Politique

Un « holocauste climatique » provoqué par les riches et les puissants ?

La critique de la thèse d’un « holocauste climatique » provoqué par les riches et les puissants, défendue par la sociologue Monique Pinçon-Charlot (et reprise dans le film complotiste Hold-up), conduit à se demander pour quelle raison les riches se moquent du sort des pauvres, premières victimes d’une économie (capitaliste) qui écrase les classes laborieuses et saccage la planète.

Le 11 novembre 2020 est diffusé sur Internet un film documentaire français à propos du Covid-19, intitulé Hold-up (Pierre Barnérias), qui a un succès fulgurant (il fait assez rapidement plus de 2,7 millions de vues, pour atteindre 12,5 millions de vues en mai 2021) et suscite la polémique. Il fait pratiquement l’unanimité contre lui dans les médias mainstream. Que dit-il de si choquant ou scandaleux ? Hold-up enchaîne les mises en accusation sur le traitement de la crise sanitaire, qui a été gérée, il est vrai, de façon très discutable par un gouvernement qui a menti (en particulier sur les masques) et a pris des décisions au sein du très secret Conseil de défense. Mais dans ce documentaire, on reprend les contrevérités les plus répandues à ce sujet : sur le confinement qui n’aurait eu aucune justification, la supposée création du virus par l’Institut Pasteur, l’interdiction par l’OMS d’autopsier les morts (ce qui fait douter du nombre total de morts liés au Covid-19), etc. Des thèses qui circulaient déjà largement sur les réseaux sociaux et sont enchaînées ici rapidement et sans forcément de lien entre elles, accompagnées par une musique dramatique.

La thèse la plus forte et la plus loufoque est celle d’un complot mondial pour un « Great Reset » (grande réinitialisation) : « Le documentaire déforme un programme du Forum économique mondial de Davos, qui cherche à sauver le capitalisme tout en souhaitant redéfinir les bases économiques et environnementales une fois la crise du Covid passée « construisant conjointement et de manière urgente les bases de notre système économique et social pour un avenir plus juste, plus durable et plus résistant ». Hold-up estime que « ce complot aurait pour objectif d’éliminer une partie de la société (les plus pauvres) et d’asseoir le contrôle de ces élites, notamment via le déploiement de la 5G », mais aucune preuve à ce sujet n’étant apportée »[1].

Hold-up sur la sociologie critique

Les déclarations fracassantes de la représentante de la sociologie critique la plus médiatisée, Monique Pinçon-Charlot, alimentent cette thèse conspirationniste. Ainsi, dans Hold-up elle tient les propos suivants : « Dans cette guerre de classe, comme les nazis allemands l’ont fait pendant la deuxième [guerre mondiale], il y a un holocauste qui va éliminer certainement la partie la plus pauvre de l’humanité, c’est-à-dire 3 milliards 500 millions d’êtres humains dont les riches n’ont plus besoin pour assurer leur survie ». Dans un petit texte critique sur le documentaire[2], Christophe Darmangeat et al. commentent sévèrement cette déclaration : « La comparaison avec le régime nazi est non seulement outrancière, mais relève également du complotisme et du négationnisme. Mettre sur un pied d’égalité l’extermination théorisée et industrialisée des juifs et des tziganes par les nazis avec le réchauffement climatique et/ou les morts (directs et indirects) du Covid-19, c’est affirmer que les dirigeants capitalistes auraient théorisé et volontairement mis au point un système industriel visant à l’extermination de plus de trois milliards de personnes. Et, comme ceci est, de toute évidence, une pure affabulation (raison pour laquelle elle n’apporte aucune preuve à cela dans ses différents écrits), la comparaison revient donc à nier la spécificité et l’ampleur des véritables génocides de l’Histoire : des millions d’hommes, femmes et enfants persécutés et exterminés pour ce qu’ils étaient ».

