Ella Maillart échappe à tous les cadres. À l’inverse de la plupart des aventuriers de son temps, elle est une femme. À l’inverse de la plupart des grandes voyageuses d’alors, elle n’est pas fortunée. Repoussant les limites de genre comme les limites géographiques, Maillart explore le Mandchoukouo en guerre et sillonne l’URSS hors voyages organisés. Plus que pratiquer l’aventure telle que les « grands hommes » en ont posé les bases, Ella Maillart, réinvente l’aventure : une aventure qui ne vise plus à conquérir l’autre et son territoire, mais à nouer une relation avec lui.
L’aventure sans frontière
Ella Maillart naît en 1903 à Genève. Son père est négociant de fourrures. Sa mère est femme au foyer. Mais cette dernière est loin d’être une personnalité passive. Ancienne athlète, elle se fait régulièrement la complice d’aventure de sa fille, assurant sa base arrière, tant pour la correspondance que la gestion de sa maigre trésorerie.
Ella Maillart se rêve d’abord en sportive professionnelle. Elle pratique le ski, y compris en compétition, et la régate. Elle crée un club de hockey. Ses talents sont reconnus : Maillart représente la Suisse dans une compétition de dériveur en solitaire, étant la seule femme engagée.
La Suissesse tente par la suite de percer au cinéma. En vain, ce dont elle se félicitera finalement. Sa passion pour le 7ème art suscite son attrait pour l’URSS, où elle se rend à de multiples reprises, dès 1930, de Moscou au Caucase et aux républiques d’Asie centrale. Également férue de photographie, Maillart se montre capable de développer ses pellicules dans des conditions difficiles et elle fait partie des pionniers de la couleur. Cette habileté participe à convaincre le directeur du Petit Parisien de l’envoyer en 1934 faire un reportage au Mandchoukouo (État fantoche contrôlé par les Japonais), sous le feu de l’actualité. De 1940 à 1945, Ella arpente l’Inde, pour rencontrer des « maîtres de sagesse ». On le voit : son aventure est une aventure sans frontière géographique.
Elle est aussi une aventure sans frontière sociale. Alors qu’Alexandra David-Néel dispose de fonds conséquents, Maillart subvient seule à ses besoins par la vente de ses livres, de reportages ou la tenue de conférences. Elle mène une aventure frugale. Elle rompt avec le tourisme élitaire et la leisure class.
Enfin, Maillart dépasse les frontières de genres. Contrairement à Jane Dieulafoy, qui voyage accompagnée par son mari, Maillart part le plus souvent en expédition seule ou avec des amies. Denis Voituret voit ainsi en elle « un ‘’nouveau genre’’ de voyageuse » (Téréos, 2010), « à l’opposé de la vision masculine du voyage. » Ce n’est pas tant que Maillart serait hostile aux hommes. Elle noue contact facilement avec eux. Mais elle refuse les assignations de genre. Elle fume la pipe et s’habille comme les hommes, non pour faire comme eux, mais parce que cela se révèle plus pratique. Même pour s’asseoir, elle adopte la posture masculine (jambes écartées), refusant de contraindre son corps. Ce même rejet du corsetage amène Ella à rire comme un homme, « d’une façon immodérée », ce qui lui vaut de se faire dévisager au bivouac par des montagnards étonnés.
Évidemment, que des femmes voyagent sans hommes n’est pas sans susciter quelques incompréhensions. Un capitaine de port a ainsi grand-peine à croire Miette, l’amie d’Ella, lorsqu’elle lui répète jusqu’à trois fois après leur arrivée en voilier : « Mais le capitaine, c’est moi ! Inutile de le chercher dans la cabine ! »
« Son aventure est une aventure sans frontière géographique. »
L’aventure selon Maillart
Si Maillart transgresse les frontières, son aventure ne se limite pas à contester les assignations. Elle secrète sa propre identité.
