Politique

Kaoutar Harchi, ainsi l’animal en nous

Dans son essai saisissant « Ainsi l’animal et nous », publié en 2024 aux éditions Actes Sud, Kaoutar Harchi interroge notre rapport à l’animalité pour mieux explorer les mécanismes d’oppression et de domination qui façonnent nos sociétés. Avec une érudition rare et une écriture vibrante, l’autrice nous invite à reconsidérer les frontières artificielles que nous avons érigées entre l’homme et l’animal, pour dévoiler les conséquences humaines, sociales et politiques de ces divisions.

Comprendre comment nous traitons les animaux, c’est aussi comprendre comment nous nous traitons entre nous, explique Kaoutar Harchi dans cet ouvrage qui allie réflexion philosophique, analyse sociologique et récit personnel. Loin de se limiter à une dénonciation classique de l’exploitation animale, l’essai éclaire les liens profonds entre les violences infligées aux animaux et celles exercées contre les groupes humains marginalisés.

Une scène fondatrice

Dès les premières pages, Kaoutar Harchi transporte le lecteur dans un souvenir d’enfance marquant. Dans un quartier populaire, un jeune garçon, Mustapha, est attaqué par un chien policier. Face à l’indignation des habitants qui demandent des comptes aux forces de l’ordre, ces dernières répliquent avec violence : « C’est vous les chiens ». Ce moment, ancré dans la mémoire de l’autrice, devient le point de départ d’une réflexion sur l’animalisation des humains : « Cet incident révélait une vérité plus vaste : ceux que l’on traite d’animaux sont aussi ceux que l’on domine. »

En mêlant autobiographie et réflexion théorique, Harchi crée une dynamique qui rend son propos à la fois accessible et profondément émouvant. « La mémoire, c’est une matière vive. Elle nourrit nos interrogations et donne à nos idées un ancrage émotionnel », explique-t-elle. Cet ancrage personnel confère à son essai une force unique, où l’analyse se conjugue à l’intime.

« Loin de se limiter à une dénonciation classique de l’exploitation animale, l’essai éclaire les liens profonds entre les violences infligées aux animaux et celles exercées contre les groupes humains marginalisés. »

Un lien entre oppression humaine et animale

Au cœur de Ainsi l’animal et nous, Harchi développe une idée forte : la hiérarchisation entre les espèces, souvent justifiée par une prétendue supériorité humaine, est une construction sociale qui a également servi à opprimer certains groupes humains. Ainsi l’histoire de l’humanité est jalonnée d’exemples où l’animalisation a permis de légitimer la domination.

Elle s’appuie sur des exemples historiques saisissants, comme les abattoirs de Chicago au XIXᵉ siècle. Ces lieux, où les animaux étaient abattus en masse grâce à des procédés mécanisés, ont inspiré Henry Ford dans la création de ses chaînes de montage pour les automobiles. Cette transposition des techniques d’exploitation animale au domaine industriel montre comment les logiques de déshumanisation se répètent et se renforcent. « Quand l’animal devient une machine, l’humain suit le même destin », souligne-t-elle.

De plus, Harchi rappelle que l’animalisation a été utilisée pour justifier des violences raciales, coloniales et sexistes. Les discours nazis, par exemple, glorifiaient certaines espèces animales (comme le loup) tout en réduisant des groupes humains à une condition infrahumaine, à l’image des Juifs, qualifiés de « rats » dans la propagande. Cette instrumentalisation de l’animalité pour légitimer l’exclusion et l’extermination est un des points centraux de l’ouvrage. En comprenant les mécanismes qui nous poussent à exploiter et à maltraiter les animaux, nous pouvons mieux comprendre les autres formes d’oppression.

Une critique des idéologies modernes

L’essai de Kaoutar Harchi ne se limite pas à un constat historique. Il interroge aussi les idéologies contemporaines et notre rapport actuel au vivant. Elle pointe du doigt l’hypocrisie de certaines approches qui célèbrent une vision romantique de la nature tout en perpétuant des logiques d’exploitation. « La nature que nous glorifions est souvent une construction, un miroir de nos propres fantasmes de domination », affirme-t-elle.

« La hiérarchisation entre les espèces, souvent justifiée par une prétendue supériorité humaine, est une construction sociale qui a également servi à opprimer certains groupes humains. »

Harchi invite à repenser notre responsabilité envers le vivant. Elle rejette une vision anthropocentrée pour proposer une éthique élargie, où les frontières entre l’humain et l’animal seraient repensées dans une logique de coexistence et de respect mutuel. Il ne s’agit pas seulement de sauver les animaux, mais de nous sauver nous-mêmes d’un système qui détruit toute forme de vie au nom de la productivité.

Une écriture sensible et éclairante

Ce qui distingue particulièrement Ainsi l’animal et nous, c’est la voix unique de Kaoutar Harchi. Son écriture, à la fois poétique et incisive, parvient à captiver tout en suscitant une réflexion profonde. « J’écris pour questionner, mais aussi pour toucher. Le savoir seul ne suffit pas à changer les choses, il faut aussi que l’on ressente », explique-t-elle.

Son essai est une invitation à réfléchir, mais aussi à agir. En montrant que les luttes pour la dignité humaine et animale sont intimement liées, elle propose une vision unifiée des combats pour la justice. Ce qu’elle défend, c’est une pensée de l’interdépendance : nous ne pouvons être libres qu’en libérant le vivant tout entier.

Un livre essentiel pour notre époque

Éditions Actes Sud, 2024, 320 p.

Ainsi l’animal et nous s’impose comme une lecture incontournable pour quiconque s’interroge sur les rapports de pouvoir, la condition animale et les défis de notre époque. Kaoutar Harchi y développe une pensée puissante et novatrice, capable de transformer notre regard sur le monde.

« Il ne s’agit pas seulement de sauver les animaux, mais de nous sauver nous-mêmes d’un système qui détruit toute forme de vie au nom de la productivité. »

Dans un contexte où les crises écologique et sociale s’intensifient, son appel à une éthique du vivant résonne avec une acuité particulière. Il est temps d’apprendre à cohabiter, à reconnaître que nous ne sommes pas au sommet d’une pyramide, mais au cœur d’un réseau où chaque vie compte.

Un livre lumineux et nécessaire, qui confirme Kaoutar Harchi comme l’une des voix intellectuelles les plus brillantes de sa génération.

Benoît Labre

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