Culture

Le Joli Mai : 62, année onirique

« Le Joli Mai » de Chris Marker et Pierre Lhomme ressort en salles dans une version restaurée, soixante ans après sa réalisation, et nous conte un Paris fourmillant et éclectique, une capitale de lumière et d’ombre filmée avec amour et gourmandise.

Comme un voyage ethnologique qui déraperait en fable on passe des rues populaires aux grands boulevards, des salles des fêtes aux banlieues toutes fraîches, d’un chat habillé à des amoureux timide en passant par les convives éméchés d’un mariage. On transite ainsi d’un personnage (d’une situation) à un autre avec malignité et élégance. C’est mai 1962 raconté par les Parisiens eux-mêmes, avec leur gouaille, leur joie, leur crainte, leur humanité. C’est Paris en paix, tranquillement observé, sans jugements ni précipitations mais avec une liberté de ton qui colle au plus près des visages et des paroles.

Le Joli Mai (1963)

C’est une caméra qui scrute les détails aux marges ou aux arrières plans, saisissant, là des mains qui s’agitent, ici une araignée qui se balade, ailleurs l’allée poisseuse d’un bidonville, ou encore l’air interrogateur des passants. Un regard véritablement décalé sur une époque politiquement convulsive dont l’intérêt est à la marge. Jean-Luc Godard et Anna Karina passent en voiture, nous lancent un regard. Et là, n’est-ce pas Alain Resnais ? La Nouvelle Vague déferle dans les salles obscures et redonne du souffle au cinéma de papa tandis que Marker et Lhomme prennent le pouls de la rue et donnent à voir le caractère d’une ville sous la forme d’un poème urbain.

Les ricochets de l’histoire

Mai 62, c’est un esprit différent que celui que nous connaissons. C’est une époque où la population apporte son soutient aux cheminots grévistes. Contraste incroyable avec les aboiements accompagnants chaque grève actuelle comparée à une prise d’otage. La solidarité, à l’époque, ne semblait pas un vain mot.

Ce sont deux ingénieurs conseils atypiques préconisant la semaine de trente heures dès à présent, ici et maintenant, grâce à la machine, sans attendre de supposés lendemains qui chantent. Mais les consciences sont crasses de préjugés économiques et sociaux : la libération du travail, cet esclavage moderne, attendra. Encore longtemps sans doute. C’est le début de la télévision dans les foyers, une nouvelle ouverture sur le monde via les informations d’État et les films de série B. La télé devant laquelle le vendeur de costume trouve son bonheur après une journée de travail harassante et les réprimandes de sa femme. Pasolini et sa lucidité tranchante n’avait pas encore dévoilé l’abrutissement des masses qu’engendrera ce nouvel objet du désir formaté, cette vulgarité inquisitoriale.

Ce sont les nouvelles cités HLM, émergeant des terres banlieusardes comme des champignons après un orage, promesses de vie meilleurs pour prolétaires à l’étroit, mensonges et aveuglements s’étreignant dans une même laideur architecturale. Deux architectes rêvent pourtant d’autre chose, d’arbres à tous les étages, d’enfants singes, de vie entre les murs. Ils ont déjà perdu. Les grands ensembles modernes de la Défense côtoient les bidonvilles du centre et la Beauté se tire une balle. C’est un prêtre ayant troqué la calotte pour le drapeau rouge évoquant son combat politique et social pour l’avènement d’une société communiste. Anticipation des furieuses années 70 et son cortège de mouvements sociaux révolutionnaires. De l’autre bord, deux jeunes commis aspirent à devenir patrons sous l’œil circonspect des vieux golden boys. À la fourmilière du CAC40 préférons celle des quartiers populaires, survivants dans les recoins étroits de la capitale.

« Le Joli Mai sera un film à ricochets. Les auteurs ne seront que des lanceurs de questions, sur l’eau de Paris : on verra comment les cailloux retomberont, et s’ils vont loin. » note d’intention

Le Joli Mai c’est l’intelligence d’un jeune d’origine algérienne de dix-neuf ans, victime du racisme ambiant et de la brutalité policière, qui refuse la spirale de la haine. Et qui répond, philosophe, lorsqu’on lui demande s’il a la foi : « La foi en quoi ? La foi en l’amour ? ». Dieu n’est décidément pas à la fête. On l’aura compris, les vies minuscules ont autant de place que celles des grands hommes : on suit De Gaulle serrant quelques mains mais on s’attarde sur celles de cet étudiant dahoméen encore marqué par les affres de la colonisation.

