Le monde semble être en proie à une épidémie complotiste ces dernières années : le 11 septembre ? Un complot des Illuminati ; la pandémie de Covid-19 ? Une machination visant à déployer le réseau d’antennes 5G, permettre à Bill Gates de pucer la population, enrichir Big Pharma… ; Bill et Hillary Clinton ? Des pédophiles satanistes à la solde du Deep state ; la Reine d’Angleterre ? Une reptilienne. Loin de concerner uniquement les « masses », le conspirationnisme touche toutes les franges de la société sans distinction et entraîne une suspicion généralisée. Le qualificatif de « conspirationniste » est désormais utilisé à tort et à travers, à tel point que toute personne qui semble remettre en cause le projet néolibéral est taxée manu militari de « conspi ». Le complot est partout, et cette paranoïa généralisée entraîne une défiance vis-à-vis des institutions qui a culminé aux États-Unis avec le mouvement QAnon sous le mandat de Donald Trump. Dans cet article nous nous interrogerons sur la dynamique et les causes du conspirationnisme en tâchant de répondre à la question suivante : Comment les théories du complot contribuent-elles à renforcer l’ordre qu’elles prétendent dénoncer ?
Pour pouvoir comprendre ce qu’est le conspirationnisme il est nécessaire d’en revenir à la matrice de tous les complots, celle qui finit inexorablement par resurgir dès lors qu’un événement étrange survient : les Illuminati.
Les Illuminati : matrice de tous les complots ?
Les Illuminés de Bavière, plus connus sous le nom d’Illuminati, étaient une société secrète fondée en 1776 comme son nom l’indique dans le Royaume de Bavière. Bien que le terme de « société secrète » soit instantanément l’objet de tous les fantasmes, ce genre d’organisations n’était pas rare et on en comptait des centaines réparties dans tout le royaume à cette époque. En effet, depuis le début du XVIIIe siècle, des scientifiques, philosophes ou notables, épris d’un rationalisme « éclairé », créent des sociétés et confréries plus ou moins secrètes un peu partout en Europe dans le but de propager leurs idées sans subir d’interdits professionnels, voire même d’emprisonnements arbitraires à la demande du Clergé.
Dans le cas des Illuminés de Bavière, il ne s’agissait pas à proprement parler d’une société secrète ésotérique – le fondateur, Adam Weishaupt, rejetait la religion ainsi que les croyances – mais bien d’une société secrète politique. Le but des Illuminati était de fonder un culte de la raison où tout le monde aurait un égal accès à la connaissance, de promouvoir les idées républicaines d’égalité, de liberté et de fraternité, ainsi que d’abolir toute forme de propriété. À une époque dominée par le Clergé et la Monarchie, on comprend mieux pourquoi les Illuminés se devaient d’opérer dans le plus grand secret : leur projet était tout simplement considéré comme hérétique. En effet, la société secrète visait à détruire le Clergé ainsi que ses plus fidèles représentants, l’ordre des Jésuites, et à faire tomber les gouvernements afin de faire advenir une République.
Peu à peu, les Illuminati vont prendre de l’ampleur en recrutant leurs membres dans d’autres cultes – notamment les Francs-maçons –, ainsi que des personnalités haut placées de façon à accroître leur influence au sein des institutions. L’État prend peur car de plus en plus de membres des Illuminati sont présents au sein de ces dernières. D’autre part, des rumeurs commencent à circuler comme quoi ils organiseraient un complot dans le but de renverser l’État bavarois, ce qui va conduire à la publication d’un édit en 1785 interdisant les Illuminati, ainsi que toutes les sociétés secrètes en Bavière. Le mouvement des Illuminés de Bavière aura duré à peine dix ans.
Dès lors, pourquoi les Illuminati se retrouvent-ils systématiquement au centre de toutes les théories du complot ? Cela s’explique par la publication de deux livres : Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de l’Abbé Barruel, et Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe, carried on in the Secret Meetings of Free-Masons, Illuminati and Reading Societies, etc., collected from good authorities de John Robinson. Publiés à la fin du XVIIIe siècle, les deux auteurs accusent les Illuminati d’être les orchestrateurs de la Révolution française et américaine…
« Les Illuminati font vendre, et le conspirationnisme est devenu un business rentable pour tout un tas d’entrepreneurs s’étant fait une spécialité du complot. »
Quand apparaissent les théories du complot ?
