Politique

Le retour du Suprémachiste

Savant mélange de suprémaciste et de machiste, le suprémachiste était en voix de disparition nous avait–on assuré. Pourtant, les évènements récents jettent le trouble. Il semble bien que l’animal reprenne du poil de la bête

Le ressac est rancunier. Le con aussi. Ils reviennent toujours à la charge, après avoir été longtemps refoulés par la digue du bon sens. Et à force de frapper, ils finissent par faire tomber les murs. Jusqu’à fracasser les fenêtres d’Overton des maisons aux alentours, sans que nous bougions de notre canapé. Et nous voilà rattrapés par la sotte pensée, qui n’est jamais très loin mais que nous tenions jusqu’alors à distance raisonnée.

C’est l’histoire d’un suprémaciste qui rencontre un machiste. Les deux tirent la tronche. Faut dire qu’ils en prennent pour leur grade depuis quelques années. Mais bon. Fallait pas commencer. Les deux choisissent alors de noyer leur chagrin devant la téloche, armés d’une bière anticipant les rots. C’est alors que le miracle se produit.  « Hey c’est qui ce gars là ! on dirait moi et toi en un ».

Il est vrai que le gars à la téloche ressemble à l’un (le machiste) et ressemble à l’autre (le suprémaciste). Un genre de suprémachiste. On a le droit d’apprécier le programme. C’est un droit inaliénable. Et l’on ne peut donc pas reprocher à quelqu’un d’user de ce droit. Ce dont les gens ne se privent pas. Ils usent de leur droit d’apprécier le gars, ce qui oblige le gars à leur plaire. Le droit de l’un a pour corollaire le devoir de l’autre (Hohfeld, 1913). Finalement, tout cela semble parfaitement cohérent.  

Des partisans de Donald Trump célèbrent sa réélection au Palm Beach County Convention Center à West Palm Beach, Floride, États-Unis, le 6 novembre 2024.

« T’as vu, il dit des trucs qu’on doit plus dire, et les gens ils applaudissent ». Oui, c’est un autre fait qu’il faut reconnaitre. Même si des faits peuvent paraitre surnaturels au premier abord, la pratique du quotidien nous oblige à les reconnaitre comme réels. Il y a effectivement un gars qui dit des trucs qu’on doit pas dire, mais que d’autres gars ont envie d’entendre. L’inaudible ne rend pas sourd.

« Mais comment sait-il ? » Oui, comment sait–il que les gens ont envie d’entendre ce qu’il ne faut pas dire ? Aucune importance. D’ailleurs, sait–il lui même ce que ses mots veulent dire vraiment ? Toujours aucune importance. En vérité, la thèse la plus probable c’est que le gars ait pour seul objectif de brasser la cage en attendant que ça prenne. Il est juste là, pile au bon moment, comme un suppôt dans le fion apaisant la fièvre obsidionale d’un peuple assiégé par un mal qui dégouline de trop.

Demandez le programme

La cosmogonie du suprémachiste est assez sommaire, mais terriblement efficace pour qui éprouve le besoin de croire, attendu que croire n’implique pas de savoir. Philistin assumé, il n’éprouve aucun besoin de sublimer son existence, juste sa personne. « Voici l’homme le plus beau, il a un pied bot », Robert Desnos. Politique interlope dont le principal traitement consiste à agonir d’injures l’autre con, c’est-à-dire l’ennemi. Car comme nous le rappelait déjà Pierre Desproges visionnaire : « L’ennemi est con, il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui. »

Les idéologies ne meurent jamais, surtout les toxiques particulièrement rétives à tout traitement. Mais on les enterre comme pour se convaincre qu’elles ne reviendront pas. C’est une erreur. Une erreur de croyant. Car l’idéologie est comme le ressac et comme le con. Elle est refoulée mais revient plus forte, et parfois de l’autre côté, ou habillée autrement, et toujours au bon moment. Pierre Desproges encore lui nous avait pourtant appris à les reconnaitre : « Comment reconnaitre un con à sa démarche ? Quand il part, on dirait qu’il revient. »

