Politique

Existe-t-il une « police politique » en France ?

Un événement survenu au cours du dernier mouvement social (contre la réforme des retraites) pourrait alimenter la thèse (complotiste) selon laquelle les violences ou dégradations constatées en manifestation seraient le fait de policiers infiltrés, dans le but de discréditer le mouvement ou incriminer des manifestants. Cette interrogation sur l’existence d’une police politique nous amène à questionner plus largement le rôle politique de la police.

Sur le Média, le 19 avril 2023, un manifestant (Aimé-Celeste) témoigne[1] d’un piège tendu par la police pour discréditer un autre manifestant (Souleyman) qui l’accompagnait lors d’une « manif sauvage », un soir d’avril 2023 (à l’occasion du mouvement contre la réforme des retraites). Le témoin rapporte qu’un petit groupe de faux manifestants mais vrais policiers l’auraient incité à brûler une poubelle, ce qu’il a fait, et ce qui aurait permis de l’arrêter, lui et son camarade Souleyman (qui n’a pourtant rien fait) : « BFMTV, Le Figaro et d’autres médias abreuvés de récits policiers ont annoncé en grande pompe, vendredi soir, l’arrestation de Souleyman A, ce jeune étudiant qui a dénoncé les violences sexuelles, physiques et verbales dont il a été victime lors d’une première interpellation par des agents de la BRAV-M. Les perroquets de la préfecture répétaient en boucle qu’il avait été pris « en flagrant délit » alors qu’il incendiait des poubelles « avec deux autres manifestants » – en l’occurrence, Aimé-Celeste et Julie*. Sauf que, quelques heures plus tard Souleyman ressort libre, sans poursuite. La police le confirme : il n’a participé à aucun incendie. Mais il accuse des policiers en civils de lui avoir demandé de le faire. Aimé-Celeste était avec lui lors des échanges avec ce groupe de policiers. Par un hasard de circonstance, lui, est allé au bout, mettant le feu à un sac plastique d’une poubelle municipale de la ville de Paris. S’il assume avoir brulé cette poubelle, il assure, comme Souleymane, que ce sont les policiers qui lui ont demandé de le faire. Un témoignage qui sème le trouble sur les pratiques policières à l’heure d’une mobilisation historique contre la réforme des retraites. Il y a-t-il eu un « coup monté » contre Souleyman, témoin trop gênant des violences policières ? Des policiers infiltrent-ils les cortèges pour pousser les manifestants à commettre des infractions ? ».

Si le témoignage est fiable (et il semble convaincant), est-ce une opération improvisée par des policiers sur le terrain (qui voulaient sauver l’honneur de leurs collègues de la BRAV en salissant l’honneur du manifestant) ou a-t-elle été commanditée par la préfecture ? Toujours est-il que ce témoignage pourrait alimenter les rumeurs qui circulent lors de chaque mouvement social, sur de prétendus faux « casseurs » mais vrais policiers qui commettraient des dégradations pour tenter de discréditer le mouvement[2]. Autrement dit, la question se pose de savoir s’il existe une « police politique » en France.

Police du politique

Précisons tout d’abord ce que l’on entend traditionnellement par là : « La police politique est le service de police qui opère généralement dans le secret pour maintenir la sécurité nationale contre les menaces internes à l’État. La mise en place d’une police politique est une caractéristique des régimes totalitaires. Au lieu de faire appliquer les lois comme les simples services de police, elles outrepassent l’État de droit. Elles fonctionnent entièrement ou partiellement, dans le secret. Cette culture du secret vise à cacher la plupart de leurs opérations au public ».

Ses méthodes sont un peu particulières : « Les organisations de police politique emploient des espions internes et des informateurs civils pour trouver des leaders de protestation ou des dissidents et peuvent aussi employer des agents provocateurs pour inciter des adversaires politiques à exécuter des actes illégaux contre le gouvernement, sur quoi de tels adversaires peuvent être arrêtés. La police politique a été utilisée par de nombreux gouvernements. Les forces de police politique dans les dictatures et les États totalitaires utilisent d’habitude la violence et les actes de terreur pour supprimer l’opposition politique et peuvent procéder à des éliminations physiques (assassinats, « disparitions ») ». Dans l’article de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, d’où est extraite cette définition de la police politique, on retrace son histoire en France, du XVIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale. On considère qu’elle aurait disparu avec le régime de Vichy. En effet, les preuves manquent sur l’existence d’un corps spécialisé dans la répression des opposants politiques et pouvant commettre des actes illégaux pour remplir sa mission.