La guerre d’Algérie se clôt sur les accord d’Évian, la tension politique à son comble, la guerre civile est dans toutes les têtes mais n’affleure pas dans les conversations. Les Français semblent avoir perdus leurs langues. Par honte ou par pudeur ? Les non-dits sont aussi légion que les policiers en patrouille. Lors du rassemblement en hommage aux victimes de l’attentat du métro Charonne, on entend des oiseaux place de la République. Le fait est rare, l’instant mémorable, l’image sublime.

Le Joli Mai (1963)

Poème contemplatif

L’œuvre fait songer au surréalisme pour son tableau tourmenté et foutraque des différents portraits et au situationnisme pour la critique de la déshumanisation urbaine. Mais Breton et Debord restent à la périphérie, la prose demeure humaniste. Et l’on pourrait se demander quelles seraient désormais les réponses aux mêmes questions posées par les deux explorateurs rêveurs ? Où tomberont les cailloux lancés à l’époque ? Pas très loin sans doute tant de murs ont été bâtis depuis. L’ombre plane sur la capitale.

Le spectre de Fantomas hante toujours le cimeterre de Montmartre, et, de la rue Mouffetard à la Bourse, distille une traînée d’inquiétude dans son passage. La beauté des images du film se mêle à la mélancolie des personnages. Pourquoi les Parisiens sont-ils si tristes et tourmentés en ce mois de mai 1962 ? La météo maussade n’y est pas pour grand chose. Yves Montand, sur la belle musique de Michel Legrand, donne la réponse : «Tant qu’il y aura de la misère nous ne serons pas riches. Tant qu’il y aura de la souffrance nous ne seront pas heureux. Tant qu’il y aura des prisons nous ne serons pas libres. »

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1 réponse »

  1. Bonjour Comptoir,

    Merci pour cette chronique. Oui il y a Breton, Debord et ses dérives, et l’ombre qui plane sur la capitale, et qui est un autre film tourné par Chris Marker en même temps et dans les interstices du Joli Mai : La Jetée.

    Commentant le film dans le documentaire d’Arnaud Lambert (« Never explain, never complain »), Hélène Chatelain, la femme du temps de paix (il n’y a pas de femme du temps de guerre), insiste sur les conditions très spéciales de son tournage : nous étions hors-champ, hors-temps, mais ce n’était pas l’enfance, c’était l’innocence. Raymond Bellour confirme que « La jetée » a été fait comme sans y penser, dans le temps libre laissé par un autre tournage, celui résolument réaliste et solaire du « Joli Mai », un documentaire de 2h45, contre les 28 minutes de La jetée. « Sans que je comprenne très bien ce que j’étais en train de faire », dit Chris Marker, « pour ainsi dire en écriture automatique », « le jour de repos de l’équipe, je photographiais une histoire à laquelle je ne comprenais pas grand-chose, c’est au montage que les pièces du puzzle se sont rassemblées, et ce n’est pas moi qui avais dessiné le puzzle ». « La jetée » censé se passer dans les souterrains de Chaillot se passe donc sous « Le joli Mai ». Sur la jetée d’Orly, comme dans le temps, on s’échappe.

    Dans un texte du livret du DVD regroupant « La Jetée » et « Sans Soleil » Chris Marker assume une pauvreté volontaire des moyens : « Plus souvent question de circonstances que de choix, [elle] ne m’a jamais paru devoir fonder une esthétique, et les histoires de Dogme me sortent par les yeux. C’est plutôt à titre d’encouragement pour jeunes cinéastes démunis que je mentionne ces quelques détails techniques : le matériel de « La jetée » a été créé avec un appareil Pentax 24/36, et le seul passage tourné « cinéma », celui qui aboutit au battement d’yeux, avec une caméra 35 mm Arriflex empruntée pour une heure ». « La jetée » est en quelque sorte un film sous le film, son ombre, autant dire qu’il porte la marque de l’inconscient, celle du rêve et de la libre association. Le principe de non-contradiction y est suspendu, le temps aboli. Faudrait-il aller jusqu’à voir dans « La jetée » la face nocturne et cachée du « Joli Mai », son ombre, à considérer que ces deux films pourraient n’en faire qu’un ? Le monde de paix dont parle « La jetée » est-il est le temps du Joli Mai ? Ou un temps encore antérieur ? Et à l’inverse, la scène animée serait dans « La jetée » la trace laissée par son film jumeau. J’aime bien joindre, confronter pour éclairer mais dans le cas présent le travail était déjà fait.

