Politique

Le progrès incertain : l’idée de révolution selon Kant et Volney

Alors que le XVIIIe siècle finissant est parcouru des soubresauts de la Révolution française, le comte Volney, philosophe, député et orientaliste français, ainsi que le philosophe allemand Emmanuel Kant élaborent des théories sur le caractère nécessaire, mais parfois funeste, des révolutions, à la croisée des passions naturelles, de la morale et du droit rationnel.

Une première caractérisation de la révolution revient à la distinguer de la révolte et de la réforme. Ces trois termes entretiennent un rapport intime avec l’idée de progrès. On propose de se révolter, de réformer ou d’opérer une révolution dès lors que l’on considère l’insuffisance et l’injustice de la situation actuelle, et que l’on juge nécessaire de la modifier. (Ou plutôt ce sont les défauts de la situation actuelle qui déclenchent une envie de révolte, de révolution ou de réforme). Ceci vaut bien sûr dans le domaine politique, mais aussi, dans une certaine mesure, dans le domaine scientifique et même philosophique (certains proposant une réforme de l’entendement, d’autres plutôt une révolution dans la manière de penser).

À première vue, la révolution semble se rapprocher davantage de la réforme par son souci de transformation effective et (donc) collective du monde. La révolte, elle, se caractérise par une indignation morale et individuelle. En un sens, elle est simplement critique et demeure en quête de prolongement dans l’action. Se révolter, ce n’est pas encore agir. Il s’agit plutôt d’un sursaut existentiel circonscrit dans l’intimité de la conscience individuelle. Et lorsque la révolte devient visible, elle se fait insurrection, contestation, protestation, elle prend la forme de l’opposition opiniâtre mais sans déboucher sur une transformation pratique du monde. Elle fait figure d’opposition critique, mais son efficacité politique semble moindre que celle que permet la révolution.

La révolution ainsi semble se situer entre la révolte et la réforme, ou plutôt au-delà de ces deux formes d’action politique, puisqu’elle concilie l’intransigeance de la première et le souci d’efficacité de la seconde, se présentant ainsi comme la voie la plus tentante sur le chemin du progrès.

La révolution est-elle facteur de progrès ?

Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, comte Volney, dit Volney (1757 – 1820)

Dans Les Ruines ou méditation sur les révolutions des empires (1791) Volney élabore une réflexion à partir des ruines de Palmyre en Syrie. Les vestiges de l’antique cité sont la preuve que les grands empires, aussi puissants soient-ils, ne sont pas immortels. L’histoire de l’humanité apparaît comme une alternance de phases de grandeur (qui ne sont pas synonymes de progrès constant) et de décadence. Volney déplore ainsi un temps qui échappe aux pouvoirs de l’homme et qui ne laisse que des décombres : « Les temples sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont comblés, les villes sont détruites, et la terre nue d’habitants n’est plus qu’un lieu désolé de sépulcres… Grand Dieu ! d’où viennent de si funestes révolutions ? »

Mais Volney n’accuse ni le sort ni la divinité de ce déclin des civilisations. Du « génie des tombeaux et des ruines » le narrateur reçoit des leçons sur la nature humaine et l’histoire du monde dont la destinée lui incombe à lui seul : « L’homme reporte en vain ses malheurs à des agents obscurs et imaginaires ; il recherche en vain à ses maux des causes mystérieuses, étrangères. (…) L’homme est régi par des lois naturelles, régulières dans leur cours, conséquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence ; et ces lois, source commune des biens et des maux, ne sont point écrites au loin dans les astres, ou cachées dans des codes mystérieux : inhérentes à la nature des êtres terrestres, identifiées à leur existence, en tout temps, en tout lieu elles sont présentes à l’homme. (…) Que l’homme connaisse ces lois (…) et il connaîtra les moteurs de sa destinée ; il saura quelles sont les causes de ses maux, et quels peuvent en être les remèdes »

Plus loin, Volney exhume trois lois primordiales de la nature humaine : l’amour de soi, le désir de bien-être, et l’aversion de la douleur. L’amour de soi modéré et prudent est un principe de bonheur et de perfection. Mais aveugle et désordonné (déréglé, transgressif), il se transforme en poison corrupteur, fécond en calamités. De même que la raison obscurcie par les croyances religieuses : en privilégiant un monde imaginaire dont il se fait un asile l’homme sombre dans l’ignorance : « L’ignorance et la cupidité ! voilà la double source de tous les tourments de la vie de l’homme ! »