Le suprémachiste promet un avenir en retournant dans le passé. Peut-être ne sait–il pas que nous vivons un temps romantique, où l’avenir n’existe pas encore et le présent n’existe plus, le temps de Musset, une époque élisabéthaine. Peut-être ne lui a-t-on pas dit que nous vivons après un passé qui a cessé d’être, et avant un futur qui pourrait ne jamais advenir, comme remarqué par le philosophe suédois Martin Hägglund. Ou peut–être sait–il tout cela, mais il s’en balec

Le suprémachiste sait se faire plein de nouveaux potes. Des potes opportuns. Des potes de luxe. Des potes amers. Des potes aigris. Il sait même se faire des potes qui peuvent pas se voir entre eux, comme le remarque Lorenzo Castellani (chercheur en géopolitique, oui ça existe). Et cerise sur le gâteux, Il arrive même parfois qu’il se fasse un super pote, un deutéragoniste en rut, qui lui souffle des idées ou vocifère à sa place.

Elon Musk

Le suprémachiste ne fait pas la différence entre le vrai et le faux. Pourquoi faire ? Ce qui compte ce n’est pas de dire le vrai, mais d’avoir raison. Ce n’est pas du tout la même chose. Je peux dire le vrai mais ne pas avoir raison de le dire. Je peux dire le faux mais avoir raison de le dire. Par exemple, le gars peut dire un mensonge comme « le réchauffement climatique est un canular », mais avoir raison de le dire car il y a des gens à qui ça fait du bien. Il est d’ailleurs aussi possible qu’il le pense vraiment, mais ce n’est pas nécessaire.  

Le suprémachiste n’est pas intéressé par ce qui n’est pas intéressant. Cette remarque peut paraitre débile. Elle ne l’est pas. Car pour le suprémachiste, il y a des gens qui s’intéressent vraiment à ce qui n’est pas intéressant. Il ne leur en veut pas. C’est juste que lui ça ne l’intéresse pas. Lui s’intéresse seulement à ce qui est intéressant. Et ce qui se passe à l’autre bout du monde n’est pas intéressant. Ou plutôt si, ça l’est mais pas tout le temps. Juste quand il en a besoin, ou quand il s’ennuie. On ne sait pas en vérité. Mais lui sait, probablement.  

Le suprémachiste ne comprend pas le fonctionnement de la justice. Lui sait bien qu’il est « un homme très innocent ». Pourquoi lui reprocherait t’on des méfaits qu’il n’a pas commis ? C’est absurde. D’ailleurs c’est sa principale ligne de défense : la preuve par l’absurde. S’il est coupable, c’est que la justice lui en veut. Et s’il est innocent, c’est que la justice est coupable. « On m’en veut ». Oui il est probable que des gens lui en veuillent, mais ce n’est pas pour cela qu’il est poursuivi par la justice.  

‘Philistin assumé, le suprémachiste n’éprouve aucun besoin de sublimer son existence, juste sa personne. »

Le suprémachiste ne croit pas à tout. Il ne croit pas aux fantômes sauf ceux du passé, il ne croit pas aux extraterrestres sauf certains membres de son équipe gouvernementale. Mais il ne croit pas non plus aux dysphories de genre, qu’il range dans la même catégorie probablement que les fantômes et les extraterrestres. Non pas qu’il ne croit que ce qu’il voit, mais plutôt qu’il ne veut voir que ce qu’il croit.

Dernièrement, le suprémachiste s’est pris d’envie d’aller visiter d’autres pays. Mais d’y rester aussi. Et c’est normal, car pour lui ces pays n’auraient jamais dû être laissés à l’abandon. C’était une erreur qu’il faut réparer. Le suprémachiste se propose de corriger ce bug historique. Et il ne comprendrait pas qu’on s’y oppose puisque l’idée vient de lui. Aussi, pour dissuader les pays obtus, il les invite à reconsidérer leur relation commerciale en cas de refus.

« La surprise troublante est de découvrir que, loin de nécessiter la longue durée chère aux historiens, les passages de la barbarie à la civilisation, de la civilisation à la barbarie se font parfois d’un seul pas », Jean Starobinski

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