Sur Twitter, la sociologue expliquera que son interview d’une heure dont il ne reste que quelques bribes a été « instrumentalisée » : « Je suis stupéfaite par une instrumentalisation de mes quelques mots retenus au profit non pas d’une réflexion mais d’un montage choc au service de l’émotion et la colère ! » Ses réflexions, qui ont été « tronquées », avaient un tout autre sens : « Mon objectif de faire comprendre la gravité de notre avenir sur la planète m’a conduit à employer le terme inapproprié d’holocauste au lieu de celui d’extermination, et je vous présente mes excuses très sincèrement ».

Editions Dunod, 2018, 344 p.

Elle avait pourtant déjà utilisé ce terme auparavant. Ainsi, dans une interview donnée en février 2020[3], elle parle déjà d’« holocauste écologique » qui est « organisé par une classe sociale », à propos des conséquences meurtrières pour la partie la plus pauvre de l’humanité de la prédation des richesses par un petit nombre. La sociologue parle en particulier de la canicule de 2003 qui a fait 18 000 morts, aucun parmi les riches, qui ont les moyens de se protéger de la chaleur. Elle ajoute à ce propos ceci : « Il y a quelque chose de terriblement violent et inhumain, dans le fait de ne pas lutter contre le dérèglement climatique. Là j’ai envie de parler de crime contre l’humanité, qui devrait relever de la Cour pénale internationale. Mais c’est une classe sociale qui, à l’échelle de la planète, organise cet holocauste écologique. Ce que je dis est très grave et c’est très important de dire les choses telles qu’elles doivent être dites, pour que, tant qu’il est encore temps, crier au feu… ».

Dans une autre interview (datée d’avril 2020), Monique Pinçon-Charlot fait la réflexion suivante : « L’objectif conscient de cette classe, de cette mafia, c’est bien d’exterminer la moitié la plus pauvre de l’humanité, avec l’arme terrible qu’est le dérèglement climatique. C’est un holocauste climatique. (…) Les grandes fortunes ont toujours eu comme compagnon de route la violence ! »[4]. La nécessité de faire de la provocation (pour « éveiller les consciences »), dans un cadre où il est difficile de développer une thèse bien argumentée, a-t-elle fait basculer notre sociologue dans une pensée complotiste (en introduisant dans son explication une intentionnalité), pensée qui lui était étrangère pendant toute sa carrière[5] ? De fait, il n’était pas très difficile d’instrumentaliser ses propos dans un documentaire (Hold-up) qui défend la thèse d’une mort programmée de milliards de personnes.

Pourquoi les riches se moquent du sort des pauvres ?

En réalité, il est fort possible que les riches n’aient nullement conscience d’être responsables de la catastrophe écologique en cours et qu’ils aient du mal à compatir avec le sort des victimes d’un système dont ils sont les premiers bénéficiaires[6]. Comme le rappelle l’économiste Jacques Généreux qui a écrit un livre sur la « bêtise des élites »[7], en reprenant à la psychologie cognitive[8] la notion de « biais égocentrique » : nous serions naturellement prédisposés à penser de notre point de vue, suivant notre expérience personnelle, c’est un « défaut de notre faculté d’empathie nous permettant de nous mettre à la place des autres, qui nous permet de comprendre les choses d’un autre point de vue ». Le « biais égocentrique » débouche sur ce que les marxistes appellent « inconscient de classe » : « Très souvent, inconsciemment, les choses que l’on dit ou les positions que l’on prend, reflètent un point de vue de classe ». Objectivement, on pense conformément aux intérêts de sa classe et subjectivement, ce biais égocentrique (ou inconscient de classe) nous rend aveugle aux positions/conditions des autres classes sociales : « On a du mal à se mettre à la place de celui qui ne partage pas notre mode de vie, notre condition ». D’où le manque d’empathie des riches à l’égard des pauvres[9].

Éditions Seuil, 2017, 352 p.