Éditions Perrin, 2021, 384 p.

On pourrait cependant s’interroger sur la nature du SAC (Service d’Action Civique), service d’ordre du parti au pouvoir sous de Gaulle (de la fin des années 1950 à la fin des années 1960). Un livre récent « réaffirme sa nature politique en montrant que les gros bras étaient aussi les petites mains d’un gaullisme manquant alors de militants et en soulignant les liens personnels forts du Président avec ces  » Prétoriens » du régime »[3]. L’auteur se demande s’il s’agit d’une « police parallèle » : « La rumeur des « polices parallèles » figure en bonne place dans les légendes autour du SAC. (…) À en croire la presse d’opposition comme les partis de gauche et syndicats de police hostiles au pouvoir, le SAC aurait bénéficié de l’appui de la hiérarchie policière pour infiltrer ses adhérents dans les services et les verrouiller politiquement. Ses éléments auraient contrôlé les opinions de leurs collègues et enterré des affaires gênantes. Mais la thématique des « polices parallèles » renvoyait aussi au travail de type policier (renseignement et répression) mené par les militants avec l’appui plus ou moins discret des autorités policières. (…) Il est difficile d’infirmer ou confirmer la thèse d’un SAC police parallèle tant les sources manquent sur un sujet sensible soumis, plus que d’autres, aux contraintes de la loi de 2008 sur les archives publiques »[4].

Audigier souligne les rapports étroits entre le SAC et la police (nombre de membres de l’organisation sont eux-mêmes policiers) et parle d’une « collaboration discrète » : « Cette collaboration a-t-elle dépassé le cadre discret de la recherche conjointe de renseignement pour s’aventurer dans les eaux plus risquées de la répression combinée des adversaires du régime en période de crise ? L’appareil de sécurité gaulliste intervint aux côtés des forces de l’ordre de deux façons : rarement en appui des CRS et gendarmes mobiles face aux barricades, plus souvent en recherche de renseignement sur les acteurs et objectifs de la contestation »[5]. Le SAC a en tout cas servi pour le renseignement et sans doute la répression de membres de la gauche radicale.

Depuis les années 1970, le pouvoir ne semble plus faire usage d’une telle police pour commettre des actions illégales. Dans le cas des policiers infiltrés parmi les « casseurs » en manifestation, il s’agit semble-t-il d’une opération de police finalement assez banale (et commune à toutes les opérations d’infiltration ou de surveillance) : en l’occurrence, ici, le but est de recueillir des informations ou d’interpeler si possible les manifestants ayant commis les plus grands délits. Étant donné le nombre important de gens qui participent aux dégradations durant une manifestation (dont une partie ne prend pas la peine de dissimuler son visage), monter une opération de type « casser pour discréditer le mouvement » serait parfaitement inutile (surtout si les violences commises par les manifestants n’ont aucune conséquence sur le soutien populaire au mouvement, comme cela a été le cas pour les Gilets jaunes et c’est encore le cas pour le mouvement contre la réforme des retraites, toujours massivement soutenu malgré les poubelles brûlées ou les vitres cassées)[6]. Point de « police politique » donc dans le cas qui nous occupe. En revanche, on peut se demander si une telle police n’existe pas dans le privé.

 

Projet d’assassinat de l’auteur des Guignols : le retour d’une « milice patronale » ?

Les confidences d’un ancien agent de renseignement reconverti dans le privé nous mettent en alerte sur l’existence possible d’une police politique privée qui est prête à tout pour neutraliser les « fortes têtes » au sein de l’entreprise. On apprend ainsi l’existence d’un projet d’assassinat pour l’un des auteurs des Guignols de l’info (émission satirique et politique diffusée sur la chaîne Canal+ dans les années 1990-2000), Bruno Gaccio, pour son engagement syndical qui aurait nui à la bonne santé économique du groupe qui possédait la chaîne qui l’employait[7]. Un article du très bon site en ligne Elucid rappelle le contexte :

