Radicale dans sa vie comme dans ses idées, Mary Wollstonecraft survole le second XVIIIe siècle comme une figure incontournable de la pensée féministe des Lumières. Analyste originale de son siècle, elle voit dans la Révolution française l’occasion rêvée pour les femmes de s’émanciper du carcan des traditions et du patriarcat. Au centre de cette entreprise : le combat pour l’égalité des sexes, l’exercice de l’esprit critique par l’éducation et la fin des institutions asservissantes.
En 2013, la jeune pakistanaise Malala Yousafzai publie avec la collaboration de la journaliste Christina Lamb Moi, Malala, son autobiographie, marquée par son engagement profond pour la cause des femmes. Pourtant, un an plus tôt, elle réchappait à une tentative d’assassinat perpétrée par les talibans, humiliés par son audace et sa pugnacité, à la sortie de son école. De là, elle fait de l’éducation des filles son combat et parcourt le monde, des bancs des écoles à la tribune de l’ONU, pour élever sa voix et diffuser son message : « l’éducation est un droit fondamental » (Le New Yorker, 2010).
Héritière de Mary Wollstonecraft (1759-1797) ? Assurément, comme on peut le lire dans le dernier ouvrage paru dans la collection « Le bien commun » des éditions Michalon, Wollstonecraft. Le féminisme des Lumières, écrit par Amirpasha Tavakkoli et publié en septembre 2024. Docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris et à l’université catholique de Lille, Amirpasha Tavakkoli délivre une biographie claire et synthétique de cette figure méconnue du féminisme occidental, d’une personnalité et d’une trajectoire originales comme inspirantes, celle d’une femme éprise de liberté, voyant dans les remous de son siècle le terreau fertile de l’émancipation des femmes et, plus largement, de tous êtres doués de raison, faisant de l’éducation son credo.
Fluide et limpide, le livre s’inscrit pleinement dans l’esprit de la collection, qui compte déjà une dizaine de portraits de figures fortes pour leurs idées et leur résonance avec notre époque. Il est heureux de constater l’intérêt porté pour cette pionnière du féminisme en Grande Bretagne qui constitua le socle des luttes féministes du XIXe et du XXe siècle. Sans prétendre à l’exhaustivité, l’ouvrage nous plonge dans la vie de Wollstonecraft, ses combats et sa réflexion, et lui redonne la place qu’elle mérite dans l’univers philosophique et révolutionnaire des Lumières européennes, bien plus foisonnantes et contrastées que l’on pourrait le croire.
« Wollstonecraft a su conjuguer une pensée critique sur la condition des femmes et une pensée politique révolutionnaire qui embrasse l’ensemble de la société. »
Exceptionnelle d’abord, Mary Wollstonecraft l’est à tous points de vue. L’obscurité dans laquelle on a pu la cantonner diffère avec cette personnalité affirmée et courageuse, plus lumineuse et optimiste que sa fille Mary Shelley ou encore son mari, William Godwin, qui contribua à perpétrer sa mémoire et sans lequel, sans doute, on aurait perdu sa trace. Née à Londres en 1759, elle quitte très tôt une cellule familiale délétère pour embrasser son désir d’indépendance, à une époque où la destinée d’une femme est encore cloisonnée. Reste qu’il est possible, avec bien des sacrifices et des difficultés, de s’échapper de cette condition ! Elle devient gouvernante, ouvre une école, puis part sur le continent en 1785 et s’installe à Paris en 1792. Nourrie de ses rencontres et ses lectures, elle ose prendre la plume à une époque où certes les femmes écrivent, mais au prix de leur réputation et du regard moqueur des hommes, détenteurs autoproclamés du savoir et du bon goût.
Originale et innovante aussi pour son érudition et l’indépendance de sa pensée. En effet, elle lit les philosophes comme Locke et s’imprègne de leurs concepts, des manuels d’éducation et des romans. Certes, l’éducation des filles n’a pas attendu le XVIIIe siècle pour intéresser les auteurs et certains comme Defoe la défend. Très progressiste, Wollstonecraft propose dans son œuvre une critique de la société traditionaliste anglaise comme de ses institutions (école, mariage) et revendique une éducation mixte fondée sur l’esprit critique et la raison, tremplin vers l’émancipation. En cela elle se place dans le sillage de la pensée lockéenne selon laquelle une même éducation permettrait de développer les mêmes compétences et donc de former des sujets pensants et politiques. De la même manière, elle n’hésite pas à critiquer les positions conservatrices d’un Rousseau plus favorable à cantonner la femme dans la sphère domestique. Femmes et hommes, pour l’autrice, participent de concert au Bien Commun, en accord avec une société qui doit tendre vers la véritable démocratie.
