Culture

Emil Cioran : La joie frémissante du désespoir

Emil Cioran était un écrivain roumain de langue française. D’abord bergsonien et humaniste, cet éternel mélancolique éprouve très tôt un dégoût envers l’existence. Auteur remarqué des « Syllogismes de l’Amertume » et « De l’Inconvénient d’être né », ce styliste hors pair s’acharne à démanteler toutes les idoles qui traversent nos esprits épris d’illusions. Dans « La Tentation d’exister » (1956), il nous fait part de ses analyses acides concernant le langage, la perte de vitesse de l’Occident ou encore la littérature européenne.

Éditions Gallimard, 1986, 256 p.

D’emblée, Cioran s’attaque à la conception prégnante du Temps présente dans les mentalités occidentales. Puisque penser équivaut à aller à l’encontre de nos préjugés, l’auteur dénonce la tendance que nous avons, nous autres Occidentaux, à croire en un destin linéaire et progressif. Race de convulsionnaires, nous avons « le phénomène dans le sang ». À l’inverse de la félicité bouddhiste qui cherche à s’extraire du voile des illusions, celle qui transparait sur le visage souriant du Bouddha, nous semblons accorder une importance capitale à la notion de bonheur. Un siècle avant Cioran, Flaubert déclarait : « La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au-delà du trou noir » (Correspondance).

Persifleur de cet optimisme inconscient, l’auteur se veut contemplatif : il s’agit de laisser les choses telles quelles, de mettre à nu l’essence du monde, le vide qui appert sous la vague ondoyante et bigarrée des choses qui s’offrent à nos regards. Héritier du Tao Te King et non d’Ecce Homo, le nihiliste brocarde ce vitalisme primesautier qui gagne tout un pan de la jeunesse intellectuelle européenne : Si Lao-Tse ne s’éprend aucunement des vertiges de la volonté de puissance, l’unanimisme autour des figures de Rimbaud et de Nietzsche témoigne de cette fascination pour les esprits broyés dans leur tentative de donner du sens à leur vie. En somme, il s’agit de retrouver l’instant qui vaut dix mille années contre ce fétichisme du devenir qui structure nos psychés.

Tour à tour émerveillée par la Providence, la Raison et le Progrès, l’Europe semble à bout de souffle. Or, Cioran nous le rappelle, une civilisation prend consistance par ses provocations, par sa vigueur juvénile ; si elle commence à s’assagir, elle signe son arrêt de mort. À l’instar de l’auteur du Gai Savoir, le philosophe se fait le thuriféraire des illusions. Ainsi, la Russie est prise en exemple : défenseur de l’absolu en politique, la nation de Gogol demeure proche de la chair, d’un monde vécu où les sujets sentent ce qu’ils pensent. Asséchés par un scepticisme stérile, les Occidentaux ont porté aux nues la tolérance tout en saccageant les idoles qui ont toujours porté les Hommes : dénuées de préjugés et de religion, nos complexions défaillantes trahissent la froideur de nos sociétés contractuelles et protocolaires. Or, un minimum d’inconscience est nécessaire si l’on veut se maintenir dans l’histoire. Donoso Cortés, auteur contre-révolutionnaire, écrivait à ce sujet : « Dieu donne toujours l’empire aux races guerrières et toujours il condamne à la servitude les peuples disputeurs. » À une plus petite échelle, l’individu ne peut pas à la fois vivre et être normal : « Je subis et j’agis dans la mesure où je déraisonne, où je mène à bien mes divagations. »

En somme, nos sociétés s’apparentent à des conciliabules de spectres attachés à une métaphysique anémiée, s’enlisant dans les sables mouvants du vide consumériste, bien loin de la vacuité triomphante poursuivie par les sagesses orientales. Sans souffle et dépourvues de sang, les nations d’Europe n’ont plus qu’à attendre d’être régénérées par les Barbares.