Certaines études sociologiques montrent également que les représentations des premiers à l’égard des seconds peuvent être très négatives, ce qui accentue la mise à distance. Ainsi, dans Ce que les riches pensent des pauvres, Serge Paugam et ses collègues ont établi « un lien plus systématique entre, d’une part, la sociologie des classes supérieures habitant dans les espaces les plus ségrégués socialement et, d’autre part, la sociologie des représentations de la pauvreté et des jugements sur les inégalités sociales. (…) Établir une distance vis-à-vis des pauvres ne passe pas uniquement par l’instauration d’une barrière morale de protection des beaux quartiers. Ce processus se nourrit aussi de la justification du caractère indésirable des pauvres. Il s’agit alors de sentiments qui vont de l’insécurité au dégoût »[10]. Les riches ici étudiés pensent notamment que les pauvres sont violents et sales. Le racisme de classe fait aussi partie des discours de justification de leurs privilèges :

« Le racisme peut être entendu, au sens large, comme toute idéologie qui décrète l’infériorité de certains groupes sociaux et la supériorité de certains autres. Définie ainsi, l’idéologie raciste constitue un outil puissant pour affirmer le bien-fondé des hiérarchies sociales : certains groupes ne seraient pas « destinés » à occuper certaines positions quand d’autres seraient au contraire « naturellement » appelés à remplir certaines fonctions sociales (…). Le cas particulier du « racisme de classe » est révélateur des ambiguïtés des idéologies racistes : il peut stigmatiser aussi bien l’indolence naturelle des pauvres, c’est-à-dire leur tendance supposée à ne pas faire d’efforts, que leur manque d’intelligence ou d’ingéniosité. Il constitue l’un des multiples avatars de l’idéologie méritocratique ; mais il est aussi l’expression d’un dégoût à l’égard des pauvres qui conduit à leur mise à distance pour des raisons aussi bien de peur et de rejet (en fonction de la construction sociale des représentations de l’Autre) que de volonté de distinction. Dans ce second cas, le dégoût envers les pauvres conduit tout simplement à les exclure et à les rejeter, davantage qu’à chercher à justifier les raisons pour lesquelles les personnes issues de ces milieux sont aussi pauvres. La représentation des pauvres comme des paresseux ou des perpétuels assistés pourrait être aussi l’expression de cette tendance à rechercher la cause de la pauvreté dans la nature des êtres. Ainsi, cette perception de la pauvreté s’oppose à l’idée selon laquelle les pauvres seraient les victimes d’un système injuste »[11].

Inutile d’espérer que les riches, partageant ces représentations des pauvres, soient solidaires avec eux et s’inquiètent de leur sort… Il y a bien quelques grandes fortunes qui proposent d’être taxées un peu plus[12], comprenant sans doute que les inégalités croissantes engendrent un monde de plus en plus violent et invivable. Il semblerait cependant qu’une bonne partie des riches pensent pouvoir s’en tirer quoi qu’il advienne. Ainsi, « la moitié des milliardaires ont acquis des propriétés qui leur serviront peut-être de résidence lors du Grand effondrement, lors du Grand collapse, quand ça arrivera, c’est l’assurance apocalypse »[13].

Dans le film documentaire intitulé Sauve qui peut le monde (Julien Blanc-Gras & Alfred de Montesquiou, 2020), on découvre un bunker « ultra-sécurisé » pour riches (au Kansas) qu’a fait construire le multimillionnaire Larry Hall, décrit comme un « promoteur immobilier de l’apocalypse » : ce bunker s’étend sur quinze étages sous la surface du sol et propose des appartements luxueux, un hôpital, une école, une salle de sport, une alimentation autonome (qui peut fournir de l’énergie pendant deux ans et demi), une piscine de 25m de long et même une cellule de prison ! Cette résidence de Larry Hall (aujourd’hui complètement vide) a été construite en cas de crise climatique, de séisme, pandémie, guerre civile, éruption volcanique, effondrement économique, « terrorisme nucléaire » ou pluie de météorites : cette copropriété est « prête à résister à n’importe quelle menace ». Réagissant à ce documentaire, le journaliste Daniel Mermet fait la réflexion suivante : « Et voilà, les super-riches ont renoncé à l’idée d’un monde commun, pour eux la globalisation n’est pas soutenable écologiquement, la classe dominante s’est coupée du monde, c’est le séparatisme des riches, qui s’enferment dans des gated community [résidences fermées]… ». Certains ultra-riches, plus pessimistes sur la situation écologique actuelle, pensent même à quitter la Terre pour s’installer sur une autre planète[14]

Les ravages actuels du système capitaliste dépassent l’imagination

Éditions Delga, 2020, 309 p.

