Culture

Amsterdam de Nicolas Chemla : À corps perdu

La Collection « Vrilles » de Zone Critique a sorti un nouveau livre : « Amsterdam », écrit par Nicolas Chemla. Trente pages de toute beauté, et de toute terreur, où les opposés valsent : relation abusive et réflexion sur l’amour, rapport au corps et à l’âme, masculinité toxique et sensibilité extrême, entremêlement de la vie et de la mort. Un livre intense, puissant, tout aussi déstabilisant que beau – dans la pureté du terme.

Zone Critique, 2024, 46 p.

Nous vivons dans une société qui nous pousse à être nous-mêmes, cela en devient presque une injonction qu’on retrouve volontiers chez nos influenceurs, nos figures des réseaux sociaux qui s’emparent des sujets de société pour les vulgariser, les rendre plus simples qu’ils ne le sont vraiment.

Il a fallu trente pages seulement à Nicolas Chemla pour remuer toute cette bien-pensance et soulever les difficultés d’être soi qui perdurent malgré tout. La Collection « Vrilles » de la revue Zone Critique publie des textes courts, incisifs qui traitent majoritairement des enjeux de notre temps. L’idée est de nous chahuter profondément, de nous faire « vriller » face à ces réalités de notre quotidien. Rien d’étonnant à ce que la plume tranchante de Nicolas Chemla ait plu à l’équipe. Il est l’auteur d’un roman édifiant, Monsieur Amérique, paru en 2019 chez Séguier, qui interroge la place du corps, celui du corps masculin qu’il construit et déconstruit à travers la figure de Mike Mentzer. En 2021, son roman Murnau des Ténèbres est finaliste du Prix Renaudot, et en 2023, L’Abîme, roman qui réinvente le gothique, est finaliste du prix des Deux Magots et du prix Sade.

Dans Amsterdam, qui est d’ailleurs suivi d’un Post Scriptum, nous suivons les pensées d’un narrateur sensible, prisonnier d’une relation abusive avec un homme ultra masculin, presque stéréotypé et qui n’assume pas son homosexualité. En toile de fond de cette histoire de presque de désamour, se jouent les rapports du corps et de l’âme, du désir et de la terreur, de la masculinité toxique, et surtout de l’homophobie internalisée et toujours bien vivante dans notre société. Une société où le narrateur peine à prendre sa place

Au commencement de la terreur fut le beau

Les mots de Nicolas Chemla peuvent nous évoquer ceux de Rilke :

« Qui si je crie pour m’entendre ?

Quel ange parmi les anges ?

Et même s’il s’en trouvait un pour soudain me prendre contre son cœur ?

Telle présence, j’en mourrais car la beauté commence comme la terreur :

à peine supportable. »

En effet, son écriture joue sans cesse avec les forces opposées, que ce soit par la beauté de la contemplation, notamment lors des voyages du narrateur ou par la violence de cette relation amoureuse qui dépasse les limites du consentement. L’idée de « Vrilles », pour rappeler le nom de la collection crée par Zone Critique, est donc bien présente par cette tension qui menace de tomber entre les mains du sublime ou bien de l’horreur. Le lecteur est sans arrêt en bascule, à l’image du narrateur saisi de ces instants de dématérialisation et de flottement qui le font « sortir » de son corps pour dialoguer avec son âme.

« En toile de fond de cette histoire de presque de désamour, se jouent les rapports du corps et de l’âme, du désir et de la terreur, de la masculinité toxique, et surtout de l’homophobie internalisée et toujours bien vivante dans notre société. »

Contempler l’horreur est d’ailleurs une référence subtile à ce passage de La République de Platon où Léontios est subjugué et effrayé par les corps gisants des exécutions publiques. Ce spectacle est contemplatif, car il nous met face à des réalités silencieuses, il nous gêne profondément, nous dérange, mais on ne peut s’empêcher de le regarder. Par mise en abime, le lecteur regarde le narrateur qui lui-même voit sa vie lui échapper, et surtout tout son être qui ne parvient pas à trouver sa place dans un monde qui souhaite le ranger dans une case, un moule trop petit pour la grandeur de ses pensées.

