Politique

Quentin de Pimodan : « La résolution de la crise du Golfe ne sera que de façade »

Quentin de Pimodan est analyste international à l’Institut de recherche pour les études européennes et américaines basé en Grèce. Il a passé plusieurs années au Yémen, au Koweït et à Bahreïn, où il a co-écrit « The Khaleeji Voice » (2014), une série de six livres documentant des artistes urbains dans les six pays composant le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Il revient pour nous sur les rapprochements de ces dernières semaines entre les différents protagonistes impliqués dans la crise du Golfe qui oppose depuis juin 2017 le Qatar au Quartet formé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Egypte. Le prochain sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se tiendra en Arabie saoudite le 5 janvier 2021 avec la probable annonce d’une réconciliation entre le Qatar et l’Arabie saoudite.

Le Comptoir : La presse rapporte des pourparlers entre l’Arabie saoudite et le Qatar, sous une médiation américano-koweïtienne pour résoudre ce différend diplomatique qui a commencé en juin 2017. Quel regard portez-vous sur cette médiation ?

Quentin de Pimodan : Je ne pense pas que la médiation va changer grand-chose car la confiance est définitivement rompue entre les différents protagonistes. Le Qatar veille à ne pas perdre son indépendance, ce qui écarte une résolution du différend selon les termes imposés par le quartet. Toutefois, les pays du Golfe voudront probablement montrer une unité de façade face à l’Iran, même si on voit mal le Qatar couper les ponts avec un pays avec lequel il partage un gisement gazier commun. La posture du Qatar vis-à-vis de l’Iran est un vrai défi dans cette crise car Doha n’a pas intérêt à une escalade de la violence qui pousserait au bombardement de sites pétrochimiques de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe.

La résolution du conflit peut toutefois contribuer à la stabilité d’une région qui en souffre énormément. Cette stabilité sera certes de façade mais les pays du Golfe savent qu’ils partagent une culture et une économie communes et des populations interconnectées, ce qui les oblige à s’unir. Ils ont les moyens financiers pour avoir une stabilité régionale et celle-ci contribue à leur propre stabilité.

Vous parlez des populations du Golfe. Quelles sont les conséquences sociales de cette crise sur ces derniers ?

Cette crise a créé un déchirement entre les familles qui viennent de tribus dispersées sur plusieurs pays du Golfe. Nous avons affaire à des familles supranationales. Certains déchirements sont plus anciens que d’autres, je pense notamment aux familles partagées entre le Qatar et le Bahreïn qui sont séparées depuis longtemps.

Je crois que la crise prendra du temps à réunir les ultra-nationalistes de chaque pays car ces derniers sont allés tellement loin dans la critique des autres en mettant une telle pression pour alimenter les critiques, du fait notamment des faiseurs d’opinions et autres éditorialistes qui demandaient à mettre la pression sur ceux qui ne condamnaient pas les autres pays. On pense notamment à la liste lancée par Saoud Al Qahtani qui vise à dénoncer celles et ceux qui ne critiquaient pas le Qatar.

Cela dit, si les nationalistes vont mettre du temps à se rapprocher, la confiance reviendra à travers ces structures familiales supranationales qui ont des liens de parenté étalés sur plusieurs pays du Conseil de coopération du Golfe. Le lien se refera grâce à ces familles interconnectées.

Plusieurs observateurs s’attendent à une position inflexible des Émirats arabes unis dans sa posture vis-à-vis du Qatar. Dans quelle mesure cette inflexibilité peut-elle évoluer ?

Elle va évoluer car les Émiratis n’auront pas le choix parce que les Saoudiens mettront le poids politique nécessaire pour imposer leur point de vue sur cette résolution du conflit. On sait par ailleurs que l’alliance émirato-saoudienne est basée sur des convergences d’intérêts temporaires mais qu’il y a également une défiance et des tensions à la frontière.

L’alliance a commencé à montrer ses limites au Yemen de manière visible. Cette divergence va probablement continuer à s’approfondir car les Émiratis ont tendance à avoir une position assez maximaliste. Je pense notamment à la mer Rouge où Riyad ne voit pas d’un bon œil toutes ces bases militaires Émiratis tout autour de la mer. Finalement, les Émiratis commencent à avoir la même politique qu’ils ont reprochée au Qatar : une politique internationale indépendante. L’Arabie saoudite ne peut l’accepter car elle se considère comme le leader du CCG, et que c’est à elle de décider de la politique internationale de la région.

Mais les leaders Émiratis sont intelligents et stratèges, ils ne risqueront pas une confrontation directe avec l’Arabie saoudite car ils sont conscients de leur propre géographie et de leur propre démographie. Ils suivront donc la ligne imposée par Riyad car c’est la véritable puissance régionale.

Armes de guerre françaises au Yémen : le gouvernement a-t-il menti ?