« À la fin des années 1990, sous l’impulsion de son nouveau PDG Jean-Marie Messier, la Compagnie générale des eaux, spécialisée dans la distribution d’eau et la gestion des déchets, renforce sa diversification dans la communication en devenant actionnaire majoritaire du groupe Canal+. Elle se renomme alors Vivendi Universal pour accompagner ce changement stratégique. (…) Début 2002, l’entreprise est chahutée en Bourse en raison des doutes sur la stratégie de son PDG. Les pertes du groupe Canal+ entrainent l’annonce d’un plan social et, en raison de désaccords sur l’avenir de Canal+, Jean-Marie Messier limoge Pierre Lescure de son poste de Président de la chaîne le 16 avril 2002. Ce que le PDG n’avait pas prévu, c’est que le personnel de la chaîne allait vigoureusement protester contre cette éviction, en étant soutenu par de nombreuses personnalités du cinéma et de la politique. Ils s’emparent de l’antenne, et tiennent une Assemblée générale historique, en direct durant l’émission Nulle part ailleurs. Plusieurs centaines de salariés de Canal+ créent ensuite l’Assoc, pour « Défendre l’identité » de la chaîne. L’auteur des Guignols de l’info, Bruno Gaccio, un des meneurs du mouvement social, en devient le porte-parole. (…) Ce mouvement a duré plusieurs semaines, et aboutit à la démission de Jean-Marie Messier le 30 juin 2002, suivi de plusieurs mois de flottements supplémentaires. Xavier Couture remplace alors Pierre Lescure à Canal+, venant de TF1. À ce moment-là, le groupe Vivendi Universal était au bord de la faillite : après une perte de près de 14 milliards d’euros en 2001, il annonce une perte abyssale de 23 milliards d’euros pour 2002, ce qui en fait le record de pertes annuelles pour une entreprise française. L’action dévisse durant toute l’année, les actionnaires perdent des sommes colossales »[8].

On décide de faire espionner Bruno Gaccio par Pierre Martinet, ancien agent du Service action de la DGSE, qu’il a quittée pour travailler dans le service « Sécurité » de Canal+, officiellement pour lutter contre le piratage (un service dirigé par Gilles Kaehlin, ex-policier des renseignements généraux également reconverti dans le privé). En 2005, Martinet « raconte dans son livre, Service Action : Un agent sort de l’ombre, que ses responsables lui ont demandé d’espionner Bruno Gaccio, bête noire des dirigeants qui se succèdent dans un Canal+ en pleine crise ». On cherche à le piéger et à trouver le moyen de le discréditer voire l’envoyer en prison ; enfin, on pense à une solution autrement plus radicale : l’assassiner. « Suite à la sortie du livre [de Martinet en 2005], Bruno Gaccio porte plainte contre X, et la police commence une longue enquête. Elle découvre alors avec stupéfaction la préparation par Martinet d’un dossier « homicide » contre Bruno Gaccio, qui en obtient alors la copie ». Bruno Gaccio témoignera : « Martinet fait un dossier comme on apprend à en faire à la DGSE. Avec le jour, l’heure, l’endroit de l’exécution… Il y avait même l’adresse du Castorama où acheter des manches de pioche, car contrairement à une balle, le manche de pioche, ça peut être n’importe qui avec qui j’ai eu un différent, et je suis connu pour être un bagarreur… [Dans le dossier est encore expliquée la procédure pour exfiltrer les deux tueurs chargés d’exécuter le projet] C’était des Yougos qui devaient faire ça, c’est dans le dossier… Quand tu lis tout ça, ça fait bizarre ! Le donneur d’ordre, j’ai compris qui il était au cours des quatre jours du procès, mais il ne sera jamais inquiété ». Finalement, les deux complices de Martinet, « Gilles Kaehlin et Gilbert Borelli, qui ont quitté Canal+ en 2005, ont nié les faits, mais au vu des preuves, ils ont été condamnés en 2011 à une peine de prison respectivement d’un an et de quinze mois avec sursis ainsi qu’à 10 000 euros d’amende pour atteinte à la vie privée. Pierre Martinet est condamné à 15 mois de prison avec sursis et 5 000 euros d’amende. Canal+ a été relaxée sur un point de droit. Le projet d’assassinat n’a pas été jugé, dans la mesure où il n’y pas eu de début d’exécution ».