« Il s’agit de laisser les choses telles quelles, de mettre à nu l’essence du monde, le vide qui appert sous la vague ondoyante et bigarrée des choses qui s’offrent à nos regards. »

Un esthète du Vide

S’il se définit comme un « déconneur », Cioran fait de la futilité son fonds de commerce littéraire. Cynique des temps modernes (son mode de vie en témoigne), il conspue toute forme d’élan spontané. Lecteur averti, il déclare avec humour : « Tout mot est un mot de trop, il s’agit pourtant d’écrire : écrivons…, dupons-nous les uns les autres. » Puisqu’il n’y a plus rien à poursuivre, poursuivons le Rien : apologiste de la frivolité, son scepticisme tourne en dérision nos tentatives de conjurer notre insignifiance ontologique. Lui-même apatride, Cioran cultive cette sensation de dépaysement et d’étrangeté qui atteint progressivement les anciens défenseurs des traditions soi-disant éternelles : puisque l’essence de toutes choses ne peut plus être atteinte (Dieu, Progrès…), nos centres de gravités se disloquent au profit d’attitudes, de métamorphoses incessantes censées pallier notre indigence. Notre temps n’a plus de substance et nous retrouvons cette nudité originaire qui caractérise l’Homme : traître à la zoologie, Homo Sapiens est l’hérétique par essence, il est surrection dans l’opacité impersonnelle de l’Univers, l’innovation est son trait majeur. À l’instar de Schopenhauer, le nihiliste envisage le Progrès et le Salut comme des illusions : sous l’apparence mouvante de l’Histoire se cache la force implacable du Vouloir-Vivre sans début ni fin.

Persuadé de l’imminence d’une catastrophe, Cioran s’apparente au sage impassible devant la chute de Rome. Attendri et dégoûté par ses semblables, il évoque la célèbre lettre de Saint Jérôme rédigée après le sac de la Ville éternelle par Alaric : engourdi par une forme d’apathie généralisée, l’Occident est par son étymologie même, la zone géographique où le soleil se couche (cadere).

Charles Pinot Duclos (1704-1772)

Puisqu’il ne saurait y avoir de lumière dans son siècle, le pessimiste se fait le contempteur du guide multiséculaire de milliards de personnes : Jésus-Christ. Épris d’ignominie, Cioran admire la figure de Judas puisque ce dernier a voulu se singulariser par sa félonie, écœuré par l’anonymat de la bonté.

Plus qu’un poseur désabusé et adepte de la transgression, le philosophe atrabilaire est un obsédé du style. Arrivé en France en 1937, il fait sienne la langue de Molière qu’il manie avec talent. Si dans un premier temps il est atteint par la fièvre nationaliste qui gangrène la Roumanie, il finira par déclarer qu’une patrie n’est qu’« une langue et rien d’autre ». Attaché à notre culture, il s’attarde sur une célèbre remarque du romancier Duclos : « c’est beau comme de la prose. » Celle-ci est symptomatique d’une réduction très française du cosmos aux articulations d’une phrase. Notre pays, qui se paie de bons mots, a une fâcheuse tendance à jouir de moult signifiants décorrélés de leur référent : notre vocable équivaut à une « sonorité en soi, coupée de l’extérieur, tragique ipséité d’une langue acculée à son propre achèvement ».

Également, la corruption individuelle ou d’un groupe humain est proportionnelle à la dégradation de sa langue : d’après Cioran, la France a abandonné son idéal classique de perfection formelle. Attiré par la nouveauté et par l’invention littéraire, le nouvel écrivain français sape la syntaxe et la monotonie de sa langue, notamment dans le but de s’individualiser. En outre, le nihiliste souligne un sport national qui fut jadis très prisé par nos concitoyens : la sollicitude au Verbe. Dans les moindres détails, la civilisation délicate portait une attention soutenue aux mots. Or, une revue datant de 1950 recense une tolérance vis-à-vis du « malgré que » : loin d’un nostalgique réactionnaire, Cioran ne fait que constater cette dégradation progressive. La « décadence » linguistique et nationale dont certains éditorialistes nous rebattent les oreilles n’a de sens que pour un être attaché à un instrument qui revêt pour lui un aspect mythique et trans-historique.