L’idée d’une planification diabolique (extermination programmée des plus pauvres de la planète) par les riches ou certains d’entre eux (notamment le méchant Bill Gates[15], tête de Turc des complotistes) est donc douteuse et, de surcroît, elle nous rend aveugle à ce qui est pourtant sous nos yeux et n’intéresse visiblement pas beaucoup nos complotistes : l’exploitation des classes laborieuses et de la nature par les riches produit déjà un mal immense, partout dans le monde[16]. De fait, le fonctionnement ordinaire du système capitaliste fait des dégâts considérables sur la nature (humanité comprise). Le réchauffement climatique a par exemple pour effets de multiplier les catastrophes naturelles, y compris dans les pays du Nord comme les États-Unis : « Les impacts du changement climatique touchent tous les pays, sans exception. Les dernières données du Bureau du recensement américain en sont la preuve. En 2022, des millions d’habitants ont été contraints de fuir pour assurer leur sécurité à la suite d’un ouragan, d’un incendie ou encore d’une inondation. Des catastrophes climatiques qui affichent un lourd bilan humain, et qui renforcent les inégalités sociales »[17]. Ce sont les plus pauvres qui payent le plus lourd tribut, subissant coupures d’électricité ou d’eau potable[18], et pouvant même perdre leur logement. Pourtant, c’est la classe dominante qui est seule responsable de la destruction de l’environnement. Déjà parce qu’elle consomme et pollue plus que la moyenne (usage d’un jet privé, yacht immense, voyage touristique dans l’espace, etc.). Mais aussi (et surtout) parce que c’est elle qui décide de ce qui est produit et consommé par l’ensemble de la société.

Hervé Kempf a raison de rappeler à ce sujet que « la classe supérieure définit le mode de vie de son époque »[19]. Elle tend à s’imposer comme un modèle et à imposer ses goûts. De plus, ayant la maîtrise des grands moyens de production, elle est responsable des conséquences désastreuses (en termes de pollution) de ses entreprises, mais également de la « consommation de masse » (de produits souvent très vite obsolètes) qu’elle encourage (par la publicité notamment). La « libre » concurrence (on devrait plutôt parler de compétition économique à mort), sans planification de la production ajustée aux besoins, produit un gâchis immense. On produit trop et on préfère détruire le surplus plutôt que le partager, en suivant la logique capitaliste qui veut que les biens sont accessibles uniquement à celles et ceux qui ont les moyens de se les procurer. Mentionnons simplement la gestion catastrophique de la production alimentaire. Alors que l’on produit depuis des décennies de quoi nourrir 12 milliards de personnes, en 2022 plus de 828 millions de personnes ont souffert de la faim dans le monde et plus de 9 millions (25 000 par jour) en sont mortes[20].

Éditions Seuil, 2007, 156 p.

J’aurais pu multiplier les exemples pour montrer l’horreur du système capitaliste à l’échelle mondiale, comme l’a fait Thomas Guénolé, en établissant un total de 400 millions de morts évitables depuis la fin de la Guerre froide[21]. On pourrait objecter que la population mondiale a augmenté durant la même période, ce qui montre que cette économie mondiale permet de faire vivre plus d’êtres humains qu’auparavant, ce qui est juste. Mais on le doit peut-être avant tout aux progrès technologiques et scientifiques. Et, de toute façon, en quoi cela justifie toutes ces horreurs que l’on pourrait éviter (au moins en partie), en interdisant l’exploitation et le pillage des pays dominés et en répartissant mieux les ressources (eau potable, alimentation, médicaments, etc.) ? Avons-nous conscience qu’il suffirait simplement de redistribuer une petite partie des richesses accaparées par les 2 755 milliardaires (qui détiennent aujourd’hui 13 100 milliards de dollars[22]) pour sauver tous ces pauvres gens qui meurent (de faim notamment) dans d’atroces souffrances ?

