Culture

Hamid Dabashi désosse les intellectuels compradors

Hamid Dabashi enseigne la littérature comparée à l’Université Columbia à New York. Son essai « Brown skin, white mask » publié en 2011 est un examen critique du rôle que jouent certains intellectuels immigrés qui reprennent le discours essentialiste d’une partie de la classe dominante, qui à son tour utilise ces derniers comme faire-valoir pour valider ce discours .

Frantz Fanon (1925 – 1961)

En réponse à l’essai de Mayotte Capecia Je suis une Martiniquaise paru en 1948, Frantz Fanon s’est probablement senti appelé à répondre en écrivant Peau noire, masque blanc en 1952. Un demi-siècle plus tard, Hamid Dabashi n’a pas pu se retenir de répondre aux mémoires d’Azar Nafisi publié en 2003 avec son essai Brown skin, white masks. Dans cet essai, Dabashi a cherché à exposer les rouages idéologiques du discours stigmatisant porté par des personnes issues de cette même minorité, en analysant la nature et la fonction de celles et ceux qu’il convient de nommer les intellectuels compradors. Ces derniers ont contribué, selon l’auteur de l’essai, à propager des concepts controversés tels que « le choc des civilisations » et à la dichotomisation de l’islam et de l’Occident faisant de du premier l’ennemi démoniaque de l’Occident chrétien. Le concept anglo-saxon de native informant a été utilisé pour la première fois par le journaliste Adam Shatz pour décrire l’universitaire Fouad Ajami, partisan de la guerre en Irak. Dabashi a remplacé le terme native informant par native informer, considérant que ces derniers prétendaient détenir des informations et un savoir qu’ils n’ont pas.

La guerre en Irak de 2003, rappelle Dabashi, n’eût été possible sans un récit assimilant ce pays à une nation sans histoire qui aurait besoin des armées étrangères pour sauver ses citoyens des atrocités de leur culture rétrograde. L’intérêt de l’essai vient en réponse à la question suivante : qui a aidé les va-t-en-guerre à déshumaniser les irakiens ? Les « informateurs indigènes » dont parlent Dabashi sont des intellectuels qui ont émigré aux États-Unis et parlent principalement l’anglais avec un accent. Cet accent est censé les authentifier et leur donner un certain exotisme et rendre leurs – fausses – informations sur leur pays d’origine crédibles pour le public américain. L’ironie de l’histoire est que les médias vont présenter les « informateurs indigènes » comme les savants d’une culture qu’eux-mêmes dévaluent. « Avec les services qu’ils sont désireux de fournir, les informateurs indigènes présentent un aspect paradoxalement positif, car ils deviennent des caricatures d’eux-mêmes en caricaturant les cultures qu’ils représentent ou dénaturent », relève Dabashi.

Encore aujourd’hui, le roman semble le terrain préféré pour ces représentations. Le juge Marc Trévidic pensa sûrement innover en publiant sa fiction Ahlam (2016), pourtant il ne fait que reproduire des stéréotypes visiblement indéracinables : là-bas, il y a des hommes violents et criminels, et des familles qui étouffent la liberté des jeunes femmes. Le message en filigrane : la rupture avec l’environnement familial d’origine, problématique par essence, est une condition sine qua non de la réussite sociale. Ce discours prend la forme d’un schéma à trois où le sauveur étranger vient écarter le mâle indigène et sauver la femme indigène sujette à oppression. Edward Said dans l’Orientalisme (1978) l’avait déjà saisi : « Le cinéma et la télévision associent l’Arabe soit à la débauche, soit à une malhonnêteté sanguinaire. Il apparait sous la forme d’un dégénéré hypersexué, assez intelligent, il est vrai, pour trame des intrigues tortueuses, mais essentiellement sadique, traitre, bas. (…) En parlant, il fait une grimace suggestive : c’est une image dégradée du cheikh de Valentino qui est en circulation ».

Le centre et la périphérie

Dabashi propose une réflexion qui se situe dans une certaine continuité des idées développées par Frantz Fanon, Kwamey Anthony Appiah, Malcolm X, Edward Said et récemment Adam Shatz. Toutefois, c’est l’analyse de Malcolm X dudit phénomène qui reste la plus pertinente pour Dabashi. Dans un discours intitulé « Message to the Grass Roots » prononcé le 10 novembre 1963, le célèbre militant des droits de l’homme afro-américain a très bien analysé la fonction de ce qu’on nommera plus tard « l’oncle Tom ».

L’informateur indigène se déplace dans l’espace politique et médiatique comme le « Nègre de maison » de Malcolm X dans la propriété des champs, c’est un va-et-vient continuel entre le centre (le pouvoir) et la périphérie (objet du pouvoir), entre la maison du propriétaire et les « Nègres des champs », informant le premier sur ce qui se déroule dans cette périphérie. Détenteur de ce privilège, le « Nègre de maison » se considère comme un bon serviteur de la maison tandis que le « maître de maison » voit en ce dernier l’être authentique et digne de la maison. Bien sûr, les deux ne font que se tromper mutuellement puisque l’information est faussée par ce va-et-vient qui n’informe en rien mais sert davantage à rassurer les deux protagonistes dans leur pouvoir.

