Culture

Noé Morin : « L’architecture contemporaine échappe au domaine de la beauté »

Personnel politique, bureaucrates, architectes de profession, investisseurs et autres entrepreneurs se partagent aujourd’hui la mainmise sur l’architecture, sans ne devoir généralement rendre de compte au grand public qui en est pourtant le premier utilisateur. Le résultat : un gigantisme qui fait la part belle aux matériaux industriels et aux constructions réalisées à l’ordinateur. Entretien avec Noé Morin, chercheur à l’Institut Thomas More et vice-président de l’association La Table Ronde de l’Architecture qui lutte contre ce dévoiement antidémocratique et antiesthétique au profit d’une architecture belle, humaine et durable.

Le Comptoir : Commençons par le commencement : comment votre association a-t-elle vu le jour ?

Noé Morin : Fondée en 2020 par Nadia Everard, alors fraichement diplômée d’architecture, et moi-même, l’association sans but lucratif La Table Ronde de l’Architecture avait, comme son nom l’indique, pour but de mettre les architectes, les citoyens et les politiques autour de la table pour discuter de l’avenir de l’architecture à Bruxelles. Comme vous le savez probablement, la ville-région de Bruxelles a choisi, dans le sillage de l’Exposition universelle de 1958, de devenir un nouveau phare du « progrès » en Occident. C’est ainsi que notre capitale, qui avait été relativement épargnée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, se mit dans les années 1950 à détruire des pans entiers du centre-ville à coups de bulldozer pour y construire des tours modernes, des autoroutes suspendues et de larges avenues rectilignes qui n’ont rien à envier aux villes modernes de Brasilia ou Chicago… Cette politique de modernisation à marche forcée, sourdes aux protestations des habitants et des défenseurs du patrimoine, est connue dans le monde entier sous le nom de « bruxellisation ».

Aujourd’hui, la ville de Bruxelles est tellement abîmée par ces interventions urbanistiques sauvages qu’il est devenu quasiment impossible de défendre son patrimoine au nom de la préservation du paysage urbain ou de son identité architecturale – car ces notions n’existent plus. Combien de fois n’avons-nous pas entendu un architecte ou un politique se féliciter que l’identité de Bruxelles, désormais, soit le « chaos » !

Crédit : La Table Ronde de l’Architecture

Notre association avait pour but initial de rendre l’architecture de Bruxelles à ses habitants. Sollicités par des comités de quartiers ou des associations qui s’inquiétaient de la construction d’un bâtiment désastreux, nous réalisions des contre-projets conformes aux attentes des riverains. Nous faisions une architecture contestataire, une architecture « par le bas » et non imposée « d’en-haut », depuis les hauteurs vertigineuses d’une entreprise de promotion immobilière ou dans le secret d’un cabinet d’architecture. Il faut ici rendre hommage aux dizaines d’étudiants et d’architectes qui ont donné de leur temps et de leur talent pour réaliser (bénévolement !) ces admirables contre-projets (qui sont disponibles en ligne sur notre site).

Mais la réalisation de contre-projets est un véritable effort de Sisyphe. Pour chaque combat gagné, dix nouvelles tours d’immeuble voyaient le jour à Bruxelles. Nous ne pouvions pas nous battre indéfiniment contre une profession – l’architecture – qui avait manifestement perdu tout sens de la mesure, du respect des habitants et de leur cadre de vie. C’est pourquoi il fallait nous attaquer à la racine du problème : la formation des architectes. C’est ainsi que nous en sommes venus à fonder une école.

Le sujet de l’architecture est inséparable de la question de la beauté. Comment définiriez-vous ce concept à la fois central, polémique et polysémique ?

Dans le sillage de Hugo, Ruskin, Mumford, Dostoïevski, Saint-Augustin, Platon et la plupart des Anciens, nous pensons que la Beauté est une qualité morale. Est « beau » ce qui est « bien et vrai ». Pourquoi ? Parce que l’œuvre d’art n’est pas un simple objet ; c’est un objet transfiguré par la volonté de l’artiste ; c’est un projet. À travers l’œuvre (par exemple, la basilique de Saint-Denis), nous fraternisons avec l’esprit de l’artiste (par exemple, l’Abbé Suger) et notre admiration va aux confrères qui l’ont réalisée (par exemple, les bâtisseurs du XIIe siècle). C’est donc l’élément humain qui, dans l’art, nous fascine, nous impressionne, nous plaît, nous transporte, nous parle. Car là où il y a Homme, il y a intelligence, volonté, émotion, signification.