« L’exploitation des classes laborieuses et de la nature par les riches produit déjà un mal immense. »

Enfin, le tableau (catastrophique) du monde actuel ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des dégâts occasionnés par la guerre et l’activité militaire en général. En effet, les guerres actuelles ont un coût humain considérable mais elles alimentent également la catastrophe écologique. Ainsi, C. J. Polychroniou fait remarquer que « les opérations militaires produisent d’énormes quantités d’émissions de gaz à effet de serre, dans la mesure où la capacité et l’utilisation de la force militaire dépendent de l’énergie qui se présente sous la forme de combustibles fossiles. En fait, à elle seule, l’armée américaine émet plus de carbone dans l’atmosphère que certains pays et a une longue histoire de guerres ayant le pétrole pour origine. Est-il donc réaliste d’espérer une action climatique sérieuse de la part des grandes puissances mondiales tant qu’elles continuent d’ignorer superbement à quel point le militarisme alimente la crise climatique ? ». En accord avec ces propos, Noam Chomsky signale également que « la crise climatique alimente le militarisme et engendre des conflits ». Il prend l’exemple du conflit opposant l’Inde et le Pakistan :

« L’Inde et le Pakistan sont en première ligne, en proie à des confrontations militaires violentes permanentes. Ces deux pays souffrent cruellement du réchauffement de la planète. Un tiers du Pakistan est sous l’eau, parfois sous plusieurs mètres, suite à une intense vague de chaleur et une longue mousson qui a occasionné une quantité record de pluie. Chez sa voisine, l’Inde, des paysans pauvres vivant dans des cahutes de terre tâchent de survivre face à la sécheresse et à une chaleur atteignant les 50 degrés Celsius, ce qui est virtuellement intenable, et bien sûr sans climatiseur. Pendant ce temps, les autorités gouvernementales se livrent à une véritable course pour produire des moyens de destruction plus nombreux et plus efficaces (…) Ce qui n’échappe pas à l’imagination, c’est que les deux pays sont armés jusqu’aux dents, possédant d’énormes arsenaux nucléaires, une course aux armements insoutenable pour le Pakistan pays beaucoup plus petit. Pour les deux pays, il s’agit là d’un gaspillage inadmissible de ces ressources dont ils ont désespérément besoin pour faire face à leurs problèmes communs et dévastateurs que sont le réchauffement climatique et d’autres formes de destruction de l’environnement »[23].

En bref, ce que l’on pourrait considérer comme étant de véritables « crimes contre l’humanité » ce sont les conséquences dramatiques résultant du fonctionnement ordinaire de notre système politico-économique, en particulier les guerres et les politiques économiques autorisant la prédation des richesses par une minorité d’individus. Un système que l’on pouvait tenir responsable de la mort de quantité de pauvres gens bien avant l’apparition du Covid-19, ce qui ne semble pas vraiment être au centre des préoccupations du réalisateur d’Hold-up qui ne s’intéresse pas aux victimes réelles du capitalisme et préfère disserter sur un complot mondial imaginaire. Et si l’on devait se préoccuper d’un événement cataclysmique à venir, ce serait, en tout premier lieu, une possible guerre nucléaire entre grandes puissances qui mettrait fin à l’humanité…

Post-scriptum : La bêtise produit-elle des effets politiques positifs ?

La critique de Hold-up ne se réduit pas à deux camps antagonistes aussi intransigeants et repoussants l’un que l’autre (médiats dominants versus médias abêtissants[24]). Il existe une autre voie, celle des médias alternatifs, à la fois sérieux et critiques à l’égard du pouvoir, qui ont pu faire un travail remarquable sur ce documentaire. Au niveau du contenu politique, retenons la vidéo réalisée par le Canard réfractaire[25]. Ce média lui reproche surtout de contribuer au clivage du mouvement social. Par la dramatisation et la défense de thèses présentées comme incontestables et incritiquables, on cliverait les « opposants au régime de Macron » : « L’important, peu importe les différences que l’on peut avoir au niveau de l’analyse, au niveau des valeurs, c’est de maintenir l’unité du mouvement social, que l’on arrive à dialoguer, que l’on arrive à discuter. C’est ça l’essentiel. Il ne faut pas qu’on se clive de manière inutile, et surtout de manière aussi stéréotypée et violente que ça. Il y a des gens qui rigolent bien que l’on se frite comme ça, et ce sont ces gens-là contre lesquels il faut qu’on s’unisse justement ».