 

L’histoire de Bruno Gaccio (comme celle de la surveillance de François Ruffin par un ancien directeur du renseignement, employé par le milliardaire Bernard Arnaud[9]) met en scène un agent du renseignement qui se reconvertit dans le privé et commet des actes illégaux. Avons-nous renoué avec les anciennes méthodes nées avec les premiers syndicats et encore en usage dans les années 1970, à savoir l’emploi d’agents ou mercenaires pour surveiller et réprimer les grévistes ou syndicalistes, ce que l’on désignait alors par « milice patronale » ? Les auteurs du livre Une milice patronale : Peugeot, nous apprennent en 1975 que « certains dirigeants d’entreprises jugent-ils aujourd’hui plus simple de louer aux agences spécialisées, en cas de danger, le nombre de mercenaires dont ils ont besoin pour faire l’ordre. Ce livre raconte l’histoire des mercenaires embauchés par la direction des usines Peugeot. Une histoire exemplaire : jamais en France une entreprise n’était allée aussi loin dans l’organisation d’une police intérieure qui, pour l’occasion, associe le général décoré au truand patenté, en passant par l’officier parachutiste et le tueur de l’OAS »[10].

Claude Angeli et Nicolas Brimo ont ainsi enquêté sur « l’organisation d’une police intérieure », composée de mercenaires, qui ont suivi et surveillé les ouvriers les plus engagés politiquement (à gauche), mais également organisé des actions pour casser violemment des piquets de grève ou tentatives d’occupation d’usine (à coups de matraque et barres de fer). Ils ont finalement été interpellés par la police pour leurs méfaits dans les usines Peugeot en 1973, mais ont bénéficié de l’amnistie de Giscard en 1974. À ce sujet, l’historien Jérémy Rubenstein évoque « le changement qui s’opère dans les années 1970 au sein de grandes entreprises pour mettre en place des stratégies de « contre-activisme » qui empruntent à la fois au monde militaire, à celui des partis politiques et des entreprises »[11]. On pensait cette pratique une chose du passé, visiblement, les exemples de Gaccio et Ruffin prouvent qu’il n’en est rien.

Politique de la police

Quoi qu’il en soit, se demander s’il existe une police secrète (ou discrète) aux mains du gouvernement (des policiers qui pourraient notamment se faire passer pour des « casseurs »), nous rend aveugle à ce qui est sous nos yeux : 1/ il existe déjà des sections entières de police (tout à fait officielles) consacrées à la surveillance et la répression des opposants politiques (services de renseignement et policiers chargés du « maintien de l’ordre ») ; 2/ le pouvoir peut également utiliser n’importe quel corps de police pour réprimer les militants si besoin est (comme nous l’avons vu lors des manifestations de Gilets jaunes ou plus récemment avec l’interpellation par les services antiterroristes de quatre syndicalistes de la CGT[12]).

Éditions Divergences, 2021, 136 p.

Mais on pourrait pousser la réflexion un peu plus loin, en nous posant les questions suivantes : 1/ Quelle est la fonction sociopolitique de la police ? N’est-elle pas de conserver l’ordre établi tel qu’il est ? Il va de soi que ce n’est pas sa seule fonction, elle peut effectivement servir de force d’interposition (mettre fin à une agression par exemple). Mais par le simple fait de faire respecter la Loi (qui est injuste et permet à une poignée de gens d’accumuler des richesses de façon illimitée) ne remplit-elle pas ainsi une fonction politique conservatrice ? 2/ L’existence de la police est-elle un mal nécessaire ? Ne pouvons-nous pas imaginer d’autres manières de régler les conflits et imposer la paix civile ?