Alexander Gottlieb Baumgarten (1714-1762)

Selon cette définition de la beauté, n’importe quel arc de triomphe napoléonien peut s’avérer d’une laideur folle, tandis que les pierres dressées de Carnac, les cairns écossais, les chapelles romanes d’Occitanie, les maisons paysannes de Normandie, etc. méritent toute notre admiration. La beauté n’est donc pas une science objective gouvernée par traité (c’est la regrettable contribution de la Renaissance que d’avoir détaché la beauté de son contenu moral, de l’avoir réduite à un exercice répétitif et de lui avoir donné le statut de « science » gouvernée par les lois immuables de l’Antiquité). Le coup de grâce est porté à la Beauté au XVIIIe siècle par Baumgarten qui la transforme en Esthétique (stricto sensu : la science du sensible).

« La ville de Bruxelles est tellement abîmée par ces interventions urbanistiques sauvages qu’il est devenu quasiment impossible de défendre son patrimoine au nom de la préservation du paysage urbain ou de son identité architecturale. »

Vous affirmez que le monde s’enlaidit, quelles sont selon vous les causes principales de cet enlaidissement à l’heure actuelle ?

Françoise Choay (1925-2025)

La première cause de l’enlaidissement du monde, à notre avis, c’est l’oubli de la primitive nature de la Beauté. Comme je le disais, la Renaissance a vidé la Beauté de son contenu moral. Avec la Renaissance, est « beau » ce qui « obéit aux canons de la Beauté », eux-mêmes issus de l’imitation de la civilisation gréco-latine. Françoise Choay a bien expliqué comment les « traités » post-Renaissance se développent grâce à plusieurs facteurs : 1) la découverte des vestiges de cités antiques qui poussent les artistes à percer les secrets d’une Grandeur passée, 2) la découverte du Nouveau Monde, vastes espaces vierges de toute politique qui enjoignent les idéalistes à inventer des utopies (sortes de manuels à l’attention du bon gouvernement), et j’ajoute : 3) la centralisation du pouvoir politique à travers le développement de l’État moderne. Ces facteurs réunis conduisent l’architecture à être prise en charge par la politique et répandue partout sous forme de principes universellement vrais (c’est, par exemple, le cas de l’architecture néo-classique qui se répand à travers le monde : en Russie sous l’influence de Pierre Le Grand, au Royaume-Uni avec Christopher Wren, en France avec Napoléon Bonaparte et bien sûr aux États-Unis, pays de l’utopie par excellence !, après l’indépendance).

La deuxième cause de l’enlaidissement généralisé, c’est la mécanisation des moyens de production et le machinisme subséquent. Au tournant du XXe siècle, l’architecture adopte les moyens de production de l’industrie. Un chantier d’architecture devient une usine où les artisans sont invités à répéter infiniment les mêmes tâches, prélude à leur remplacement (en cours) par des machines. Comme Lewis Mumford l’a mis en évidence dans ses conférences (Art et technique), l’exigence de la beauté artistique disparaît du moment où la création artistique est prise en charge par la machine. Ainsi que nous le disions d’entrée de jeu, l’art n’a de sens à nos yeux que du temps qu’il est un art humain. Si l’humain se retire de la production d’une œuvre d’art (ou d’architecture), alors il n’y a aucune raison pour que celle-ci n’adopte pas l’apparence absolument froide et inanimée d’un objet de consommation (c’est l’œuvre du mouvement moderne au début du XXe siècle).

C’est ce qui est arrivé à l’architecture contemporaine. Quand elle n’est pas choisie sur catalogue, parmi les rayonnages d’un fabriquant industriel de maisons, elle est dessinée en vitesse sur un ordinateur par des architectes dont la culture et les capacités se sont cruellement appauvries et construite par des ouvriers détachés, sous-payés, sous-qualifiés précairement formés à un unique but : couler le plus de béton possible dans les délais les plus courts.