Vent chaud de Daniel Nolasco (2020)

Le corps : entre ombre et lumière

Amsterdam est un tableau où valsent ombres et lumières, où les corps se dévoilent avec pudeur, même dans le cru. Après tout, il y a un pas gigantesque entre « baiser » et « faire l’amour », entre la mécanique d’actes sexuels dévêtus de leur sensualité et la tendresse amoureuse de corps qui se rencontrent. Pascal, le compagnon du narrateur, représente un homme hyper-masculinisé, un homme qui n’assume pas d’aimer les hommes – et cela se traduit par une grande violence. Les rapports sexuels deviennent robotiques, décharnés, et pourtant, c’est bien dans ses entrailles que le narrateur ressent la douleur, mais aussi la haine intériorisée de son compagnon.

Dans le Post Scriptum, Nicolas Chemla s’exprime sur la réalité de l’homosexualité, sur ce que cela implique dans la société, sur comment on peut être perçu par les autres. Les répercussions sur la vision du corps sont d’ailleurs complexes : le narrateur est entouré de personnages sur-masculins, les hommes de sa propre famille, Pascal ou encore Tomo, un Croate qu’il rencontre lors de ses voyages. Tous représentent une certaine virilité qui fait écho à son ressenti, celui de ne pas se « sentir homme ». Nicolas Chemla réfléchit donc sur ce corps qui se déconstruit, non seulement de ses propres désirs, incompris, mais aussi de cette virilité stéréotypée qui ne lui correspond pas. La réflexion sur l’âme, en parallèle, met en évidence que le narrateur se rapproche de ses émotions, que tout doit se passer en dehors de ce corps « prison » qui pousse l’extérieur à ne pas le saisir, à le juger, voire à le mépriser.

« Amsterdam est un tableau où valsent ombres et lumières, où les corps se dévoilent avec pudeur, même dans le cru. »

Jeux de regards

Nicolas Chemla ne cherche pas à écrire une littérature militante. Mais, les mots de Verlaine se révèlent pourtant en résonance avec les siens : « Et, tout le reste est littérature », dans le sens où l’écrivain puise matière dans ses expériences pour laisser des pistes de réflexions que le lecteur peut suivre ou ne pas suivre. L’importance du regard est ici particulièrement saisissante. Le lecteur est presque un caméraman qui s’empare de l’intimité du narrateur, le contemple, s’attache à lui tout en étant, parfois, dérouté, gêné par ce qu’il voit. D’un autre côté, le narrateur observe le monde le regarder, et trouve du sens lorsqu’il se refuge en lui, face à son propre miroir où ses désirs s’expriment, son amour aussi, car Amsterdam, c’est aussi un livre qui évoque l’amour.

Nicolas Chemla

L’amour qu’on aimerait vivre, librement, mais qui s’avère toujours difficile à se libérer des injonctions, des craintes, des jugements, des plaies ouvertes et non cicatrisées, de la mémoire qui ravive parfois de douloureux souvenirs. Amsterdam, oui, c’est aussi un livre qui pointe cette faille que nos sociétés n’ont pas encore résolu, et font mine d’avoir réglé en parlant plus librement du sujet, sans se plonger concrètement dans l’intimité des êtres qui ressentent malgré tout cette haine et ce rejet.

Amsterdam est un livre qu’il faut lire. Non, ce n’est pas un livre militant, non Nicolas Chemla ne prétend pas répondre aux enjeux de notre monde. Sa plume glisse sur eux, et naturellement, fraye une brèche de lumière pour nous permettre de mieux comprendre, et par cette fenêtre à la fois sublime et effroyable, de mieux accueillir.

Nos Desserts :

Catégories :Culture

Laisser un commentaire