Depuis 2015, plus de 8 300 civils (dont 1 283 enfants) ont été tués au Yémen, et le conflit a plongé le pays dans l’une des plus graves crises humanitaires mondiales. © MOHAMMED HUWAIS AFP OR LICENSORS

La guerre au Yemen n’a-t-elle pas montré une limite à cet alignement ?

Les Émirats arabes unis ont en effet soutenu les séparatistes d’une telle manière que ces derniers ont pu livrer une guerre aux troupes soutenues par l’Arabie saoudite. Ils ont eu tendance ces derniers temps à pousser la ligne toujours plus loin mais je crois qu’à un moment l’Arabie saoudite va mettre tout son véritable poids car c’est la puissance économique, politique et religieuse de la région.

Cela a déjà débuté car la dernière sortie – d’une rare violence – de Turki Al Faycal  sur la normalisation avec Israël. Elle n’était pas seulement destinée envers Israël et les États-Unis, mais c’était aussi un message que les Saoudiens veulent faire passer aux Émiratis qui est le suivant : « Nous sommes les véritables dirigeants de la région et nous, nous ne bradons pas notre normalisation avec Israël. » C’est en fait une petite critique envers les Émiratis. Et pour le dossier qatarien, c’est la même chose : « c’est nous, Saoudiens, qui allons régler la question, votre avis n’est pas important. »

Et ce niveau d’alignement est-il de même pour les autres membres du quartet ?

En ce qui concerne l’Egypte, je pense qu’elle va suivre la position saoudienne même si elle a un réel problème avec Al Jazeera. Mais les choses seront bien plus compliquées entre le Bahreïn et le Qatar car la dispute entre les deux est historique.

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le Bahreïn est la tête de pont de l’Arabie saoudite, les choses sont plus complexes ici. L’histoire entre le Qatar et le Bahreïn est faite de tensions, notamment entre les deux familles régnantes : c’est depuis le Qatar où elle était installée que la famille royale Bahreïnite des Al Khalifa s’est emparée du Bahreïn à la fin du XVIIIe siècle. La naissance des deux États est intrinsèquement marquée par un manque de confiance. Par ailleurs, une dispute territoriale entre les deux pays rend la position Bahreïnite plus stricte envers le Qatar.

On peut donc penser que les Émiratis plus intransigeants envers le Qatariens mais on oublie que les Bahreïntes sont moins vocaux mais leur ressentiment est plus ancré. Il y a par ailleurs un mépris de classe des Bahreïnies envers les Qatariens car les premiers se sont développés économiquement avant les deuxièmes. Ils ont une classe sociale locale pauvre que le Qatar n’a pas. La blessure est donc plus profonde entre les deux et dure depuis longtemps.

Le Conseil de coopération du Golfe a semble-t-il été paralysé par cette crise. De quelle manière cette crise peut-elle relancer cette organisation régionale ?

S’ils sont prêts à apprendre de leur erreur et décident d’un processus plus intégré, notamment dans la précision de décisions politiques, ils peuvent alors profiter de la crise pour mettre tout le monde autour de la table, et voir comment ils peuvent reformer l’organisation d’une meilleure manière, en écoutant tous les protagonistes. Mais cela me semble peu probable dans la pratique car l’Arabie saoudite peut difficilement accepter que sa voix puisse être mise sur le même plan que d’autres. Elle voudra diriger le Conseil de coopération du Golfe.

Je pense toutefois que le volet économique du CCG sera relancé et sera efficace. Ce sont des économies en pleine mutation et tous ont emboîté le pas des économies décarbonées. Cela explique l’intérêt de la résolution des conflits car cela renforce cet espace mutuellement pénétré. L’idée d’introduire les taxes et d’avoir une cohérence économique régionale est très intéressante. Au fond, économiquement, ils ont une ligne directrice commune qui fonctionne.

Le Conseil de coopération du Golfe a pourtant souhaité suivre l’exemple de l’intégration européenne…

Le modèle de l’Union Européenne qu’ils revendiquaient me semble être actuellement peu réalisable car l’Arabie saoudite n’admet pas que tous peuvent avoir la même voix. On avait pensé à une intégration qui commence par l’économie pour finir par la politique mais la deuxième phase ne marche pas pour l’instant.

Sur les grands dossiers, notamment sur la Syrie, l’Irak ou la Palestine, le CCG n’avait pas de réponse commune et paraît fragilisé. Une politique étrangère commune n’a pas pu être réalisé. En revanche, le CCG, malgré la crise, a continué à fonctionner aux niveaux techniques. Par exemple, le mécanisme de lutte contre le financement du terrorisme (le TFTC) n’a pas cessé de fonctionner pendant la crise. La coopération a continué sur certains échelons, cela démontre que c’est une organisation qui fonctionne bien à certains niveaux.

Les pays du Golfe semblent être pris en étau entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Faut-il mettre cette médiation dans la perspective d’une volonté d’isoler davantage la République islamique d’Iran ?

L’Iran est le point central dans ce dossier. Ils vont se mettre d’accord mais le but n’est pas tant de vouloir isoler l’Iran mais d’avoir un front commun. Ils savent qu’un Iran qui est complètement aux abois est un Iran dangereux, comme l’ont prouvé la crise des missiles ou les attaques contre les navires.