On ne peut même pas dire que l’architecture contemporaine soit laide : elle échappe au domaine de la beauté de la même manière qu’un objet purement utilitaire, comme une puce électronique ou une vis, en tant que sous-produits de l’économie industrielle machinisée, sont étrangers à la sphère du Beau. Il y a plus de beauté dans les choses simples faites de main d’homme que dans les édifices grandiloquents du modernisme fabriqués par des machines.

« Dans le sillage de Hugo, Ruskin, Mumford, Dostoïevski, Saint-Augustin, Platon et la plupart des Anciens, nous pensons que la Beauté est une qualité morale. »

Est-ce possible d’envisager une architecture à la fois belle et fonctionnelle, c’est-à-dire accessible au grand public ?

Lewis Mumford (1895-1990)

Les conditions pour que l’architecture renoue avec la Beauté (au sens où nous l’avons définie dans notre précédente réponse) et l’Utilité, sont liées à la récupération de la liberté humaine dans tous les domaines où elle a été réduite :

  • La liberté de l’architecte : l’architecte contemporain vit dans une prison mentale. Cette prison le tient à l’écart de l’Histoire, enfermé dans la minuscule cellule de la modernité. La modernité signifie pour lui : « ce qui n’a jamais été fait auparavant ». Il s’efforce donc, toute sa vie durant, d’explorer les limites de l’abstraction minimaliste (Tadao Andō) ou de l’exubérance déconstructiviste (Frank Ghery). Ce faisant, il oublie que l’architecture n’est pas un carnaval (pour reprendre le mot d’A.W. Pugin) mais bien, premièrement, la science de concevoir des abris protecteurs, durables, commodes et confortables au possible.

La seconde prison de l’architecte ce sont ses propres limitations. Limitations qui proviennent essentiellement de l’effondrement de la culture historique, de la pratique du dessin et de l’absence de la moindre notion de construction à l’université. L’occultation quasi totale de l’architecture traditionnelle dans les études (histoire, relevé, dessin mesuré, géométrie, composition, détail de construction du bâti ancien), à part dans les filières patrimoniales, prive les architectes de s’abreuver à la généreuse fontaine de la tradition. Combinée à l’usage intensif des logiciels d’architecture et au dessin informatisé, cette lacune pousse les architectes à pratiquer un « modernisme par défaut d’autre chose », incapables qu’ils sont devenus d’employer le vocabulaire et les matériaux de l’architecture traditionnelle. Double prison, donc. Pour en sortir, pas de secret : il faut lire, apprendre, dessiner, observer, travailler.

  • La liberté de l’artisan : Comme nous l’écrivions, l’artisan est désormais remplacé par le complexe industriel mécanisé. Les rares artisans qui persistent se réfugient dans l’entretien du patrimoine. L’architecture contemporaine se fait sans eux. Pour être exact, elle n’a plus besoin d’eux : elle repose désormais sur l’emploi de matériaux d’usine fabriqués par centaines de milliers d’exemplaires (par exemple, châssis en PVC, portes, modules intégrés de maçonnerie (béton-isolant-parement), briques de béton, lamellé-collé, etc.). Ces nouveaux matériaux répondent parfaitement aux nouvelles normes publiques de sécurité, de santé, d’écologie, que sais-je encore… Parfois même, ils les anticipent. Le travail artisanal, qui est toujours unique, périlleux, personnel, irrégulier, est tenu pour suspect par les bureaucrates d’État qui depuis leurs bureaux aseptisés rédigent ces fameuses « normes » de construction rendant l’architecture chaque jour un peu plus uniforme, un peu plus « standard ».

En conséquence, si nous voulons retrouver le chemin d’une architecture « belle et fonctionnelle », ce qui suppose d’employer des matériaux disponibles localement, avec parcimonie, dans le souci du détail, selon des techniques éprouvées dans le temps, nous devons impérativement remettre l’artisan au centre de l’architecture et lui rendre sa pleine liberté et la fierté qui provient du travail bien fait.