Au-delà des bêtises colportées dans ce film, ce qui est problématique, « c’est la haine qu’il peut engendrer entre nous ». Et il est vrai que cela a provoqué nombre de disputes sur les réseaux sociaux, notamment au sein des Gilets jaunes (ce dont j’ai été témoin). Mais, après tout, n’est-ce pas la fonction du complotisme, et plus largement de la pensée d’extrême-droite, de diviser le camp de l’opposition au pouvoir sur des dangers imaginaires ?

Même s’il est conscient que certaines idées partagées dans Hold-up sont clairement réactionnaires (comme celle du complot mondial), le Canard réfractaire ne veut pas le rejeter d’un revers de la main (gauche). Il pense qu’il peut permettre de « repolitiser » certaines personnes, de les rendre plus critiques à l’égard du pouvoir. Ce n’est pas l’avis de Christophe Darmangeat et al., très sceptiques sur l’utilité du complotisme et ses effets politiques :

« Ainsi, les théories du complot sont toujours réactionnaires mais avec des effets parfois contradictoires. Leur caractéristique la plus commune est d’être démobilisatrices. En effet, que peut-on faire contre un complot si ce n’est de se contenter de le dénoncer ? En réalité, la théorie du complot offre à celui qui a renoncé à la lutte collective, à la lutte des classes, le plaisir factice de se sentir fort de sa pénétrante compréhension des mécanismes cachés, seul devant son ordinateur à regarder une vidéo sur Youtube qu’il partagera éventuellement pour faire partie du groupe des « sachants ». Les théories du complot jouent ainsi un rôle très semblable à celui qu’ont pu jouer et que continuent à jouer les religions : elles offrent une consolation (cognitive) à ceux qui ont renoncé à agir sur un réel qu’ils ne comprennent plus et qu’ils voient dominé par des entités supérieures. Elles offrent une élévation symbolique aux initiés capables de naviguer dans ces explications ésotériques du monde. Et c’est aussi parce que, à l’instar de la religion, les théories du complot sont un véritable « opium du peuple », que nous les combattons. La révolte qu’elles proposent, parce qu’elle est dépourvue d’effet concret, ne procure qu’une dangereuse consolation »[26].

Cela étant dit, on peut se demander si le film Hold-up n’aurait pas contribué à alimenter la colère contre les mesures « sanitaires » prises par Emmanuel Macron, qui s’est muée l’année suivante (en 2021) en révolte contre des mesures jugées attentatoires aux libertés, le « pass sanitaire » en tête. En effet, dès le mois de janvier 2021, des manifestations pour la « défense des libertés » rassemblent des Gilets jaunes et des primo-manifestants. Il y a peu de monde jusqu’au mois de juin, mais les rangs grossissent rapidement à partir du mois de juillet : la manifestation contre le pass sanitaire (déclarée par des GJ) réunit plus de 5 000 personnes le 17 juillet (à Paris), plus de 12 000 le 24 juillet (toujours à Paris), et plus de 200 000 personnes le 31 juillet (dans toute la France), point d’orgue du mouvement, qui va ensuite décliner lentement, rassemblant quelques milliers de personnes le samedi (à Paris et ailleurs) jusqu’au mois de novembre 2021. Ces manifestations ont-elles contribué à mettre fin au pass sanitaire l’année suivante (le 1er août 2022[27]) ou cette décision prise par le parlement est-elle simplement liée à une situation sanitaire nettement améliorée ? Si on peut penser que cela a relancé temporairement le mouvement des Gilets jaunes, ces manifestations ne l’ont-elles pas détourné de ses objectifs premiers (démocratie et justice sociale) ? La réponse à ces questions déterminera si Hold-up a joué un rôle dans l’histoire du mouvement social en France et si ce rôle a été vraiment positif.