Mais n’étaient-ce pas la requête des Saoudiens envers les Américains ?

Je ne pense pas que les Saoudiens soient irraisonnables à ce point car ils n’ont pas envie d’avoir une position complètement dangereuse. Le but est donc d’avoir une position unifiée face au géant perse mais personne n’a intérêt à voir la voie d’acheminement du pétrole et du gaz perturbé ou bloqué. Tout le monde a intérêt à consolider la stabilité dans la région.

Ils savent qu’ils ne vont pas pouvoir délocaliser leur voisin. D’ailleurs, le Koweït, Oman et le Qatar ont moins de problèmes avec l’Iran. Et les Émirats arabes unis ont officiellement repris contact avec les Iraniens. En revanche, ils auront tous un front commun car ce sont les mêmes familles et tribus arabes. La rivalité entre les Arabes et les Perses n’a pas complètement disparu.

https://s.france24.com/media/display/cbf1a306-21df-11eb-8622-005056bff430/w:1280/p:16x9/000_1I071F.webp

Le prince saoudien Mohammed ben Salmane et Donald Trump lors du sommet du G20 à Osaka, le 29 juin 2019. © AFP

Cette crise diplomatique a commencé avec le mandat de Trump et peut se régler en partie avec la fin de son mandat. Quel regard portez-vous sur le bilan de l’administration de Trump dans le Golfe ?

La crise peut se régler de façade là-aussi non pas grâce à Trump mais parce que Biden arrive. En ce qui concerne Trump, rien n’est dit qu’il ne reviendra pas. Le Trumpisme est là pour longtemps. La défiance restera là.

La politique de l’administration Trump est indissociable de celle du Moyen-Orient. On peut dire que c’est l’un des présidents qui a le plus modifié le jeu et la carte au Moyen-Orient, pour le meilleur et pour le pire. La reconnaissance d’Israël par certains pays arabes n’est pas un acte qu’on aurait imaginé il y a quelques temps. Il a rebattu les cartes et l’impact sur le CCG a été important. C’est le cas avec la normalisation avec Israël qui crée une tension entre ces pays. L’effet Trump est évident, c’est le cas dans la tension entre l’Arabie et les Emirats, la sortie de Turki Al Faycal à Manama est révélatrice.

Sur l’Iran, il a fait exactement ce que les Saoudiens voulaient qu’ils fassent, à savoir adopter une position dure. Ce qui est intéressant ici, c’est que les Saoudiens se sont rendus compte, à mon sens, qu’avoir un Iran tant poussé dans ses retranchements est toujours dangereux.

Ils ont toujours critiqué le JCPOA (The Joint Comprehensive Plan of Action) en disant que ça leur permet de financer leurs invasions et agissements, c’est certes vrai. Mais l’Iran a été particulièrement violent – de manière inédite – envers les pays du CCG en les attaquant directement, alors que c’était précisément la politique d’isolement qu’ils cherchaient. En fait, ils se sont rendus comptes que la politique extrêmement sévère de la part des Etats-Unis n’arrangerait pas forcément leurs intérêts contrairement à ce qu’ils ont toujours pensé. Le GCC s’est retrouvé pour la première fois frappé directement par l’Iran alors que les Américains faisaient la politique qu’ils voulaient.

La position française me semble la plus raisonnable car elle dit la chose suivante : si on fait entrer l’Iran dans un accord sous la supervision des organisations internationales, il y aura un cadrage sur le nucléaire avec un droit de regard qui nous permet de surveiller les actions des Iraniens. En dehors de tout cadrage, on ne sait pas ce que l’Iran fait et ça peut s’empirer.

Nos Desserts :

Catégories :Politique

1 réponse »

  1. « Sur les grands dossiers, notamment sur la Syrie, l’Irak ou la Palestine, le CCG n’avait pas de réponse. » Ce commentateur me semble être une sorte de Quatremer à l’UE…
    Analyse hors-sol, géopolitique complètement détachée des peuples, minimisant la main de fer de l’impérialisme US, l’écrasement féroce des yéménites, l’extinction programmée des palestiniens, comme la barbarie de ces régimes, des rois auto-proclamés qui n’hésitent pas à torturer et tuer tout ce qui dérangent leur règne ignoble, arrièré et astronomiquement couteux.

    En fait, ce genre de personnage, et ce genre de think-tank, d’où il vient, légitiment ce fonctionnement complètement stratosphérique de puissances qui jouent à la guerre pour montrer leur puissance, maintenir leur groupuscules hégémoniques et se goinfrer. C’est l’histoire des peuples qui est la nôtre, celle qu’il faut dire, enseigner, pour que s’effondrent ces royaumes absolument nuisibles, à commencer par le royaume US.

    Ce genre de commenteur, fait d’une lénifiante et fallacieuse histoire de continuateurs de Chamberlain, qui nous mènent à l’abyme.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s