  • La liberté de l’individu : Une architecture qui cherche à contrôler, à enfermer, à restreindre, à contraindre, ne sera jamais belle ni désirable. L’urbanisme et l’architecture modernes qui sortent de la prétention folle de l’État moderne à « surveiller et punir » – Foucault reprend les travaux de Bentham sur le « panoptique » là où ce dernier les avait laissés pour approfondir l’étude du contrôle des individus par la puissance publique via l’environnement bâti – sont issus du mariage infernal entre une puissance étatique centralisée et une pensée systématique visant à stéréotyper les comportements individuels pour qu’ils deviennent aussi prévisibles et lisses que des mouvements d’horlogerie (Lewis Mumford appelle cela : la mégamachine).

Nous, simples individus « consommateurs » d’architecture et d’urbanisme, nous laissons guider par les exigences d’une rue, suivons docilement le chemin balisé d’une galerie commerciale, entrons seulement là où une porte le permet, ne franchissons pas les murs, acceptons passivement de nous soumettre à l’architecture inquisitrice d’un aéroport, d’une gare, d’un musée, ou de subir la pesanteur hiérarchique d’un tribunal, d’un gratte-ciel, d’un ministère. Quel est le point commun entre tous ces types d’architecture ? Ils ont été conçus par d’autres – par un architecte ou un urbaniste sur base de théories systématiques issues du mouvement moderne, conformément aux normes édictées par la bureaucratie d’État et à l’aide des technologies mises au point par l’industrie de la construction. L’individu, le citoyen, celui pour lequel l’architecture est construite, n’a pas son mot à dire dans ce mécanisme bien huilé. Il est, pour ainsi dire, passif. Il regarde passivement s’ériger, autour de lui et pour lui, un décor hideux et inhumain qu’il réprouve de tout son cœur. A-t-il le pouvoir de s’y opposer ? Nous voulons croire que oui. À une époque pas si éloignée, il était courant de construire soi-même sa maison. Le recours à un architecte n’est devenu obligatoire qu’au XXe siècle. Il est curieux de constater que c’est justement à partir de cette époque que l’architecture a commencé à décliner.

« L’art n’a de sens à nos yeux que du temps qu’il est un art humain. »

Notre association, La Table Ronde de l’Architecture, a pour but de donner aux citoyens les moyens de dessiner et construire leur propre maison. Les étudiants de nos écoles d’été ne se destinent pas tous à devenir architectes ; certains désirent simplement acquérir les connaissances (dessin en plan, coupe, élévation, stéréotomie du bois ou de la pierre, fabrication de mortiers, principes de construction, etc.) qui leur permettront de se passer d’un architecte et de se débrouiller par leurs propres moyens. Cette fondamentale liberté, que l’on pourrait appeler « l’autonomie par la connaissance » et que l’individu-consommateur a sacrifiée sur l’autel de l’État-providence, est la première des dignités humaines.

Comment envisager un rapport vivant à la tradition dans l’architecture contemporaine ? La perte de savoir-faire en la matière n’est-elle pas un frein à cette prolongation de la tradition ?

La perte des savoir-faire est un obstacle majeur à l’avenir de l’architecture traditionnelle. De nombreuses filières artisanales en Belgique sont en état de vie artificielle, alimentées seulement par de maigres subsides. Les tailleurs de pierre wallons, par exemple, n’ont quasiment pas de relève. D’autre part, la robotisation des professions artisanales (machines CNC) est en passe de remplacer tout simplement le travailleur manuel. Perte chère… Car on ne mesure pas l’apport social, intellectuel, juridique et culturel des artisans, regroupés en guildes, corporations ou confréries, dans le développement de la société européenne. Nous sommes lucides et nous savons que l’artisanat en Belgique, à l’exception de quelques filières, est un vaste champ de ruines. Tout est à reconstruire. Les pistes sont nombreuses. Il faut cesser d’exposer les artisans à la concurrence étrangère déloyale, il faut désengorger les filières intellectuelles (le tout-à-l’université) en faveur des professions manuelles, il faut familiariser les architectes avec l’artisanat de la construction (dont ils ignorent tout) pour qu’ils cessent d’employer ce matériau-magique qu’est le béton armé…

Vous citez de nombreux auteurs, dont plusieurs n’ont jamais caché leurs convictions politiques révolutionnaires, socialistes ou écologistes. Pensez-vous que l’on puisse défendre le type d’architecture que vous défendez sans passer par une critique du système capitaliste ?