« N’est-ce pas la fonction du complotisme, et plus largement de la pensée d’extrême-droite, de diviser le camp de l’opposition au pouvoir sur des dangers imaginaires ? »

Bertrand Arthur William Russell (1872-1970)

Dans tous les cas, souhaitons que l’on produise dans l’avenir des films qui feraient voir l’horreur du système actuel et encourageraient les spectateurs à se révolter et rendre le monde un peu plus vivable pour tous. L’imagination serait alors mise au service, non de la peur et du fatalisme, mais de l’espoir en un avenir meilleur et la conviction que des progrès substantiels sont à notre portée, comme l’écrivait il y a déjà un siècle le philosophe Bertrand Russell : « Peu d’hommes semblent se rendre compte du grand nombre de maux dont nous souffrons qui sont totalement dépourvus de nécessité, et qu’ils pourraient être abolis par un effort unifié dans l’espace d’un petit nombre d’années. Si une majorité dans tout pays civilisé désirait qu’il en soit ainsi, nous pourrions, dans l’espace de vingt ans, abolir toute la pauvreté abjecte, une bonne moitié des maladies dans le monde, la totalité de l’esclavage économique qui asservit les neuf dixièmes de notre population ; nous pourrions remplir le monde de beauté et de joie, et assurer le règne de la paix universelle. C’est ainsi uniquement parce que l’imagination est stagnante, et que ce qui a toujours été est considéré comme étant ce qui doit toujours être. Avec de la bonne volonté, de la générosité, de l’intelligence, ces choses pourraient être réalisées »[28].

Nos Desserts :

Notes

[1] Comme l’indique la page Wikipédia du film.

[2] Christophe Darmangeat et al., « Hold-up sur l’anticapitalisme », blog La Hutte des classes, 17 novembre 2020 (en ligne).

[3] « L’holocauste écologique et sa finalité pour la bourgeoisie », Infoscope, 10 février 2020 (en ligne).

[4] « Le jour d’après de Monique Pinçon-Charlot », 13 avril 2020 (en ligne).

[5] Et penser que le capitalisme pourrait se passer de plus de 3 milliards de pauvres est absurde, car on a toujours besoin de main-d’œuvre mais également d’une armée de réserve (chômeurs) qui permet notamment de baisser les salaires (la menace du chômage suffit).

[6] Il semblerait plutôt que les riches pensent être particulièrement généreux (ils « offrent du travail », financent des « œuvres caritatives », etc.), cf. Pierre Lascoumes & Carla Nagels, Sociologie des élites délinquantes. De la criminalité en col blanc à la corruption politique (Armand Colin, 2014).

[7] Jacques Généreux, « La connerie a pris le pouvoir. Comprendre le cerveau de nos « élites » », Elucid, 26 novembre 2022 (en ligne). Par « biais » on entend un « défaut systématique de raisonnement ».

[8] La psychologie cognitive a identifié plusieurs biais universellement partagés par l’espèce humaine qui nous empêcheraient de penser correctement. Il suffirait donc de faire un travail sur soi ou de créer des conditions spécifiques qui atténueraient ces biais pour mieux penser et agir, ce qui me paraît naïf et démenti par les travaux des sciences sociales.

[9] Généreux en conclut qu’il faudrait créer un cadre « bienveillant » dans lequel il serait possible de débattre et résoudre des conflits. L’histoire du mouvement ouvrier montre que les plus grands changements n’ont pas été obtenus par la négociation mais par un rapport de force…

[10] Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti & Jules Naudet, Ce que les riches pensent des pauvres, Paris, Seuil, 2017, p. 15 & 20.

[11] Ibid., p. 23-24.

[12] Cf. « L’héritière de BASF, multimillionnaire à 30 ans, milite pour qu’on taxe 90 % de son héritage », La relève et la peste, 26 octobre 2022 (en ligne).

[13] « Éco anxiété, petits gestes et gros mensonges », Là-bas si j’y suis, 21 septembre 2022 (en ligne).

[14] « Milliardaires dans l’espace, dystopie sur Terre », LVSL, 27 juillet 2021 (en ligne).

