Politique

Édouard Jourdain : « Les communs permettent une alternative à la propriété privée et à l’État »

Docteur en philosophie et en science politique, Édouard Jourdain est spécialiste de la pensée libertaire et de Pierre-Joseph Proudhon. Il a publié ces derniers mois, trois essais importants sur les communs : « Les communs » (PUF, collection « Que sais-je ? »),  « Les nouveaux biens communs » (Éditions de l’aube-Fondation Jean-Jaurès) et « Elinor Ostrom, Le gouvernement des communs » (Michalon, collection « Le bien commun »). Nous avons souhaitez l’interroger sur ce concept économique libertaire souvent mal compris et peu connu.

Le Comptoir : Selon vous, il faut distinguer« les choses communes, les biens communs, les communs et le commun ». Pouvez-vous revenir dessus ?

Édouard Jourdain

Édouard Jourdain : Les choses communes sont des choses sans maître qui sont communes de fait. L’eau et la lumière par exemple sont des choses communes indispensables à la vie et n’appartiennent a priori à personne. Les biens communs et les communs, qui vont faire l’objet d’une analyse approfondie de la part du prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, sont respectivement des ressources et des institutions.

Les biens communs sont des ressources partagées qui peuvent faire l’objet de règlementations collectives par une communauté : on arrive alors à la notion de communs. Quant au commun, il désigne un principe plus large dont la dimension est politique : il ne s’agit pas seulement de désigner des ressources avec des règles de gestion mais bien de concevoir comment une société peut s’emparer des communs pour penser un dépassement à la fois de l’État souverain et du capitalisme.

Un bien commun est un bien non excluable et rival. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie ? En quoi cela distingue les bien commun des autres biens, privés ou publics ?

C’est Elinor Ostrom qui singularise ici les biens communs dans la distinction classique que fait l’économiste Samuelson entre les biens privés et les biens publics qui sont pensés comme les deux seules possibles mode de gestion des biens. Les biens privés sont caractérisés par le fait qu’ils sont rivaux (Ce que A consomme ne peut être consommé par un autre) et excluables (Un individu A peut être exclu de la consommation d’un bien s’il n’en paye pas le prix). Les biens publics sont caractérisés par le fait qu’ils sont non rivaux (la consommation de A n’empêche pas la consommation de B) et non excluables (Les ressources sont en accès libre).

« Il s’agit de concevoir comment une société peut s’emparer des communs pour penser un dépassement à la fois de l’État souverain et du capitalisme. »

Les premiers correspondent à une gouvernance par le marché, les seconds à une gouvernance par l’État. Buchanan avait ajouté un troisième type de bien qu’il appelait les “biens clubs”, exclusifs et non rivaux. Ostrom ajoute un quatrième type de biens que sont les ressources communes (ou biens communs), qui « partage avec les biens privés l’attribut de la soustractabilité et la difficulté d’exclusion avec les biens publics. »[1]

Cette approche par les biens trouve cependant vite ses limites dans la mesure où les délimitations ne sont plus claires pour définir un commun qui peut parfois être exclusif (comme le four d’un village), non rival (comme les communs informationnels) ou quand les biens publics deviennent des communs dès lors qu’ils font l’objet d’une gestion plurielle et collective avec les parties prenantes.

En 1968, Garrett Hardin publiait « La tragédie des communs », expliquant que si on laisse les individus utiliser librement les communs, cela mène à une surexploitation. En quoi cette théorie s’avère fausse ?

Considérant des pâturages communs où des bergers cherchaient à nourrir le plus grand nombre d’animaux, Hardin soulignait la tension entre les intérêts individuels et l’intérêt collectif : chaque berger avait intérêt à maximiser ses gains individuels mais le champ n’appartenant à personne, s’ensuivait une surexploitation de la ressource, en l’occurrence l’herbe, et par conséquent une forte hausse du coût d’usage qui conduisait à la ruine de tous.

Hardin considérait qu’il n’existait que deux solutions possibles pour remédier à cette tragédie : la première consiste à privatiser les ressources communes afin d’inciter les propriétaires à les gérer rationnellement, la seconde est de confier la gestion des ressources à l’État, jouant le rôle du tiers planifiant l’activité et taxant les appropriateurs. Pour Hardin, les communs sont donc uniquement des ressources disponibles. Son raisonnement repose sur un postulat anthropologique abstrait largement tributaire de la théorie des jeux et plus particulièrement du dilemme du prisonnier. Il s’agit d’individus enfermés dans une cellule qui n’ont pas la possibilité de communiquer et qui échouent à collaborer.

« Les communs sont liés à des communautés, et donc à un sens collectif. »

Le mérite d’Elinor Ostrom est d’avoir montré que la conception des communs de Hardin reposait sur une conception abstraite ayant peu de choses à voir avec les communs réels gérés collectivement depuis des millénaires (comme les réseaux d’irrigation ou les pêcheries). C’est que les communs sont liés à des communautés, et donc à un sens collectif, amenant les individus à négocier et à communiquer dans une perspective qui ne se réduit pas à des intérêts immédiats. En effet, faisant l’objet d’un auto-gouvernement qui n’est imposée ni par le marché, ni par l’état, le souci des biens communs est toujours de concilier le droit d’usage avec la préservation des ressources.

Or, cette conciliation, comme le montre la gestion de biens communs complexes, est rendue possible grâce aux valeurs partagées par les membres de la communauté.

Quelles sont les apports d’Elinor Ostrom à la théorie des communs ?