Les théories du complot apparaissent systématiquement au lendemain d’un bouleversement politique ou social majeur : Révolution française, américaine ou d’octobre 1917, 11 Septembre, Covid-19… Ce qu’il est essentiel de noter, c’est que Barruel et Robinson étaient tous deux opposés à la révolution, et que, dans un moment de bouleversement politique sans précédent, ils tentaient coûte que coûte de trouver une explication à l’inexplicable : cela ne pouvait positivement pas être le fait du peuple, il était trop inculte, trop inconscient, trop aliéné pour pouvoir se mettre en mouvement de lui-même, non, l’explication devait se trouver ailleurs…
Si les Illuminati vont disparaître de la scène pendant tout le XIXe siècle pour expliquer la survenue d’événements politiques, ils vont faire un retour fracassant au début du siècle suivant. Lorsque éclate la révolution russe, mais également d’importants mouvements ouvriers partout dans le monde, les puissants tentent de trouver une explication. Deux livres, Secret societies and subversive movements, The need for fascism in Great Britain (1926) et Occult Theocrasy (1933), affirment que ces mouvements sont le fait d’une conspiration Illuminati. Les deux autrices, Nesta Webster et Lady Queenborough, soutiennent la thèse que les Illuminati seraient les descendants des Templiers, et que toutes les sociétés secrètes ayant existé se trouveraient être des groupes Illuminati financés par des banquiers juifs ayant pour but de dominer le monde.[1] Cette théorie ne va dès lors cesser de se diffuser, que ce soit au sein des cercles d’extrême droite ou de la culture populaire (Da Vinci Code, etc.), et le « récit » Illuminati va être repris par l’industrie culturelle, les stars de l’industrie musicale n’hésitant pas à mimer des gestuelles sataniques (cornes de Belzébuth) ou maçonniques (œil et triangle) dans le but de faire du buzz. Car oui, les Illuminati font vendre, et le conspirationnisme est devenu un business rentable pour tout un tas d’entrepreneurs s’étant fait une spécialité du complot, qu’on pense à Alex Jones, David Icke, Thierry Meyssan…
La défaite des mouvements noir aux États-Unis (assassinats de Martin Luther King Jr et de Malcom X, éradication du mouvement Black Panther, etc.) durant les années 1960 va également alimenter ce récit. Un changement se produit alors puisque, si jusqu’ici le conspirationnisme était l’apanage des puissants, c’est désormais au sein du « peuple » que se propagent les théories du complot afin d’expliquer ses échecs. Influence majeure de la musique hip-hop, les Last Poets illustrent ce basculement. Sur leur troisième album paru en 1973 figure le titre « E Pluribus Unum », qui fait référence aux symboles présents sur le billet d’un dollar : « La pyramide où se tient l’œil du diable qui a créé le mensonge », « les chiffres romains à la base de la pyramide datent le début de leur existence quand ils ont créé cette branche de l’Enfer, en 1776 »…[2] Comble de l’ironie, la date présente sur le billet (1776) fait référence à la déclaration d’indépendance américaine… mais correspond également à la date de création de l’ordre des Illuminés de Bavière, coïncidence qui n’a depuis cessée de proliférer sur Internet comme preuve de l’influence des Illuminati.
Un autre événement majeur de la fin du siècle va contribuer au regain d’intérêt des théories complotistes : la fin de la guerre froide, autrement dit la fin annoncée de l’histoire et des idéologies. Le monde bipolaire s’éloigne et avec lui la menace d’un ennemi extérieur ; désormais celle-ci sera invisible, terrée dans l’ombre, intérieure. S’en suivront tout un tas de mesures antiterroristes promulguées par les gouvernements, et une débauche de moyens pour espionner les populations, illustrée notamment aux États-Unis par le Patriot Act.[3] Les années 2000 et l’essor de l’économie mondialisée vont produire des effets dévastateurs pour une part croissante de la population (désindustrialisation, chômage, catastrophes climatiques, etc.) ; la « mondialisation heureuse » va alimenter la dynamique conspirationniste et son besoin de trouver une explication aux changements brutaux qui surviennent.
La fonction sociale des complots
France, mars 2020 : alors que le pays est confiné, une épidémie de rumeurs conspirationnistes pullule sur les réseaux sociaux cependant que la communication gouvernementale n’en finit pas de s’enliser. Un jour le gouvernement dit que le masque est inutile, le lendemain il annonce rendre son usage obligatoire ; le vaccin AstraZeneca est sûr… avant d’être interdit… Toutes ces hésitations ne seraient être authentiques mais une mise en scène n’ayant d’autre but que de permettre, au choix, de : déployer des antennes 5G, permettre à Bill Gates de « pucer » la population mondiale, stériliser les populations noires, etc. En effet, pour les conspirationnistes rien n’est jamais le fruit du hasard, et l’un des biais inhérents à la mécanique conspirationniste est le biais de proportionnalité : un événement à l’ampleur cataclysmique se doit d’être à la hauteur des conséquences : grandiose.