Pour tenter de donner quelques éléments de réponse à ces deux dernières questions, on peut déjà signaler que « la police et la justice poursuivent et sanctionnent essentiellement les pauvres »[13]. Selon l’Observatoire International des Prisons, 80 % des détenus de prison n’ont pas le bac (44 % sont sans aucun diplôme), plus de 50 % sont sans emploi avant l’incarcération, 38 % ont des problèmes d’addiction à des « substances illicites » et 30 % à l’alcool[14]. Comme l’écrivent très justement Serge Quadruppani & Jérôme Floch : « fondamentalement, à quoi sert toute cette police ? À quoi bon tout ce quadrillage méticuleux du territoire, toute cette surveillance des comportements, toute cette brutalité institutionnalisée ? Ce que la police défend par tous les moyens mis à sa disposition, ce ne sont pas l’ordre et la société, c’est un certain ordre et sa société. Ce sur quoi son chantage à la peur et à la sécurité s’exerce, ce n’est pas la liberté humaine qu’il s’agirait de réguler, ce sont les individus esseulés, dépossédés et donc faibles qu’a produit le monde de l’économie. Ce que sa violence vient contrôler et réprimer, ce sont les corps et les esprits vivants et donc insatisfaits. La police n’est pas seulement le bras armé de l’État et du gouvernement, elle est la garantie que chacun reste à la place qui lui incombe »[15].

« Faut-il abolir la police ? »[16], se demande Julien Malara, qui fait remarquer que si l’on changeait de système économique et l’on offrait la possibilité à tous d’avoir un travail bien rémunéré et bien considéré, on pourrait certainement réduire considérablement le nombre de crimes et délits ; toutefois, il est fort probable que cela ne suffise pas pour tous les supprimer. Mais il s’interroge : a-t-on besoin de la police pour empêcher et « faciliter nos rapports sociaux » ? Pour Serge Quadruppani & Jérôme Floch, « la police ne défend ni le faible, ni la veuve, ni l’orphelin, pas plus que la femme battue. La police défend par la brutalité le monde de l’économie et sa condition sine qua non : l’accaparement par quelques-uns du territoire et des efforts de toutes et chacun. Le besoin de police est une mystification, son existence une usurpation »[17]. Julien Malara semble rejoindre ces deux auteurs : « Proposer d’abolir la police c’est donc accepter que l’institution policière n’est pas réformable et qu’elle n’est pas efficace pour régler les problèmes sociaux de manière démocratique et juste. Le problème c’est qu’il est très difficile d’imaginer une nouvelle manière de préserver la paix sociale dans un système qui organise la guerre sociale quotidiennement ». Il pense qu’il faut déjà s’attaquer aux causes et non aux conséquences : ne pas couper les mains d’un voleur pour espérer supprimer le vol, mais s’attaquer à une meilleure répartition des richesses. Malara affirme aussi que l’on « pourrait imaginer des volontaires ou des tirés au sort qui viendraient travailler main dans la main avec des travailleurs sociaux, pour prévenir les problèmes sociaux, plutôt que de les punir. Réfléchir à une alternative à la police, c’est repenser le système dans sa globalité »[18]. Tout militant progressiste (ou révolutionnaire) devrait en effet adopter cette perspective globale et tenter d’agir sur les causes sociales des comportements que l’on réprouve collectivement (à commencer par le vol ou la violence).

« La police et la justice poursuivent et sanctionnent essentiellement les pauvres »

Mais pouvons-nous espérer leur disparition totale et la construction d’un monde complètement pacifié ? Au cas où cela n’arrive pas, on pourrait au moins imaginer d’autres formes de police (ou de manières de rendre la justice). C’est ce que fait l’économiste Paul Rocher, en proposant la création d’une « police populaire » ; à cette fin, il nous dit qu’il faudrait « éviter ce qui caractérise précisément la police : la formation d’une institution en charge de la coercition, distincte de la société, au sein de laquelle les individus adoptent un esprit de corps. Parmi ces garde-fous on peut notamment énumérer la rotation régulière des fonctions, l’élection, le lien organique avec la communauté locale et l’équilibre de genre »[19].

Éditions La Fabrique, 2022, 256 p.

Mais les exemples qu’il donne pour appuyer son espoir de fondation d’une police populaire (en Irlande et en Afrique du Sud) ne sont pas probants (ils se sont soldés par un échec). Par ailleurs, lorsque l’on parle d’abolir la police, on pense surtout à la police de terrain qui s’occupe du maintien de l’ordre ou de la délinquance en col bleu. On pense moins aux policiers dont le travail demande une formation spécialisée comme la police financière ou la police scientifique, dont on voit mal comment on pourrait en universaliser les compétences à tous les citoyens qui seraient chargés de remplir leur devoir de « police populaire ». On peut bien entendu accepter l’idée d’une formation à l’usage des armes et au self-défense, mais les autres compétences sont-elles aussi facilement partageables entre tous ? Peut-on tout simplement envisager de les supprimer (renoncer à mener certaines enquêtes par exemple, ne serait-ce que pour économiser des ressources qui seraient plus utiles à d’autres fins) ? On voit ici, comme sur d’autres points, que la réforme en profondeur de l’institution policière demanderait une réflexion bien plus approfondie si on veut qu’elle soit prise au sérieux (certains chercheurs et activistes s’y emploient[20]).

