Politique

Mort aux partis politiques !

Il est un texte de Simone Weil qui semble particulièrement n’avoir pas pris une ride depuis qu’elle l’a rédigé en 1940. Il s’agit de sa « Note sur la suppression générale des partis politiques », une critique implacable de ces grandes machines à contraindre et annihiler la pensée, si éloignées de l’image démocratique qu’on leur prête volontiers au nom d’un pluralisme de façade. Chaque phrase de cette philippique est un véritable uppercut, chaque argument est développé selon une logique implacable qui ne peut être remise en cause. Saisissant.

Depuis 2017, pas un candidat des deux anciens partis de gouvernement français – le Parti socialiste (PS) et les Républicains (LR) – n’est parvenu au second tour d’une présidentielle. Coïncidence ? Ou signe révélateur que, définitivement, les partis politiques à la papa ne trouvent plus grâce auprès des électeurs ? En cumulant scandales financiers, « petits arrangements » et manipulations en tout genre, ces emblèmes de la démocratie représentative ont en effet vu la confiance des citoyens s’éroder et leurs militants déserter. L’heure de tirer définitivement un trait sur ces organisations ? C’est ce que proposait Simone Weil dès 1940, dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, un petit bijou de radicalité contre « ces organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice ».

Le pouvoir à tout prix

Éditions Carnets de L’Herne, 2014, 80 p.

La philosophe anarchiste fait reposer sa critique sur trois points. Les partis sont d’abord des « machines à fabriquer de la passion collective », c’est-à-dire des structures qui usent de propagande pour « persuader et non pas [pour] communiquer de la lumière. […] Aucun n’est audacieux dans le mensonge au point d’affirmer qu’il entreprend l’éducation du public. » Ils sont ensuite construits « de manière à exercer de la pression collective sur la pensée de chacun des membres » : au nom du rassemblement, chacun doit se soumettre à la majorité, contre la diversité des idées. Les divergences sont interdites et les membres sont contraints à penser comme un seul homme, parfois en désaccord avec leur intime conviction. Enfin, ces structures, en privilégiant « leur propre croissance, et cela sans aucune limite », confondent moyens et fin. En plus de vouloir voir ses membres se multiplier à l’infini, le parti veut conquérir le pouvoir de toutes les façons et à tous les échelons, et le conserver le plus longtemps possible. Dès lors, il ne vise plus le bien public : « La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. […] On ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion du bien. »

« Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration », assène l’auteure de l’Enracinement. Pour un esprit libre comme celui de Simone Weil, qu’on retrouvera tantôt dans la colonne Durruti contre le régime franquiste dans l’Espagne de 1936, tantôt à Londres en 1942 dans les services de la France libre, abandonner son libre arbitre à la machine à écraser la pensée qu’est le parti politique relève de la trahison et, plus grave encore, du mensonge à soi-même. Et Simone Weil de déplorer que « les institutions qui déterminent le jeu de la vie publique influencent toujours dans un pays la totalité de la pensée, à cause du prestige du pouvoir ». Comme une maladie infectieuse, la logique partisane a contaminé les esprits de tout un chacun : « On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu’en prenant position “pour” ou “contre” une opinion. » Contre la réduction de la politique à la logique partisane qui empêche le débat et la réflexion, contre l’avilissement de la pensée réduite au parti pris, contre « cette lèpre qui nous tue », une seule conclusion s’impose : la suppression des partis politiques. Sonnez le requiem.

Extrait de la Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil :

« La fin d’un parti politique est chose vague et irréelle. Si elle était réelle, elle exigerait un très grand effort d’attention, car une conception du bien public n’est pas chose facile à penser. L’existence du parti est palpable, évidente, et n’exige aucun effort pour être reconnue. Il est ainsi inévitable que le parti soit à lui-même sa propre fin.
Il y a dès lors idolâtrie, car Dieu seul est légitimement une fin pour soi-même.
La transition est facile. On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pour que le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe est qu’il possède une large quantité de pouvoir.
Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. Le parti se trouve en fait, dans un état continuel d’impuissance, qu’il attribue toujours à l’insuffisance du pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites.
Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. C’est précisément parce que la conception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sans réalité, qu’elle impose la recherche de la puissance totale. Toute réalité implique par elle-même une limite. Ce qui n’existe pas du tout n’est jamais limitable. »

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2 réponses »

  1. Tout cela est vrai et confirme l’impression gênante que les partis ne se renouvellent pas d’une génération à l’autre. Leur objectif reste l’emprise et le pouvoir. La démagogie et le pouvoir. L’évitement des vrais enjeux, des vrais sujets et le pouvoir.
    Ils sont encore plus bêtes qu’ils supposent être leur cible favorite, le citoyen ordinaire. Ces partis font parti du mal qui rend les gens si désabusés, si détachés de la notion d’intérêt général. Minables manipulateurs.

  2. Malheureusement, et comme souvent, cela est très théorique et fait comme si une démocratie représentative sans parti n’avait jamais existé. Or, cela est faux. Sous la Révolution française, les partis étaient interdits et ceux qui faisaient « parti » étaient incriminés de « factieux » (on dirait aujourd’hui « conplotistes ») et condamnés. Or dans les pratiques politiques, la médiation des partis s’est imposée contre la volonté même des révolutionnaires de 1789, 1792, 1793 et 1795 (feuillants. Jacobins, girondins, thermidoriens, etc ). Rien n’y a fait, cette médiation de « corps intermédiaire » (alors honnis car au principe du fonctionnement de l’Ancien Régime qui niait l’individu) a été fonctionnellent nécessaire pour faire exister des opinions collectives au plan politique. La somme des individus ne fait jamais un collectif, ce dernier transcende toujours ceux qui le composent et la politique n’échappe pas à cette mécanique sociale. En outre, le texte de Weil exprime le dépit face à l’abdication du parlementarisme devant la défaite de 1940 (y compris des socialistes) et l’arrivée au pouvoir deb Pétain. C’est plus un texte de circonstance publié en 1950 que l’on croit souvent.

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