Notre critique de l’architecture moderne s’est rapidement heurtée à la critique du système économique qui la produit. Il serait vain de nier que l’essor du capitalisme industriel et du marché mondial n’a pas largement contribué à la propagation du style international (Le Corbusier, Mies Van Der Rohe, Philippe Johnson, l’école du Bauhaus, etc.). Dans ce domaine, la thèse matérialiste selon laquelle les moyens de production déterminent le contenu, conserve toute sa validité. Nous avons bien lu Jacques Ellul et gardons à l’esprit que la technique n’est pas neutre : elle influence son utilisateur. Sans l’invention du béton armé à la fin du XIXe siècle et la mécanisation des moyens de production (préfabriqué, production industrielle de matériaux, construction modulaire), nous n’aurions probablement pas connu l’architecture moderniste.

Jacques Ellul (1912-1994)

Cependant, force est de constater que l’architecture moderniste s’est épanouie dans toutes sortes de pays, y compris dans les régimes communistes et d’économie dirigée. En 1925, l’Union soviétique faisait ériger le nouveau siège du journal Izvestia dans le plus pur style moderniste, tandis que le constructivisme de Melnikov, Tatline et El Lissitzky battait son plein. Le futurisme italien de Marinetti cherchait à se rapprocher du régime fasciste de Mussolini, et Le Corbusier professait son amour des régimes illibéraux dans les années 1930.

C’est pourquoi le prisme économique n’est pas suffisant, à lui seul, pour expliquer la propagation mondiale de l’architecture moderniste. La tradition de l’anthropologie anarchiste, incarnée notamment par James C. Scott et David Graeber, permet de mieux comprendre comment le renforcement de l’État, qui s’est traduit par la centralisation et la planification de la fabrique de la ville par le truchement de l’urbanisme, a contribué à la standardisation de l’architecture et au zonage fonctionnel (séparation en plan des activités sociales comme le travail, le logement, le loisir). La standardisation de l’architecture contemporaine est moins liée à des nécessités économiques qu’à une sur-législation, qui provient elle-même de la tendance technocratique et dirigiste des États modernes. Le philosophe Bernard Charbonneau, père de l’écologisme et ami d’Ellul, a bien mis cela en évidence.

Et que pensez-vous par exemple d’un mouvement comme la décroissance ?

William Morris (1834-1896)

Je n’ai rien contre la décroissance en tant que modèle économique alternatif au capitalisme ; Charbonneau est le premier à dénoncer le « développement infini dans un monde fini ». Au contraire, ce modèle d’économie stationnaire ferait beaucoup de bien à l’architecture, comme vous l’avez souligné. Mon scepticisme est plutôt dirigé vers les utopies à la Morris ou à l’Emerson qui, à mon avis, en rejetant la société et le contrat social au profit d’aventures éthiques et esthétiques solitaires, ne nous aident pas beaucoup à faire face au « monde tel quel », pour paraphraser Nietzsche. Du fait de leur nature, elles récusent tout « système » et se condamnent à demeurer isolées et marginales. Si elles rendent à une poignée d’individus la vie moderne tolérable, je ne peux m’empêcher d’y voir une posture aristocratique, c’est-à-dire une réaction individualiste et romantique contre le progrès qui, aussi justifiée soit-elle, conduit à l’abolition de toute forme d’organisation humaine. Même Rousseau n’allait pas aussi loin et concluait tout de même à la nécessité du contrat social.

« On ne mesure pas l’apport social, intellectuel, juridique et culturel des artisans, regroupés en guildes, corporations ou confréries, dans le développement de la société européenne. »

L’architecture est, par essence, l’art du social. Elle est le fruit de la collaboration du maçon, du charpentier, du couvreur, de métiers incroyablement complexes et pointus qui, cependant, parviennent à travailler en bonne intelligence. Presque toutes les caractéristiques d’une société peuvent être déduites de son architecture. L’architecture gothique est l’incarnation d’un XIIe siècle ingénieux, rigoureux, scolastique, pieusement optimiste et confiant dans les capacités de ses bâtisseurs. L’architecture contemporaine est en revanche le reflet d’un siècle conformiste, simplificateur, épris de la machine, doutant de l’homme, amoureux de la quantité et ignorant l’originalité personnelle, un siècle qui chérit les moyens et méprise les fins. Le problème de notre temps, avant d’être économique, est philosophique.