Le premier ingrédient de l’aventure selon Maillart est l’esprit de camaraderie. Ella se plaît à voyager accompagnée. Parfois, il s’agit de complices avec lesquelles elle organise l’escapade, comme son amie Miette, pour une virée méditerranéenne en voilier, ou Annemarie Schwarzenbach, avec qui elle quitte Genève pour rallier l’Afghanistan en automobile en 1939 (La Voie cruelle). D’autrefois, elle se lie sur place au gré des hasards, comme avec Peter Fleming dans le Mandchoukouo ou deux couples russes pour un périple en Asie centrale. Plus largement, elle se plaît à interroger les gens, à aller à leur rencontre (Parmi la jeunesse russe et Des monts Célestes aux sables rouges). Le voyage pour elle ne vise pas à fuir la société. Il n’est pas une quête individualiste. Il est au contraire prétexte à se lier à l’humanité. Si Maillart est attachée aux individus et à la subjectivité, c’est toujours au sein de collectifs.
« Maillart fume la pipe et s’habille comme les hommes, non pour faire comme eux, mais parce que cela se révèle plus pratique. »
Le deuxième ingrédient de l’aventure selon Maillart est la recherche de la simplicité. La Suissesse rejette les « femmes jacassantes » et les « hommes à double menton » d’Europe occidentale. Sans fortune, elle se doit de gagner l’argent pour financer ses voyages. Elle accumule les petits boulots et compte chaque dollar. Par-là, elle aspire à aller « le plus loin possible des palaces feutrés et des express ‘’profilés’’ », à aller « voir derrière ».
Maillart ne cherche pas à sécuriser son voyage : elle part pour l’URSS sans avoir réglé toutes les formalités administratives. Quant aux tracas de la vie, elle ne s’en formalise pas. Elle écrit ainsi : « Il ne nous est rien arrivé de particulier. Excepté le même jour que les machines à écrire à l’eau, mon cheval est tombé dans une rivière […] ; parmi mes effets sur l’arrière de ma selle il y avait mon carnet de notes dont l’encre est bien effacée ou lavée… Mais encore plus ennuyeux sont la moitié des films exposés de Fleming qui furent inondés dans sa valise quand elle plongea. »
Ajoutons que l’aventure, pour Maillart, est une aventure qui se doit d’être pleine de vie et de joie, solaire : « Je crains fort n’avoir pas droit au beau nom de travailleuse ; paresseuse invétérée, je n’aspire, somme toute, qu’à adorer le soleil. » C’est que, pour Ella, la vie en plein air et le sport sont des éducateurs de vie. Elle témoigne d’un vif intérêt pour les corps et l’amour libre : « Je rêve et m’étonne, en regardant Serge, qu’une simple paire d’épaules au soleil puisse créer en moi une joie si profonde. Les beaux êtres devraient vivre nus ! Par hasard, je tourne la tête : en silence, Fedia s’éloigne, entourant de son bras la taille de Maroussia… La vie est belle ! La vie est simple ! Combien différente de chez nous !… » Si on peut douter de la réalité de la simplicité de cette vie soviétique, le propos est révélateur de l’imaginaire d’Ella. Et nul besoin de grandes péripéties pour la combler : Nicolas Bouvier raconte qu’Ella lui fit part de son bonheur d’avoir vécu « un voyage où il ne se passe rien, mais ce rien comblera toute ma vie. »
« Si Maillart est attachée aux individus et à la subjectivité, c’est toujours au sein de collectifs. »
Enfin, l’aventure selon Maillart se caractérise par un rapport particulièrement riche au temps. On lit dans ses lignes une tension permanente, entre nostalgie et modernisation, passé et avenir. Cette tension est commune aux récits de voyage du XXème siècle. Mais Maillart, elle, n’oppose pas ces instances. Elle les combine. Son intérêt pour le passé n’est pas du passéisme. Elle ne rejette pas le progrès, mais en comprend les risques, les limites et le prix à payer, par exemple sur le mode de vie nomade. Elle aspire, d’une certaine manière, à un futur antérieur.