Je retiendrais deux points essentiels : le premier consiste en ce qu’elle montre que les individus sont dotés d’une réelle capacité à entrer en coopération et à concevoir des règles de coordination et de gestion de ce qu’ils considèrent comme relevant d’un intérêt commun, consacrant ainsi une responsabilité partagée des individus.

Les ressorts de l’intérêt privé et la compétition (pour les tenants du marché) ou de la hiérarchie et de la soumission (pour les tenants de l’État) ne sont que deux modes de gestion/distribution de la ressource parmi d’autres et manifestent en de très nombreuses occasions leur inadaptation à la situation. Le second point consiste en ce qu’elle montre que l’efficacité et le développement des communs ne se conçoit que dans un cadre plus large que le leur. Ils participent d’une approche politique dans la mesure où ils s’inscrivent dans un environnement institutionnel et matériel qui les dépassent la plupart du temps, demandant ainsi une approche polycentrique prenant en compte différents niveaux d’enjeux et de décision.

Elinor Ostrom (1933-2012)

C’est dans un article publié peu avant sa mort qu’Elinor Ostrom montre la nécessité d’une telle approche contre l’idée de communs locaux qui auraient l’illusion de pouvoir se suffire à eux-mêmes. Il s’agit d’un article qui traite du changement climatique et de perspectives d’approche à différentes échelles[2]. L’impasse est la suivante : chaque pays est incapable de mener seul une lutte contre le changement climatique, et des accords internationaux efficaces n’ont que très peu de chances d’aboutir en raison de la divergence des intérêts des États. C’est donc à différents niveaux qu’il faut envisager l’action collective, afin de ne pas attendre une solution unique émanant d’improbables consensus au niveau mondial.

En quoi les communs peuvent-ils permettre un autre système économique, ni libéral, ni étatique ?

Il faut revenir ici au phénomène des enclosures. Les communs constituent un mouvement à la fois de résistance et de développement de toute forme de coopération qui conjure les formes d’appropriation, que ce soit sous la forme de la propriété privée ou de l’État. Ce que désigne le mouvement des enclosures, « c’est un transfert de droits, de propriété, sans impliquer nécessairement sa matérialisation par une barrière physique. Des terres pouvaient être passées à une propriété exclusive sans être clôturées, tandis qu’inversement, des terres pouvaient être entourées de barrières sans cesser de faire l’objet d’un usage commun. »[3]

« On oublie souvent que le phénomène d’enclosure des communs a aussi une origine étatique et pas uniquement propriétaire. »

Thomas More (1478-1535)

C’est Thomas More qui, au XVIe siècle dans son Utopie, a sans doute décrit le mieux le phénomène des enclosures en Angleterre : « Les nobles, les riches, et même de très saints abbés (…) enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages, et n’y laissent que le temple, pour servir d’étable à leurs moutons. Ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés. (…) Ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos ; et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à vendre leurs propriétés. »[4]

Mais on oublie souvent que le phénomène d’enclosure des communs a aussi une origine étatique et pas uniquement propriétaire. Ce non pas tant pour des raisons financières (quand bien même l’impôt foncier devient un élément central dans son développement) que pour des raisons juridiques : l’État veut pouvoir monopoliser le droit.

Or, les communs comme source d’un droit constituaient un obstacle pour lui. Les communs, à l’encontre de ces deux formes d’appropriation, permettent de concevoir une alternative à la propriété privée et à l’État en développant des formes de coopération et d’autogestion par des formes de réappropriation communes de la chose publique ou des biens communs.

À quoi ressemblerait « une politique des communs » ?

Il en existe plusieurs variantes : on peut considérer qu’elle doit se cantonner à un tiers secteur censé limiter les dégâts du marché et de l’État en promouvant un peu plus de démocratie et d’égalité. Je pense pour ma part qu’une telle option est vouée à l’échec : dans un tel environnement les communs sont voués à périr ou à constituer la béquille d’un système qui marche mal.

« Entre l’économique et le politique je pense que les communs doivent s’intégrer dans un fédéralisme. »

Pour ma part, j’estime que les communs ne peuvent avoir d’avenir que s’ils constituent une nouvelle matrice pour repenser à la fois l’économique et le politique, notamment en inventant de nouvelles formes de gouvernance des entreprises qui intègrent dans leur conseil d’administration les travailleurs mais aussi les collectivités territoriales, les usagers, en intégrant les enjeux écologiques. Au niveau institutionnel, les administrations, notamment celles des collectivités territoriales doivent pouvoir aussi intégrer un maximum de parties prenantes afin que l’État ne se pose plus en propriétaire de la chose publique.

Entre l’économique et le politique je pense que les communs doivent s’intégrer dans un fédéralisme dont Proudhon avait déjà posé les bases en 1860. Dans cette perspective c’est la notion même d’intérêt général qui peut être re-conçu, ou si l’on préfère d’intérêt commun.

Nos Desserts :

Notes

[1] E. Ostrom, « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes », Revue de l’OFCE, vol. 120, no. 1, 2012, p.23.

[2] Elinor Ostrom, « A Multi-Scale Approach to Coping with Climate Change and Other Collective Action Problems », The Solutions Journal, Vol.1, p.27-36, 2010.

[3] I. Bruno et G. Salle, « Sous le sable, le commun ? » in C. Laval, P. Sauvêtre et F. Taylan (Dir.) L’alternative du commun, Hermann, 2019, p.185, cf. R. Kain, R. JP Kain, J. Chapman, R. R. Oliver, The Enclosure Maps of England and Wales 1595-1918: A Cartographic Analysis and Electronic Catalogue, Cambridge University Press, 2004.

[4] T. More, L’utopie, ou le Traité de la meilleure forme de gouvernement (1516), Librio, 2004,  p.25.

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