Enfin, s’il est un orfèvre de la langue, Cioran dénonce paradoxalement le culte du style : apparu avec les Sophistes, ce dernier tend à nous faire croire que la figuration verbale d’une réalité a plus de profondeur qu’elle-même. Or, une phrase ampoulée trahit le plus souvent une inaptitude à accéder à un univers originaire par le truchement de la sensation. Une fois de plus, une trop grande préciosité linguistique cache une haine du réel : le signifiant, délié de son référent, n’est qu’un miroir aux alouettes.

Le Monde comme conscience et comme Rien

Søren Aabye Kierkegaard (1813-1855)

Vagabond errant attentif à ce qui l’entoure, Cioran nous fait part de son admiration pour « l’homme de la rue » dont parlait Kierkegaard. Fasciné par les bergers des Carpathes et par les sans-abris espagnols, il voudrait se faire l’hagiographe de ces derniers. En effet, il préfère les clochards célestes aux malins de Paris et aux ratiocinants allemands : êtres authentiques, ils sont proches de la coïncidence avec eux-mêmes. Étonné, il s’interroge sur la volonté saugrenue des chasseurs-cueilleurs de sortir de leur éternel présent. Lorsque l’Histoire débute, la conscience humaine émerge : l’Homme est négation de ce qui est naturel. Si le Moyen-Age a su porter l’héroïsme chevaleresque à un niveau cosmique, la Renaissance entérine l’autonomie de l’Homme quitte à le faire éclater. Au XIXe siècle, le positivisme et le règne sans partage de la bourgeoisie ravale notre espèce à un simple maillon de la chaine impersonnelle de l’Évolution et de la Société. Enfin, nous connaissons les diverses catastrophes qui émaillent le XXe siècle.

Livrés à nous-même, nous ne sommes plus sensibles aux transes et aux hymnes qui nous ancraient dans un Tout pourvoyeur de sens. Cela se ressent aussi dans nos villes, y compris à un niveau architectural. Cioran écrit à ce sujet : « Nous n’avons plus de lieu. » Centre sacré, ce dernier formait des liens. Il s’agissait de reproduire une scène mythique et cela par l’intermédiaire de rites qui structuraient nos existences individuelles et collectives.

« La corruption individuelle ou d’un groupe humain est proportionnelle à la dégradation de sa langue : d’après Cioran, la France a abandonné son idéal classique de perfection formelle. »

Face à cette perte générale du sens, l’écrivain réhabilite la stase non-organique des origines ; il s’agit de troquer l’insomnie du sang contre l’apoplexie parfaite du minéral « indemne des tribulations qui guettent les vivants ». À l’instar de la pierre, il s’agirait de ne rien vouloir revendiquer ou comme l’animal d’être tourmenté en-deçà de la parole. Funeste dans ses prophéties, Cioran voit dans la dynamique occidentale un goût immodéré pour l’indifférencié qui annonce des ères de silence et une désertion totale du verbe. Seul le poète, par une démiurgie verbale peut donner un contenu à ce qui nous entoure, même si ses tentatives resteront à tout jamais vaines. Le mot, pas plus que la chose, n’ont une épaisseur ontologique, et les nombreuses tentatives infructueuses des philosophes pour la débusquer prouve amplement la pertinence de l’anarchisme philosophique du nihiliste.

Or, l’Homme est increvable, il n’y a rien à faire : si le penseur défend un retour au Rien, il connait l’emprise absolue du despotisme de l’Espèce sur ses prochains. D’où vient ce refus de la lucidité ? De la physiologie : en effet, la vérité est « incompatible avec la réalité des organes ». Fantaisie de l’économie de la Nature, la conscience est la faculté de ne coïncider avec rien, elle est le retournement de l’Homme contre lui-même. Il s’agit de la porter jusqu’au bout, jusqu’à son éclatement final, ce que Cioran a appliqué à la lettre.

Diogène et Marc-Aurèle, dandy et clochard, grave et déconneur, Cioran est un essayiste hors des clous. La Tentation d’exister, paradoxale dans ses objectifs, est un saut vers l’Absolu qui se sait inutile. Au moment où la morosité gagne les sociétés occidentales policées, relire ce sceptique est un exercice tout à la fois roboratif et drôle.

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