Existe-t-il aujourd’hui des raisons d’espérer un changement ? Avez-vous en tête des projets qui vont dans le sens de la mission de votre association ?

Il y a autant de raisons d’espérer que de jeunes gens qui rejoignent notre association. Nos écoles d’été rassemblent un nombre croissant d’étudiants qui nourrissent un vif intérêt pour l’architecture traditionnelle. Les projets qu’ils réalisent sont autant de démentis infligés à l’inéluctabilité de l’architecture moderniste mondialisée. Comment ne pas nourrir de l’espoir quand on voit ces dizaines de jeunes gens pleins d’allant, courageux, passionnés, prêts à consacrer leurs vacances à l’étude, incroyablement bienveillants et doués… ?

Si je comprends bien, ces écoles d’été sont ouvertes à toutes et tous y compris celles et ceux qui ne poursuivent pas d’études d’architecture. Comment peut-on les rejoindre et faut-il déjà avoir un solide bagage de connaissances en artisanat ou en architecture pour les suivre ?

Nos écoles d’été sont ouvertes à toute personne âgée de seize ans ou plus, sans aucun prérequis. Pour les rejoindre, il suffit de postuler en nous faisant parvenir une lettre de motivation, trois dessins à la main ou autre(s) réalisation(s) personnelle(s) (poème, dissertation, peinture, œuvre d’artisanat, œuvre en tout genre) ainsi qu’une demande de bourse, le cas échéant. Nous privilégions la diversité des âges et des profils : ainsi les écoliers côtoient les universitaires et les retraités, les intellectuels fréquentent les manuels, les langues et les nationalités se mélangent, les points forts des uns sont les points faibles des autres… Et une solidarité immédiate et naturelle se fait jour entre ces individus, là où les facultés d’architecture font généralement régner la concurrence et le conformisme.

« L’architecture est, par essence, l’art du social. »

Vous êtes par ailleurs les organisateurs du Prix D’Architecture Philippe Rotthier 2024 consacré à l’architecture vernaculaire (https://www.rotthierprize.com). Pourriez-vous nous en dire plus ?

Pour la première fois en 2024, un prix international a mis l’architecture vernaculaire à l’honneur. Le Prix Européen d’Architecture Philippe Rotthier, doté d’un montant de 40 000 euros décerné tous les trois ans, a récompensé pas moins de vingt-huit projets exemplaires à travers le monde sur près de 200 candidatures reçues. De la création d’un pavillon de plaisance à la construction d’une maison familiale, du pavage d’un sentier de montagne en Grèce à l’édification d’une nouvelle ville en Écosse, les projets candidats sont tous plus remarquables les uns que les autres, sans parler du Grand Prix qui est venu récompenser la « Școala de la Bunești », une école d’architecture en pleine forêt valaque (Roumanie), tandis que le Prix de l’Artisanat a été attribué au charpentier belge Dirk Mortier pour ses constructions en pans de chêne vert.

Philippe Rotthier

Pied de nez à l’architecture dominante – l’architecture orgueilleuse des grands volumes et du béton armé – le Prix Philippe Rotthier récompense « une architecture qui respecte le génie de son milieu, qui est construite de main d’homme à l’aide de matériaux naturels et locaux selon des traditions séculaires », d’après les mots mêmes de son fondateur, Monsieur Philippe Rotthier. Il trace une voie, celle d’une architecture réconciliée avec la nature et avec l’homme, susceptible d’agréger une profession dispersée qui tâtonne à la recherche d’un destin humain, écologiquement soutenable et proche des personnes. Les artisans, les habitants et les architectes qui sont à l’origine de ces réalisations exemplaires ont ouvert une nouvelle perspective radieuse sur l’avenir de l’architecture : ils sont les preuves vivantes que l’architecture vernaculaire, simple, modeste, ancrée dans une terre, respectueuse de la nature et de l’histoire, vit encore à notre époque.

Nos Desserts :

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