Cette double source est la cause des guerres au sein des Etats, et de la division, au sein des sociétés, entre oppresseurs et opprimés, entre maîtres et esclaves. Pour mettre un terme aux effets négatifs des passions Volney prône l’institution de lois, de gouvernements équitables et de conventions régissant les rapports interindividuels : « Les anciens Etats prospérèrent, parce que les institutions sociales y furent conformes aux véritables lois de la nature, et parce que les hommes y jouissant de la liberté et de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés, purent déployer toute l’étendue de leurs facultés, toute l’énergie de l’amour de soi-même »

Pour autant, les lois vicieuses (non conformes à la loi de nature) et l’injustice des gouvernements conduisent également au malheur des peuples et à la subversion des Etats : « Un cercle éternel de vicissitudes naquit d’un cercle éternel de passions ». Agités par leurs propres passions, les hommes ont été les éternels instruments de leurs infortunes. Sous peine de tirer des leçons des décadences passées, les mêmes phénomènes se reproduiront et de nouvelles révolutions qui agiterons les peuples et les empires : « Ce n’est point en vain qu’ils enfreignent les lois de la Nature et les préceptes de la sagesse et de la vérité ».

Artisan de leur propre destinée, les hommes peuvent néanmoins, par la connaissance des lois de leur nature, se prémunir des révolutions : « Puisque les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l’ignorance, les hommes ne cesseront pas d’être tourmentés qu’ils ne soient éclairés et sages, qu’ils ne pratiquent l’art de la justice, fondé sur la connaissance de leurs rapports, et des lois de leur organisation. »

« La révolution concilie l’intransigeance de la révolte et le souci d’efficacité de la réforme, se présentant ainsi comme la voie la plus tentante sur le chemin du progrès. »

Volney loue les progrès de l’humanité depuis ses origines (du point de vue de la connaissance, de la moralité, de l’expérience, etc.) Il constate notamment que grâce à l’imprimerie (« art sacré, un don divin du génie ») la circulation des idées des Lumières lève l’obstacle de l’ignorance : « La communication des lumières d’une portion s’étendra de proche en proche, et gagnera le tout. Par la loi de l’imitation, l’exemple d’un premier peuple sera suivi par les autres ».

Volney oppose ainsi les révolutions au Progrès. Adoptant le motif astronomique d’un cycle inéluctable marqué par une forme de nécessité il considère les premières comme des mouvements cycliques de prospérité et de décadence qui rythment l’histoire de l’humanité. Mais rarement de façon radieuse : « En aucun lieu je n’aperçois le germe, ou ne pressens le mobile d’une heureuse révolution. »

La révolution comme évènement politique

Emmanuel Kant (1724 – 1804)

De son côté, Emmanuel Kant considère qu’une révolution politique peut apparaître comme un épisode violent, coûteux et inutile. Son inutilité et son inefficacité proviendrait justement de sa prétention (irréaliste) à faire fi de la continuité historique en créant un ordre parfait pour ainsi dire ex nihilo.

Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), il indique ainsi qu’une révolution « peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée ». 

En somme, le changement apporté par la révolution n’est qu’anecdotique, superficiel, il ne change rien en profondeur : il ne transforme pas les hommes eux-mêmes. Pour Kant, le public ne peut accéder que lentement au Lumières – et ce par l’usage public de la raison. Ce processus requiert donc un temps long et une certaine patience. A contrario, la révolution manifeste une forme d’impatience en constituant un processus passionnel, et par conséquent amaurose. Or, rien de pire qu’un événement aveugle pour se diriger vers les Lumières.

À cet argument pragmatique, Kant ajoute un second argument d’ordre moral et juridique : la révolution constitue une radicalisation de la révolte qui elle-même est contraire au droit. La révolte rompt avec les lois de la cité puisqu’elle déroge à l’obligation juridique et morale de faire en sorte que l’état civil perdure et se maintienne. Quand bien même l’ordre légal serait ou paraîtrait injuste, il est formellement interdit de lui résister, car il représente un tel progrès par rapport à l’état de nature qu’il importe de ne jamais régresser en deçà. Il réclame par conséquent une obéissance inconditionnée de la part des sujets qui ne sauraient prendre part à une quelconque entreprise de résistance ou de révolte. L’expression même de droit de résistance relève, du point de vue kantien, de l’oxymore : toute révolte rompt avec le régime du droit et ne saurait donc se réclamer de lui. Kant indique ainsi, dans la Doctrine du droit (1797), « contre le souverain législateur de l’Etat, il n’y a donc aucune résistance du peuple qui soit conforme au droit, car c’est uniquement par soumission à sa volonté universellement législatrice qu’un état juridique est possible ; en ce sens, il n’y a pas de doit de sédition, encore moins de rébellion. »