Les théories du complot ont une fonction sociale : elles occupent le vide quand prédomine le flou, et viennent mettre de l’ordre en fournissant une explication simple au chaos apparent. Explication qui conduit systématiquement à une seule et unique source, à savoir : les Illuminati, les franc-maçons, les juifs, etc.
Car c’est une constante des théories complotistes : elles ciblent systématiquement un groupe minoritaire au sein d’une société. Ce dernier, bouc émissaire idéal, est soupçonné « a priori de vouloir subvertir l’ordre politique, social, économique et moral établi, pour lui substituer un système de valeurs concurrent auquel [il a] juré allégeance et fidélité. »[4] On retrouve des traits caractéristiques du bouc émissaire : celui-ci est soupçonné d’avoir un appétit sexuel insatiable et de s’adonner à des pratiques déviantes (pédophilie, nécrophilie, zoophilie…), une soif de pouvoir, qu’il soit politique, économique ou moral, et, enfin, cela va de soi : il opère toujours dans le plus grand secret.
Ainsi, si on prend certaines figures du panthéon conspirationniste, qu’on pense aux Rockefeller, à Georges Soros ou encore Bill Gates, « ces personnalités incarnent, parmi d’autres, la figure type de « l’autre menaçant », de l’altérité à la fois élitaire (milliardaires), cosmopolite et éthnoreligieuse (la judéité de Soros est régulièrement soulignée) opposée au peuple ordinaire opprimé et paré de toutes les vertus. »[5]
Enfin, la mécanique conspirationniste procède toujours du particulier vers le général : « Un simple fait divers devient emblématique d’une entreprise de sape globale, qu’elle illustre et vient du même coup confirmer. »[6] L’illustration paroxystique de cette mécanique étant la cartographie du mouvement QAnon[7] qui relie une à une toutes les théories du complot (assassinat de Kennedy, les USA ne sont jamais allé sur la Lune, chemtrails, 11 Septembre, etc.) afin de démontrer l’influence d’une société secrète (le Deep State) sur le cours des événements du monde.
« Les théories du complot ont une fonction sociale : elles occupent le vide quand prédomine le flou, et viennent mettre de l’ordre en fournissant une explication simple au chaos apparent. »
Comment interpréter les théories du complot ?
Les théories du complot ont une haute portée symbolique (les gouvernants qui boivent le sang des enfants, les avions qui déversent une solution chimique pour anéantir les populations, etc.) : le problème est qu’elles sont interprétées littéralement. Les « indices » utilisées dans les théories du complot sont des symptômes du capitalisme (virus, pollution, etc.), cependant ceux-ci sont interprétées comme les causes.
Ainsi, loin d’être une machination visant à asservir la population mondiale, l’épidémie de Covid-19 est d’abord le signe des effets conjoints de la mondialisation et du capitalisme : déforestation, urbanisation, industrialisation, abattage industriel, commerce d’animaux… Les causes de l’épidémie sont multiples[8], mais sont surtout la conséquence de la logique capitaliste détruisant la nature et la vie animale dans le seul et unique but de faire du profit.
Les conspirationnistes se trompent de cible car, plutôt que d’incriminer le système responsable des maux qu’ils déplorent, ils se rassemblent contre un ennemi fantasmé et abstrait, un adversaire inatteignable, et de cette opposition à un pouvoir occulte et omnipotent ne peut découler qu’un sentiment d’impuissance.

En une du Washington Star-News du 8 août 1974 l’annonce de la démission du président des États-Unis Richard Nixon. Rue des Archives/©Rue des Archives/BCA/CSU
Face à l’inflation sémantique du mot « complot », le collectif Wu Ming fournit une distinction utile afin de remettre un peu d’ordre dans une ère où le complot est omniprésent.[9] D’une part on trouve les « hypothèses de complot », à savoir des complots avérés qui avaient cessé ou qui ont cessé une fois leur existence rendue publique, citons par exemple le Watergate, le programme de contre-renseignement du FBI « COINTELPRO », le projet MK-ULTRA, etc. Les « fantasmagories de complot » quant à elles concernent toujours une conspiration universelle ayant pour but la conquête ou destruction du monde par des sociétés secrètes. Ici pensez Illuminati, 11 Septembre, « grand remplacement », Georges Soros, chemtrails… S’il continue à bien exister des « hypothèses de complot », l’immense majorité des théories complotistes – en particulier durant la pandémie – relèvent de la seconde catégorie.