En outre, quid de l’armée[21], qui pourrait de nouveau être utilisée pour la répression et le maintien de l’ordre (en cas de suppression de la police), et dont on voit mal comment il serait envisageable de l’abolir[22], y compris dans un cadre révolutionnaire où l’on serait certainement contraint de se défendre contre les puissances hostiles à la construction d’une société qui ne respecterait plus les règles du capitalisme…

Nos Desserts :

Notes

[1] « Agents provocateurs infiltrés en manif  ? Ce témoignage exclusif accuse la police », le Média, 19 avril 2023

[2] Rumeur qui a beaucoup circulé durant le mouvement des Gilets jaunes, cf. Laurent Denave, S’engager dans la guerre des classes, Paris, Raisons d’agir, 2021, p. 52-54.

[3] François Audigier, Histoire du SAC. Les gaullistes de choc, 1958-1969, Paris, Perrin, 2021, 4e de couverture.

[4] Ibid., p. 240-241.

[5] ibid., p. 255.

[6] Quid des méfaits d’Alexandre Benalla qui joue au CRS lors d’une manifestation pour « casser du militant » en toute illégalité ? Ce cas pose surtout la question de la gestion de la police par la présidence, qui ne fait plus seulement appel aux sections formées à la protection du président de la République, mais embauche des fidèles qui ne remplissent pas toutes les conditions pour exercer ce métier (il s’agit plutôt ici d’un cas d’usage personnel du pouvoir et des forces de police).

[7] « Projet d’assassinat, intimidations : ils ont voulu se débarrasser de l’auteur des Guignols ! », Élucid, 18 décembre 2021

[8] En ligne : https://elucid.media/democratie/dossier-declassifie-gaccio-vs-canal-chronique-d-un-projet-d-assassinat/.

[9] J’aurais pu évoquer la surveillance de François Ruffin par un ancien directeur du renseignement, employé par Bernard Arnaud, cf. « Espionnage de François Ruffin : LVMH paie 10 millions d’euros d’amende et évite des poursuites », Le Monde, 17 décembre 2021. On peut lire ceci : « L’ancien directeur du renseignement intérieur est soupçonné d’avoir mobilisé son réseau afin d’espionner François Ruffin, député de La France insoumise et réalisateur de « Merci patron ! », pour le compte de LVMH ». L’ancien patron du renseignement intérieur Bernard Squarcini, surnommé « le Squale », a en effet travaillé pour le patron de LVMH : « M. Ruffin dénonçait la « surveillance » dont il a fait l’objet « pendant près de trois ans » par M. Squarcini à la demande de LVMH, lors du tournage de Merci patron !, film satirique sur le leader mondial du luxe récompensé en 2017 du César du meilleur documentaire. Le journaliste inquiétait le groupe, car il projetait de perturber des assemblées générales de la multinationale ». Bernard Arnaud et son entreprise LVMH s’en sortent bien en versant une amende de 10 millions d’euros, mais Squarcini est toujours poursuivi, notamment pour « complicité d’atteinte à la vie privée et d’exercice illégal d’agent de recherches privées ».

[10] Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale : Peugeot, Paris, Maspero, 1975.

[11] Jérémy Rubenstein, Terreur et séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire », Paris, La Découverte, 2022, p. 277.