[15] On lui reproche des actions maléfiques imaginaires, alors que l’on pourrait faire une critique sérieuse et radicale de ce sinistre personnage (membre de la classe parasite des ultra-riches), comme l’a fait par exemple Lionel Astruc dans L’art de la fausse générosité. La fondation Bill et Mélinda Gates (Actes Sud, 2019).

[16] Notons que la question écologiste est inséparable de la question économique, les dégâts écologiques résultant de l’exploitation capitaliste. Il faut éviter de tomber dans ce que Dominique Mazuet appelle « l’écologisme », qui serait « la dernière opportunité, la dernière carte réformiste, jouée par le capital pour se dépêtrer de sa crise centrale, au moment où son « stade suprême » – impérialisme globalisé – atteint une limite interne » (Dominique Mazuet, Les veaux et les choses, Paris, Delga, 2020, p. 92). Une certaine écologie, qui nous invite à faire de « petits gestes » pour sauver la planète, se soucie avant tout du mode de consommation (non du mode de production) et désigne le responsable de la catastrophe en cours comme étant l’humanité en général et les consommateurs inconscients que nous sommes en particulier, non la classe capitaliste…

[17] « Infographie : 1 Américain sur 100 a dû fuir son logement en 2022 en raison d’une catastrophe climatique », Novethic, 26 février 2023 (en ligne).

[18] « Au-delà de l’aspect économique, les dommages sur les infrastructures ont par exemple causé des défauts d’approvisionnement pour de nombreux citoyens. Un mois après l’événement, des coupures d’électricité ont continué d’impacter plus de 2,5 millions d’habitants. Le manque de nourriture a touché près de 1,9 millions de personnes et l’eau potable est restée inaccessible pour 1,7 millions d’Américains » (idem).

[19] Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, p. 73.

[20] Ce n’est pas lié à la crise du Covid, il y a vingt ans déjà Jean Zigler évoquait le chiffre de 100 000 morts par jour, soit 35 millions par an ; et 826 millions « chroniquement ou gravement sous-alimentées » (Jean Ziegler, Les nouveaux maîtres du monde, Paris, Fayard, 2002, p.13). On considère que 58 millions de personnes sont mortes en 2001 en raison du « sous-développement économique et la misère » (ibid., p. 129).

[21] Thomas Guénolé, Le livre noir de la mondialisation : 400 millions de morts (Plon, 2020).

[22] « Classement Forbes 2021 : les milliardaires ne connaissent pas la crise », TV5 monde, 24/12/2021 (en ligne). Comment peut-on accepter un système économique (le capitalisme) qui ne voit rien d’immoral (et d’illégal) à ce que les 10 hommes les plus riches du monde détiennent plus que les 3,1 milliards de personnes les plus pauvres ?

[23] Noam Chomsky, « Le sort de l’humanité n’est pas scellé… si nous agissons maintenant », blog Les crises, 18 octobre 2022 (en ligne).

[24] Je pense à des médias qui relaient les thèses complotistes les plus bêtes, comme France Soir ou Sud Radio.

[25] « Bon, faut qu’on cause de « Hold-up » ! » Canard réfractaire, 21 novembre 2020 (en ligne).

[26] Christophe Darmangeat et al., « Hold-up sur l’anticapitalisme », art. cit.

[27] Les manifestations (autrement plus violentes) dans les Antilles françaises ont certainement contribué à un aménagement de la loi sur le « pass sanitaire »…

[28] Bertrand Russell, Political Ideals, cité in Jacques Bouveresse, « Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » », Agone, vol. 44, 2010, p. 98. Russell insistait sur l’idée d’encourager l’espérance et non de produire de la peur. Pour créer une société plus juste, il faut garder l’espoir de changements possibles sur le long terme (cf. Bertrand Russell, Principes de reconstruction sociale, Paris, Payot, 1924 [1917]). Le désespoir nourrit au contraire les mouvements autoritaires, voire fascistes (cf. chapitre 2, « Désespoir et compensation morale », in Chris Hedges, Les fascistes américains. La droite chrétienne à l’assaut des États-Unis, Québec, Lux, 2021 [2007])

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