« L’insurrection républicaine est ce moment où la politique reprend ses droits sur le juridique, le peuple sur le souverain, la révolution sur la réforme. »

Et si toute résistance individuelle est indéfendable, toute révolution a fortiori l’est également. En suspendant l’ordre légal existant, la révolution créerait un vide juridique équivalent à une rechute dans l’état de nature. C’est donc au réformisme de prendre la relève d’une révolution moralement et juridiquement indéfendable. Seul un processus de réformes progressives peut en effet éviter les discontinuités dans la sphère du droit. Suivant cette logique légaliste, Kant affirme qu’« un changement dans la constitution politique (quand elle contient des défauts), qui peut bien parfois être nécessaire, ne saurait donc être opérée que par le souverain lui-même, à travers une réforme, mais non point par le peuple, à travers une révolution ».

L’exemple historique contre l’anathème théorique

Cependant, il semble que le fait particulier de la Révolution française résiste à ces condamnations a priori de la révolution en général. D’abord parce qu’elle suscite, malgré les excès qui la caractérisent, un vaste sentiment de sympathie dans toute l’Europe, sentiment que Kant reconnaît et partage. Dans Le Conflit des facultés (1798), il écrit : « Peu importe si la révolution d’un peuple plein d’esprit, que nous avons vu s’effectuer de nos jours, réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités (…), cette révolution trouve quand même dans les esprits de tous les spectateurs (qui ne sont pas eux-mêmes engagés dans ce jeu), une sympathie d’aspiration qui frise l’enthousiasme et dont la manifestation même comportait un danger; cette sympathie par conséquent ne peut avoir d’autre cause qu’une disposition morale du genre humain ».

Cette disposition morale s’enthousiasme à l’occasion d’un événement qui marque l’avènement de la constitution républicaine, la seule qui est en soi moralement bonne et conforme au droit. 1789 est le signe qui montre que la raison pratique, sous sa forme juridique, peut se réaliser dans l’histoire. Quand bien même cette révolution échouerait, elle aurait manifesté un effort pour tendre vers l’instauration juridique d’un régime républicain et serait donc justiciable d’un jugement favorable. L’idée que l’on se fait a posteriori de la Révolution est irréductible à celle que l’on pouvait se faire a priori d’une révolution en général.

« Que les révolutions échouent, que les révolutions tournent mal, cela n’a jamais empêché les gens de devenir révolutionnaires. (…) Confusion du devenir et de l’histoire (…). Le problème concret, c’est comment les gens deviennent révolutionnaires. (…) Les palestiniens sont pris dans un devenir révolutionnaire. (…) L’affaire des hommes, dans les situations de tyrannie, d’oppression, c’est de devenir révolutionnaire, parce qu’il n’y a pas d’autre chose à faire. Quand on nous dit ‘ça tourne mal tout’, on ne parle pas de la même chose, c’est comme si on parlait deux langues absolument différentes. L’avenir de l’histoire et le devenir actuel des gens, ce n’est pas la même chose ». Gilles Deleuze, « G comme Gauche », Abécédaire

En un sens, même si Kant estime qu’une révolution est toujours injuste, il reconnaît que la Révolution ne peut être jugée uniquement selon des critères juridiques et formels, mais aussi et d’abord peut-être en fonction de son contenu politique. De fait, une révolution qui aurait manifesté un désir de régresser dans l’ordre de la moralité (une contre-révolution) n’aurait sans doute pas provoqué le même mouvement de sympathie. On ne peut condamner indifféremment toute révolution, il convient de juger sur pièce

Partant, si la révolution réussit, alors qu’elle n’est pas juridique, elle aura permis que s’instaure et se consolide un ordre juridique et politique nouveau plus conforme à l’idée du droit. Kant s’aperçoit que le droit peut, dans certaines circonstances, émerger avec les moyens du non-droit, c’est-à-dire par la force. La Révolution apparaît ainsi comme un fait historique dont la rationalité proprement politique échappe à un jugement étroitement juridique ou moralisant. Si la Révolution est orpheline de fondement juridico-moral, elle possède une productivité politico-institutionnelle qui lui confère par là une légitimité historique. L’insurrection républicaine est ce moment où la politique reprend ses droits sur le juridique, le peuple sur le souverain, la révolution sur la réforme. Selon le philosophe André Tosel, la position kantienne se comprend comme la « reconnaissance réaliste de l’antinomie dramatique de l’histoire elle-même. Le droit ne vient pas à l’existence avec les moyens du droit. Le fait sur lequel il commence et s’appuie n’est pas un fondement juridique ».

