et Brassens, on sent bien qu’on n’est pas « raccord ». Comme Marseillais, j’avais apprécié « IAm » à ses début, la « philosophie » un peu naïve d’Akhenaton et sa revendication sociale inspirée de celle, plus violente, des noirs américains. Aujourd’hui le business fonctionne bien, (presque 80 000 fans au Stade Vélodrome avec les vedettes locales et une idolâtrie sans limite) . On y trouve, parmi les vociférations habituelles et la gestuelle caricaturale, quelques rares moments qui se veulent poétiques, grâce au dictionnaire de rimes, sur des mélodies et rythmes primaires truffés d’effets numériques.
    Avec l’article de Pierre-Thomas Eckert je me sens moins seul. Son détracteur en déduira, bien sûr, que c’est justement parce que je n’y connais rien non plus.
    Robert Dagany

  5. Comprendre le rap est, de fait, impossible si on ne le prend pas comme un fait de société. Et non, cette affirmation ne vise pas à masquer un quelconque « relativisme culturel » (encore que cette notion ait elle-même des limites somme toute très relatives, dirons-nous, contingente à la rigidité de l’auteur sur des hiérarchies qui lui sont propre, feignant de les voir dépasser ses caprices personnels etc.), mais bien à décrire une musique qui ne tient plus en rien de l’œuvre au sens classique du terme.

    L’article passe très, très vite sur le rap américain, en illustrant cet objet de fixation presque gaullien d’une photo de Birdman et de Lil Wayne. Sachez que le rap anglophone peut s’enorgueillir de la présence d’autant de Kanye West, de J.Cole, de Kendrick Lamar, et autres Travis Scott, vendeurs et malgré tout porteur de milles audaces lyriques, esthétiques et musicale, dont seul l’ignare peut le résumer à du « trop-plein d’effets numériques » et du « bling-bling consumériste ». Seul l’ignare, ou le marxiste lassé. Laissez-moi donc résumer quelques éléments aux côtés duquel passe totalement l’auteur.

    Si le rap anglophone est une mine d’or pour celui qui sait chercher, cela étant dit, tel n’est pour l’instant pas le cas du rap français (et non francophone, les belges se montrant bien plus équipés), tombé dans les affres de la surproduction, la faute à un modèle de distribution (le fameux « streaming ») dont les infrastructures ont permis et encouragé des comportements déviants : la publication de double et triple album se révélant nécessaire pour engranger des bénéfices. L’effondrement du système médiatique autour des arts musicaux, assurément dans le cas de la musique populaire, peut être pointé du doigt, s’étant fait le relais soumis des artistes les plus médiocres, car dépendant de la tenue de bonne relation avec les maisons de disques (qui, à l’inverse, sont nombreuses à être subventionnées, voyez le problème). Au final, le rap est dans notre pays (2ème consommateur mondial derrière les USA !) bien davantage un consommable qu’un propos. Ce qui a deux principaux effets, fortement corrélés : Le premier est un traitement populiste (ou identitaire) de cette musique, cherchant à s’abaisser en grande partie à la médiocrité intellectuelle, ambiante ou structurelle (à vous de voir), autrement dit à l’indigence du contemporain, poussant à une recherche d’efficacité et de simplicité qui n’a rien d’accidentel, quand elle n’est pas consciemment cherchée, le second est l’émergence, gravement sous-estimé, des artistes les plus capable d’être représentatifs dans toute cette friche, et les plus capable de se plier aux recettes les plus immédiates. Il faut avoir vu la plupart des rap de 15 à 40 ans, décider de se déguiser intégralement en drilleur londonien en un quart de tour pour croire cela possible.

    Oui, le rap est bien davantage la musique de fond de phénomènes qui touchent la société qu’un réel commentaire parvenant à se distinguer de celle-ci, et c’est ce qui forme son caractère « réel » au sens le plus matériel du terme. « C’est réel gars ! », chantent en cœur tant les artistes issus des milieux les plus défavorisés que ceux issus des classes moyennes et supérieurs, sommés de se plier à des impératifs que les journalistes nommeront « culturels », mais qui se révèle d’ordre identitaires (ces expressions étant liés aux nationalités, races, dialectes de leurs auteurs originaux) et populistes (au sens de la sublimation symboliques des groupes dominés, et non de leur véridique émancipation…), font état de la crise du système assimilationniste franchouillard (qui n’a, au demeurant, jamais fonctionné que dans le rêve des instituteurs des années 1990 !), de la capacité de celui-ci a permettre la mobilité sociale, de la crise d’une société post-industrielle se lançant sur les voies de l’Uberisation des pratiques. Tout y est.

    On pourra toujours prétendre y voir la main d’une responsabilité individuelle ; celle de tel escroc autotuné, de tel maison de disque, de tel journaliste, de tel média, ou, au contraire, sortir un champion, un Damso, un Freeze, qui s’élèverait quelque peu au-dessus de la mêlée : reste que devant un phénomène aussi massif, aussi tendancielle, une explication par le particulier ne satisferait guère à l’explication d’une « misère » global du rap français, empêtré dans sa connerie, son « Raï’n’b » vivace comme une tumeur récurrente, ses mixtapes – prétendues albums – englués dans un égout du Vieux-Port, qui, si elle n’en sont pas toujours issues, en ont le bruit et l’odeur. Réaliser la globalité de l’effondrement et la rareté des exceptions permet surtout d’en arriver à la conclusion qu’il est inéluctable. N’ayant été supplanté par aucune proposition populaire supérieure en qualité, on en viendrait presque à ajouter qu’il n’est pas limité dans l’espace sociale et culturelle, et semble bien davantage suivre la courbe des années qui nous sépare de la fin de la seconde guerre mondiale. Comment et pourquoi, c’est là déjà un autre sujet…

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