L’aventure et l’écriture
Régulièrement, Maillart exprime à haute voix sa modestie quant à ses capacités littéraires. Dans Croisières et caravanes, elle écrit qu’elle ne s’était « jamais crue écrivain », tout en griffant : « de nos jours il suffit d’être en possession d’un stylo pour se croire capable d’écrire. » Néanmoins, il y a une réelle réflexion dans ses ouvrages quant aux procédés d’écriture. Maillart adapte sa plume aux textes, selon leur genre, et au contexte. Elle est consciente des pièges de la littérature : « Impossible de classer, d’ordonner mes réactions : déjà trop nombreuses, elles augmentent sans cesse. De même, on se perd dans les photos amoncelées d’un album jamais mis à jour » (Parmi la jeunesse russe). Ou encore : « Quand une moitié de notre vie est écoulée, il est facile d’en faire un récit logique — et artificiel. Je pourrais, pour ma part, choisir parmi mes souvenirs d’enfance, tous liés au lac de Genève et aux Alpes, ceux qui expliqueraient ma destinée. Mais ce genre de biographie, où les héros savent si bien à l’avance quelle sera l’orientation de leur vie, ne donne jamais l’impression de la vérité. »
Pour autant, son style révèle de réelles qualités. D’abord, Ella Maillart ne se met pas en scène. Elle est une sorte d’anti-Tesson. Elle écrit de manière simple, fraîche, vive, épurée, non ampoulée. Elle ne multiplie pas inutilement citations et références, étant pourtant dotée d’une culture étendue, qui la fait fréquenter tant Xénophon qu’Emerson ou les sages du bouddhisme. Maillart croise Gerbault, Cendrars, Jung et Valéry. Elle donne des conférences avec Paul-Émile Victor ou Théodore Monod. Dans un cas comme dans l’autre, sans jamais s’en vanter. Ses ouvrages ne sentent pas la bibliothèque renfermée. Ella écoute plus qu’elle ne parle. Elle n’impose pas son regard, ne se sent pas obligée de tout commenter ou de parler d’elle et d’imposer ses idées au lecteur.
Si Ella est pudique, elle est sincère et ne cache rien, par exemple, des aspects difficiles de sa relation avec Annemarie (La Voie cruelle). Elle n’a pas honte d’évoquer ses échecs ou ses limites.
« Elle ne rejette pas le progrès, mais en comprend les risques, les limites et le prix à payer, par exemple sur le mode de vie nomade. »
Elle admet : « Je serai toujours mieux à mon aise dans le domaine de l’action que dans le domaine de la pensée où j’ai tant de peine à être concentrée. » Mais cela ne l’empêche pas de se montrer capable de nombreuses évocations des couleurs avec de fines nuances, de maîtriser un vocabulaire riche et de susciter des réflexions philosophiques sur l’amitié, la vie ou la mort (La Voie cruelle).
Des aventures politiques ?
La principale critique formulée à l’égard de Maillart serait sa cécité politique. Elle aurait voyagé en URSS comme dans un rêve, sans être capable d’en observer la réalité. Ce reproche est tout à fait infondé.