L’essayiste revient longuement sur la carrière de Fouad Ajami qu’il présente comme l’intellectuel compradore type, natif du Liban, qui a émigré et vécu aux États-Unis et dont l’appui à la guerre contre l’Irak fut repris et mis en avant par la presse américaine, déclarant : « Nous, les Américains, devons comprendre comment fonctionne l’esprit de ces Arabes ! ». Pour Dabashi, l’une des ruses de ces intellectuels est d’utiliser des causes justes telles que les droits des femmes et la démocratie mais dans une intention non désintéressée puisqu’il s’agit d’aider leur employeur dans leurs politiques d’interventionnisme militaire.

Dans un autre style, Hal Lehrman commentant le livre anti-arabe de Sania Hamady (Temperament and character of the Arabs, 1960), se hâte rapidement à rappeler que celle-ci est arabe, insinuant par-là que tout ce qu’elle dit a une légitimité incontestable car elle parle des siens et ne peut donc se tromper. « Ce passage robuste mais typique vient d’un livre critique sur le tempérament arabe, écrit non pas par une « impérialiste » ni même par un intellectuel occidental expert, mais par une Arabe aux références impeccables pour une telle étude. » C’est cet argument orientaliste qui peut bénéficier à Fadela Amara, ancienne présidente de l’association « Ni putes ni soumises ». Être arabe vous « accrédite » de parler sur les arabes, et de dire tout et n’importe quoi. Hal Lehrman n’éprouve d’ailleurs aucune gêne à rappeler que Sania Hamady a elle-même avoué que son essai sur les Arabes ne détient aucune valeur scientifique : « Sa méthode, comme elle le précise elle-même, n’est pas « scientifique ». Elle s’appuie sur l’histoire, son propre souvenir et les rapports d’autres observateurs, plutôt que sur une masse d’échantillons mesurés et techniquement précis. »

Dans notre récente vie médiatique, Sonia Mabrouk, journaliste récemment arrivée en France, n’a aucun mal à affirmer à un journal d’extrême droite que la « France n’est pas multiculturelle et ne peut l’être » avant d’embrayer sur le fameux on-ne-peut-plus-rien-dire : « Heureusement, il en existe qui résistent au politiquement correct. Cependant, il y a une chose encore plus grave que le politiquement correct, c’est l’autocensure en amont, qui conduit certains à ne pas dire ce qu’ils pensent pour plaire à ce que l’on croit être le plus grand nombre qui est en fait une élite autoproclamée essayant d’influencer l’opinion. » Sonia Mabrouk reste tout de même un « mélange d’italien, de français et d’arabe, mâtiné d’accents latins et grecs, parlé à Alexandrie, Marseille, Athènes et Carthage » pour le journal, mais ensemble ils vont fermer la porte du multiculturalisme après avoir profité de ses avantages.

« L’une des ruses de ces intellectuels est d’utiliser des causes justes telles que les droits des femmes et la démocratie mais dans une intention non désintéressée puisqu’il s’agit d’aider leur employeur dans leurs politiques d’interventionnisme militaire. »

Derrière toute cette mise en scène se cache un problème plus profond, intemporel et qui dépasse l’Orient. Dabashi revient sur les travaux du sociologue et psychologue William Kornhauser dans The politics of Mass Society (1959). Ce dernier avait analysé l’apport négatif des intellectuels déracinés qui encouragent une atmosphère frénétique de peur et de haine. Détachés de leur lien organique, en termes de classe, de communauté ou de nation, ces intellectuels déracinés « lancent des discours millénaristes en réponse à leur propre sentiment de perte de fonction sociale et de relation dans la société de masse […] et semblent être plus disposés envers les mouvements de masse que les corporations (comme les universités) ». Parlant de son pays d’origine, Hamid Dabashi ne renonce pas à la nuance puisqu’il est pour lui nécessaire de « critiquer la calamité de la République islamique » mais il y a des limites, car « construire un canon littéraire pour un empire prédateur est une tout autre affaire ».

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1 réponse »

  1. Article intéressant sur le fond, mais vraiment desservi par son angle polémique sur la France. Lorsque Sonia Mabrouk évoque le refus du « multiculturalisme », ce n’est absolument pas pour nier que les Français peuvent avoir des racines, des origines, des parcours divers tant au plan ethnoculturel, religieux que linguistique ! Cette affirmation est d’une mauvaise foi crasse. Le « multiculturalisme » est un projet politique fondé sur la juxtaposition de communautés sans autre appartenance englobante à la nation qu’un procéduralisme juridique et une inclusion économique (cf. le Canada, qui en est la démonstration en acte), qui aboutit dans les faits à un « multiconflictualisme ». On peut défendre ce modèle, mais c’est sur cette base socio-politique, et non sur la France qui serait « multiculturelle » parce qu’elle accueille des immigrés venant de partout. L’assimilation républicaine, vous connaissez?

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