Les idiots utiles du système
Si les théories du complot semblent proliférer à un stade jamais égalé dans l’histoire, c’est bien notamment en raison de l’essor d’Internet et des réseaux sociaux, mais également parce que nous sommes entrés dans une société que certains qualifient de « post-vérité ». Il faut cependant garder en tête qu’Internet ne crée jamais les théories du complot, mais ne fait que les diffuser.
De multiples causes permettent d’expliquer l’essor des théories du complot, qu’il s’agisse de l’insécurité et du déclassement produit par les politiques néolibérales, de la corruption et des mensonges des élites politiques, de la collusion des médias et des grandes fortunes… En somme, comme le résume Edward Snowden : « Les théories du complot n’inculquent pas l’impuissance, mais elles sont le signe et le symptôme de cette impuissance. »[10]
« Les conspirationnistes se trompent de cible car, plutôt que d’incriminer le système responsable des maux qu’ils déplorent, ils se rassemblent contre un ennemi fantasmé et abstrait, un adversaire inatteignable. »
Le conspirationnisme empêche l’action et, en ce sens, est extrêmement utile pour le maintien du système. On pourrait dire que le conspirationniste est l’idiot utile de celui-ci, car, plutôt que de percevoir les événements (virus, pollution, etc.) comme la conséquence des ravages d’un capitalisme toujours plus débridé, il y voit un complot ourdi par une élite tapis dans l’ombre, et est par conséquent résigné car les responsables sont inatteignables, lointains, beaucoup trop forts…
S’il y a urgence à lutter contre la prolifération du complotisme, c’est avant tout pour répondre aux menaces qui pèsent sur les minorités associées à ces théories : « Les fantasmes de complot antisémites sur les banquiers Rothschild n’avaient jamais atteint le capital financier, mais ils avaient mené à la persécution et à l’assassinat de millions de personnes. Les légendes haineuses sur Soros et l’immigration n’avaient pas non plus atteint le capital : elles avaient seulement fait croître le racisme et la xénophobie, et transformé la Méditerranée en un cimetière d’hommes, de femmes et d’enfants. »[11]
Le doute est à la base de toute théorie du complot et aussi de toute pensée critique, mais l’adjectif « conspirationniste » est désormais utilisé à tort et à travers pour discréditer tout opposant qui remettrait en cause l’imposition de politiques néolibérales (« there is no alternative ») à une population de plus en plus réfractaire. Tant que les causes produisant un déclassement toujours plus grand des populations demeureront inchangées, le conspirationnisme aura encore de beaux jours devant lui.
Nos Desserts :
- Sur Le Comptoir, lire notre analyse « Le conspirationnisme contre la lutte des classes »
- Et notre recension de l’essai du politologue Jérôme Fourquet L’archipel français
- « Comment les Illuminati sont devenus synonymes de complotisme ? » sur The Conversation
Notes
[1]GARAP (2014). « Comment renverser les Illuminati ? « – Groupe d’Action pour la Recomposition de l’Autonomie Prolétarienne.
[2]Pagès, Y. (2015). « Le pseudo-complot Illuminati: L’étrange destin d’une conspiration imaginaire (1797-2015) ». Revue du Crieur, 1, 128-143.
[3]Adopté en octobre 2001, le Patriot Act autorise les services de sécurité étasuniens à accéder aux données informatiques détenues par les particuliers et les entreprises, sans autorisation préalable et sans en informer les utilisateurs, et crée le statut de « combattant illégal » permettant de maintenir indéfiniment en détention des prisonniers de guerre.
[4]Giry, J. (2015). « Le conspirationnisme. Archéologie et morphologie d’un mythe politique ». Diogène, 249-250, 40-50.
[5]Wu Ming (2020). « Conspiration et fantasmagorie à l’ère de Trump et du Covid [2/2] « – LundiMatin
[6]Cueille, J. (2020). Le complotisme comme expérience limite. Dans : , J. Cueille, Le symptôme complotiste: Aux marges de la culture hypermoderne (pp. 21-75). Toulouse: Érès.
[7]https://www.vaultofculture.com/vault/nst/2020/07/27/qanon
[8]Shah, S. (2020, mars). « Contre les pandémies, l’écologie ». Le Monde diplomatique, p. 1 et 21.
[9]Wu Ming (2020). op. cit.
[10]Snowden, Ed. (2021). « Conspiracy : Theory and practice »
[11]Wu Ming (2022). « Q comme Qomplot » – LundiMatin.
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