Révolutionnaire, enfin. En effet, Wollstonecraft est aux premières loges de la Révolution française qui se déroule dans la capitale et elle l’accueille avec enthousiasme, contrairement à ses compatriotes anglais qui l’observent de loin et avec frissons. Elle saisit l’exceptionnalité de cet événement, plus novateur que la Glorieuse Révolution anglaise, trop tiède pour la jeune femme radicale et optimiste qui se lie aux cercles révolutionnaires partisans comme Condorcet. Elle voit dans la Révolution française la mise au tombeau de l’Ancien Régime fondé sur les privilèges injustes et croit en la philosophie des droits de l’homme (et de la femme), au nom de l’égalité et de la liberté. Elle remet en cause la lecture anglophile et affolée d’Edmund Burke et voit dans les événements le signe du progrès. Sa Défense des droits de la femme (1792) offre un regard réflexif et à rebours sur l’Angleterre et ses limites politiques, ce qui n’a rien d’évident pour une femme, une étrangère et une sujette de la monarchie constitutionnelle. Wollstonecraft s’affirme ainsi comme une philosophe radicale mais aussi critique du sexisme des droits de l’homme de 1789. Toutefois, l’anglophobie se développe et elle rentre à Londres en 1796 où elle rencontre William Godwin. Elle meurt prématurément mais laisse une œuvre riche, plurielle et inachevée, un exemple méconnu mais bien réel d’une femme éclairée, active dans les savoirs et innovante dans ses idées.
Sa mobilité, ses rencontres, ses relations peu orthodoxes (saphiques peut être, extraconjugales assurément), bref son « anticonformisme » qu’elle revendique en faisant fi des traditions aristocratiques anglaises surannées et asservissantes ont cependant altéré sa postérité. Frappée d’ignominie, qualifiée de « femme légère », ses écrits circulent dès le XIXe siècle dans les cercles féministes qui refusent le système patriarcal et l’ordre établi aux États-Unis et en Grande Bretagne. En France, Simone de Beauvoir l’exhume des plis du passé et l’étonnante actualité de ses thèses nous la fait redécouvrir. Être itinérant, sa pensée ne finit pas de galoper sur tous les continents, traversant les frontières géographiques et celles de la langue.
« Très progressiste, Wollstonecraft propose dans son œuvre une critique de la société traditionaliste anglaise comme de ses institutions et revendique une éducation mixte fondée sur l’esprit critique et la raison, tremplin vers l’émancipation. »
L’ouvrage de Amirpasha Tavakkoli nous offre ainsi, de façon condensée, les principales thèses de Wollstonecraft qui s’illustre aussi bien comme romancière, pédagogue et philosophe. Il la replace dans le champ des figures intellectuelles des Lumières, permettant aux lecteurs de constater la circulation des idées au XVIIIe siècle, leur imprégnation et les réflexions qu’elles ont fait émerger chez les contemporains. L’œuvre de Wollstonecraft illustre cet esprit de condensation du savoir et des concepts de son temps, tout en proposant un propos indépendant voire critique pour offrir autre chose, toujours tendu vers la croyance en la perfectibilité de l’homme qui ne peut se faire sans l’émancipation pleine et entière de toutes les composantes de l’humanité. Elle a su conjuguer une pensée critique sur la condition des femmes et une pensée politique révolutionnaire qui embrasse l’ensemble de la société.
On comprend bien, à travers cette lecture, les débats intellectuels autour de l’éducation et des droits humains qui se jouent à la fin du siècle. On regrettera une lecture peut être trop rapide de l’épisode révolutionnaire, renouvelé par l’historiographie récente (on pense notamment à la question de la violence « incontrôlée » de la Terreur, largement débattue), ainsi que quelques répétitions qu’oblige une écriture à la fois biographique et pédagogique, l’exercice de va-et-vient manquant parfois d’évidence.
Néanmoins, Amirpasha Tavakkoli participe à réhabiliter cette personnalité forte et enthousiaste, et on peut souhaiter à cette collection de poursuivre dans ce sens en mettant en lumière des autrices classiques qu’on a trop longtemps enfermées dans des lectures patriarcales, à l’exemple de madame de Villeneuve qui a proposé dans ses contes des personnages féminins agissants et assurés, à l’image de Mary.
Nos Desserts :
- Se procurer l’ouvrage de Amirpasha Tavakkoli chez votre libraire
- « Le féminin délinquant : le féminisme de Mary Wollstonecraft » dans la revue XVII-XVIII
- « Mary Wollstonecraft : aux origines du féminisme politique et social en Angleterre » par Nathalie Zimpfer
- « Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme » sur Philosophie Magazine
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