Certes, Maillart assume une certaine neutralité. On ne trouve pas chez elle de dénonciation virulente. Dans Croisières et caravanes, elle écrit : « À mon retour à Genève, le public me parut désireux de savoir ce que j’avais vu en Russie. Je ne pressentais pas que chacun avait une opinion préfabriquée sur ce sujet : ce que tous attendaient de moi, c’était de nouveaux arguments à l’appui de leurs thèses. » Et dans Parmi la jeunesse russe, on lit : « à Moscou, je m’étais promis de ne rien écrire sur la Russie moderne ; j’étais noyée dans trop d’impressions disparates, perdue à vrai dire dans un monde différent qui me fascinait. Je sentais qu’il me faudrait plusieurs années de séjour là-bas avant de comprendre quelque chose ou de démêler quoi que ce soit aux raisons de cette fascination même dont j’étais et suis encore la proie. D’ailleurs, comment avoir une opinion ou porter un jugement sur l’application de théories sociales auxquelles je n’entendais rien ? Comment conclure ? […]. Je ne voulais pas augmenter la série de voyageurs distingués qui font leur tour de Russie, puis dissertent, plus ou moins élégamment, de ce qu’ils n’ont jamais assimilé. »
Mais les réserves de Maillart sont liées à la compréhension de la complexité des situations. Pas à un manque de conscience politique. Dans La Voie cruelle, elle regrette tant « les environs de Trieste étaient défigurés par d’immenses DUCE peints sur tous les murs de la route en corniche » que la pensée coloniale et l’esprit de domination des Européens. Sa rencontre et sa discussion avec Churchill et ses considérations sur l’Afghanistan montrent que Maillart est bien consciente des enjeux géopolitiques. Face à la montée des fascismes, elle s’inquiète de la posture de neutralité des Suisses. Au Mandchoukouo, elle ne cache rien des violences, du poids de l’armée sur la vie civile, de la réalité du pouvoir politique et du rôle fantoche de Pu Yi. Enfin, elle conspue les religions instituées comme systèmes de domination.
« Ella Maillart est une sorte d’anti-Tesson. Elle écrit de manière simple, fraîche, vive, épurée, non ampoulée. »
Son rapport à l’URSS, également, est lucide. Ce n’est pas pour rien qu’elle refuse d’utiliser les services de l’agence officielle Intourist et qu’elle cherche à voyager par ses propres moyens dans les mondes soviétiques – parfois sans permis ni autorisation. Dans Des Monts Célestes aux sables rouges, elle fait de régulières mentions aux difficultés matérielles des habitants, à la mauvaise qualité du matériel d’alpinisme, à la censure et à la férocité de la répression. Elle visite des déportés politiques. Elle est une des premières à mentionner des marques de famine (Des Monts Célestes aux sables rouges) : « Le ravitaillement est devenu si difficile que la chasse au pain est l’événement principal de la journée […]. Tous, partout, ne sont que des cadavres encore vivants qui luttent plus ou moins fortement […] Et là-bas, en contrebas, tous les Kazaks du train s’installent par petits groupes, centaine de campements sombres. Que vont-ils devenir ? Vont-ils mourir de faim ? » Déjà, dans Croisières et caravanes, elle relevait : « La situation alimentaire était critique, les prix montaient de jour en jour. » Cette lucidité la place loin devant beaucoup d’intellectuels de son époque.
Parmi les sujets qui la touchent, il y a celui de la place et de la condition des femmes et de leurs rapports avec les hommes. Maillart soutient l’éducation des filles qui se développe en Afghanistan. Elle regrette que des femmes soient contraintes de se lier à des hommes qui ne les méritent pas : « Elle est jolie, avec de grands yeux de hibou dans une figure ronde et pâle ; elle marche à petits pas raides et silencieux. Je suis étonnée d’apprendre qu’elle est mariée et mère d’une fillette. Elle a son doctorat d’économie politique et travaille dans un bureau d’État. Occupant le quatrième lit, une femme élancée, bandeaux noirs autour d’un front pâle, épaules en ‘’goulot de bouteille’’, est téléphoniste à l’interurbain de Leningrad. Aujourd’hui elle m’a déçue : elle a reçu la visite de son mari qui vient d’arriver à l’hôtel voisin. C’est un petit homme gros à moustaches, quelconque. Pourquoi tient-elle à lui ? Je me le demande. »
Dans un train de retour vers l’Europe occidentale, Maillart regrette : « Des hommes à double menton semblent faire exprès d’avoir chacun un cigare trop gros à la bouche. Ils observent les femmes de ce regard lourd que je n’avais pas ressenti depuis six mois. »
La légèreté : le meilleur carburant de l’aventure. Elle lui a permis de continuer à vivre pleinement, pratiquant le ski et le vélo jusqu’à ses quatre-vingts ans.
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