[12] « Quatre salariés et syndicalistes CGT de RTE ont été arrêtés à leur domicile et placés en garde à vue par la DGSI mardi matin. Leur tort ? Avoir participé à un mouvement de grève pour les salaires au printemps dernier » (« « Des méthodes antiterroristes contre des ex-grévistes » : 4 salariés de RTE arrêtés par la DGSI », Révolution permanente, 5 octobre 2022. On apprendra le 18 octobre, que l’un d’eux, Mathieu Poli (28 ans), arrêté et menotté devant sa famille, a mis fin à ses jours…

[13] Laurent Mucchielli, L’invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits, Paris, Fayard, 2011, p. 181. Un constat qui n’a rien de nouveau, nombre d’enquêtes ont montré que « la plupart des infractions les plus répandues (bagarres, vols, vandalisme, consommation de cannabis, fraude dans les transports) sont commises dans tous les milieux sociaux, alors que ce sont essentiellement les pauvres qui occupent le système [pénal]. Certes, les jeunes des quartiers pauvres font souvent des choses plus graves et plus répétées. Mais il est évident que la « tolérance zéro » officiellement prônée ne s’applique en réalité qu’à certains groupes sociaux et pas à d’autres » (ibid., p. 182-183). On note également « l’impunité croissante qui prévaut dans le traitement de la délinquance économique et financière » (ibid., p. 183).

[14] « Qui sont les personnes incarcérées ? », OIP

[15] Serge Quadruppani & Jérôme Floch, « Pourquoi les flics sont-ils tous des bâtards ? », extrait de Défaire la police (Divergences, 2021), reproduit sur le site Lundi matin, 28 septembre 2021

[16] « Faut-il abolir la police ? », Demos-kratos, 23 septembre 2020

[17] Serge Quadruppani & Jérôme Floch, « Pourquoi les flics sont-ils tous des bâtards ? », art. cit.

[18] Julien Malara mentionne le site Internet « Cerveaux non-disponibles » qui a repris les « 8 mesures pour abolir la police » proposées par le projet américain « 8ToAbolition » : « 1. Démanteler la police, 2. Démilitariser les communautés, 3. Interdire le fichage, 4. Libérer les prisonniers, 5. Abroger les lois qui criminalisent la survie, 6. Investir pour l’autonomie de la communauté, 7. Fournir un logement sûr à tous, 8. Investir dans l’entraide, pas dans la police »

[19] Paul Rocher, Que fait la police ? et comment s’en passer, Paris, La fabrique, 2022, p. 208.

[20] Cf. Gwenola Ricordeau (dir.), 1312 raisons d’abolir la police (Lux, 2023) et Collectif Matsuda, Abolir la police : Echo des États-Unis (Niet, 2021). La question de la police est indissociable selon moi de celle de la Justice et donc de l’idée de punition. On imagine souvent que l’action en justice évite la vengeance privée mais en réalité, le châtiment légal ne fait que produire une autre violence qui elle-même suscitera un désir de vengeance. Comme l’écrit Catherine Baker : « La peine infligée par un tribunal va jusqu’au bout d’une violence institutionnelle qui appelle forcément une réponse. Il nous faut renoncer à cette chimère d’une vengeance qui, assumée par l’État à la place des particuliers, en serait plus pure, plus désintéressée. Elle n’est guère plus reluisante ni plus intelligente que l’autre. Quand la Justice punit un voleur, elle entretient chez tous les voleurs le besoin de se venger. (…) L’idée de Justice qui rend le mal pour le mal ne peut être défendue qu’au mépris de toute justice » (Catherine Baker, Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal, Paris, Tahin Party, 2004, p. 44). Selon Baker, tout crime est un mal dont il faut se protéger par ses propres moyens (« c’est à chacun de se préserver »), à l’instar des calamités naturelles : « Les meurtres, rixes, vols sont des accidents. Nous devons tout tenter pour les éviter, mais nous pouvons vivre avec le risque » (ibid., p. 170). L’autrice rappelle aussi que si un individu commet une faute dans une situation très particulière, c’est à ce type de situations que l’on doit s’attaquer. On doit réfléchir à d’autres formes de justice, fondées sur le pardon ou l’explication des causes des comportements déviants.

[21] D’autant que l’armée est au cœur de l’appareil d’État français, cf. Claude Serfati, Le militaire : une histoire française (Amsterdam, 2017).

[22] On pourrait créer une « armée populaire » mais, là encore, certaines fonctions demandent une forte spécialisation (piloter un avion n’est pas à la portée de tous par exemple)…

 

Crédit photo de Une : Serge d’Ignazio « Manifestation Retraites Acte 10 »

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