En somme, puisqu’il existe, au fond du cœur humain, une disposition morale irrépressible, puisqu’un désir ou une passion de la justice est inscrite dans chaque homme, le droit rationnel ne saurait être violé éternellement et les obstacles à sa réalisation ne sauraient perdurer sans fin. Aussi, tout régime despotique qui serait sourd à la puissante revendication en faveur du droit qui se fait entendre au sein du peuple est inévitablement exposé à se voir renversé par une révolution violente et désireuse d’instaurer le règne d’un droit conforme aux exigences de la raison pratique. La révolution retentit alors comme un cri de la nature (« Ruf der Natur ») trop longtemps étouffée par les mécanismes de contrainte propres à l’Etat despotique. Tout refus réformiste est par conséquent voué à terme à l’échec. Kant écrit dans Vers la paix perpétuelle (1795) : « La sagesse de l’Etat considérera donc comme son devoir, dans l’état actuel des choses, de faire des réponses conformes à l’idéal du droit public ; et quant aux révolutions, dans la mesure où la nature les amène d’elle-même, de les utiliser, non pour maquiller une oppression encore plus grande, mais comme un appel de la nature pour parvenir, par une réforme fondamentale, à une constitution légale, fondée sur des principes de liberté durable. »

Si dans l’esprit du philosophe allemand la révolution est toujours illégale, portée par la soif de justice elle s’inscrit néanmoins dans les desseins de la nature et se trouve donc, dans certaines circonstances, inéluctable.

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1 réponse »

  1. Long…Lecture au fil des lignes, avec accroche sur les aspérités.
     » Se révolter, ce n’est pas encore agir. » Ah oui ? Et les jacqueries ? Et les soulèvements commerçants et autres ?…
    « La révolution ainsi semble se situer entre la révolte et la réforme ». Non, la révolution est l’étape suivant la révolte, qu’elle amplifie et pousse jusqu’à abattre l’ordre existant pour mettre un autre tout à fait différent à la place. La réforme est au début, en termes d’importance et de force. En fait, elle n’a rien à voir avec la révolte et encore moins avec la révolution. C’est une sorte d’aménagement du système existant. Voir socialiste et macronistes. Avec une intention de le conserver et de l’amplifier dans son essence,ou de le changer cosmétiqument.
    J’ai suivi le fil du long chemin sur Kant…Qui s’avère être un bon conservateur…La loi, la loi, la loi…Même divine, c’est toujours les juges, les juges, les juges bien vêtus, bien campés sur leur fortune qui juge à l’aide d’universaux bien concoctés dans leur têtes de bourgeois, comme la philosophie de Kant. C’est logiquement qu’il écrit :
    « La sagesse de l’Etat considérera donc comme son devoir, dans l’état actuel des choses, de faire des réponses conformes à l’idéal du droit public ; quant aux révolutions…appel de la nature pour parvenir, par une réforme fondamentale, à une constitution légale, fondée sur des principes de liberté durable ».

    Même d’un point de vue réactionnaire, c’est daté. Kant n’a pu voir l’avènement de l’Etat, encore moins de l’Etat mondial actuel, le Marché. Il n’ a plus de mesure morale, légale, ni d’espérance humaine. Il y a des plans et des constructions faites pour le profit sur toute la planète qui détruisent toute résistance humaine, s’affranchissent de l’humanité d’une manière fractale, puisqu’on on retrouve cette dimension d’indépendance vis-à-vis du droit comme des exigences et visions humaines, dans le développement des villes que les promoteurs impulsent sans souci urbanistique, ni marchand, mais pour faire du profit avec la complicité des maires ou des ministres, à qui est distribué un pourcentage des profits.
    Pour en finir avec l’obssession kantienne et sa lunette à la fois méprisante et déformante des révolutions, on peut rappeler que même les dictateurs sont des « Etats de droit ». Ce qu’il faudrait souffler aussi au politicaille nommé Valls, et tant d’autres qui rampent dans les antichambres de l’OTAN ou des fascismes qui se lèvent.

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