    Que dit et montre « Le joli Mai » ? Que Paris est « le plus beau décor du monde » et que ses huit millions d’habitants y vivent leur vie mais que personne ne peut dire leur histoire à leur place. Paris va donc se raconter lui-même à travers ses habitants. C’est l’ambition du réalisateur et c’est un dispositif exactement inverse à celui de « La jetée » dont le héros « l’homme dont nous racontons l’histoire » était parlé par le narrateur, tout comme il était agi par ses geôliers, et finalement mourait d’avoir voulu être l’auteur de son acte. Puis il montre longuement la vie de ces gens, pris un par un, dans ce monde où les humains parlent, agissent, s’assemblent, se touchent, contractent des obligations dans le climat de la paix retrouvée de 1962, où les jeunes hommes auxquels on donne la parole ne partiraient plus à la guerre. Mais la guerre est encore présente et les morts de Charonne et l’OAS ne sont pas loin. Le film dit et montre des choses bien moins gaies mais dans le choix du titre il faut compter avec l’ironie constitutive du verbe de Marker.

    De même que dans « La jetée » c’est la bande sonore qui faisait exister le temps à travers une suite d’images fixes, le lien occulte entre les deux films pourrait bien être la chanson d’Yves Montand, placée comme un intermède entre les deux parties du « Joli Mai ». L’histoire de cette chanson est particulière. Intitulée dans sa version originale « Accordéon solitaire », sur une musique de Boris Mokrooussov, elle fut créée en URSS dans l’immédiat après-deuxième guerre mondiale sur un poème de Mikhaïl Issakovsky intitulé « Tout retomba avant l’aube ». On peut supposer qu’elle était inspirée par un épisode de la guerre qui venait de se terminer. Elle devint très populaire et remporta le prix Staline en 1948. Lors d’une tournée en Union soviétique en 1963 Yves Montand interpréta en français deux chansons russes, dont « Accordéon solitaire ». C’était peu de temps après la crise des fusées de Cuba qui avait failli déclencher un affrontement nucléaire dont la crainte était depuis si longtemps entretenue dans la mécanique perverse de la Guerre froide. Dans son adaptation française sous le titre de « Le Joli mai » Michel Legrand en réécrivit les paroles comme une sorte de commentaire du film, et même un peu plus que cela :

    « Joli mai, c’était tous les jours fête Il était né coiffé de muguet Sur son cœur il portait la rosette La légion du bonheur joli mai

    Sur son cœur il portait la rosette La légion du bonheur joli mai.

    On l’a gardé le temps de le croire Il est parti pendant qu’on dormait Emportant la clé de notre histoire Joli mai ne reviendra jamais Emportant la clé de notre histoire Joli mai ne reviendra jamais.

    Joli mai, notre amour était brève L’été vient qui mûrit le regret Le soleil met du plomb dans les rêves Sur la lune, on affiche complet Le soleil met du plomb dans les rêves Sur la lune, on affiche complet.

    Joli mai, tu as laissé tes songes Dans Paris pour les enraciner Ton foulard sur les yeux des mensonges, Et ton rouge dans la gorge de l’année Ton foulard sur les yeux des mensonges, Et ton rouge dans la gorge de l’année »

    Ainsi dans un jeu de piste et d’indices comme Chris Marker aimait à en inventer on n’en finirait pas d’emboiter ensemble les après-guerres passés ou encore à venir, réels ou imaginés. La réalité de 1962, celle du documentaire c’est la guerre d’Algérie qui était le passé dont on venait de sortir et alors « c’était tous les jours fête », comme quand les guerres finissent, mais en général la fête dure peu. Dans notre tradition ce mot, quand il est précédé par un article, ne désigne pas seulement un mois de l’année mais un événement particulier qui y trouve ou qui y a trouvé place. On peut ainsi parler du Mai de la photo, comme on a pu écrire sur le Mai des étudiants de 1968. Le Mai est aussi dans notre tradition un rite de fécondité lié au retour de la végétation. On plante un arbre ou un mât qui le représente, arbre de joie, arbre de mai ou arbre d’amour. La chanson suggère que tout cela a été perdu et « ne reviendra jamais », ce que le film ne montre nullement. Montand chante cela au passé comme si la chanson se situait quelque part dans le temps, après le film qu’elle illustre, dans un temps où tout cela n’existe plus. Dans ce temps heureux il y avait eu quelqu’un qui portait sur « son cœur la rosette, la légion du bonheur, joli Mai ».

    La version française de la chanson, c’est un amour de printemps nourri d’illusion et qui n’aurait pas survécu à l’été. Comme Mai-juin 68 qui était encore à venir, dont la véritable fin ne fut pas les accords de Grenelle, ni les élections législatives, mais l’entrée à Prague des armées du Pacte de Varsovie ? Comme les après-guerres, celui de 1945 dont le jeune homme qui s’appelait encore Bouche-Villeneuve avait fait l’expérience ? Mais si l’on veut bien solliciter plus avant le texte en le superposant non au « Joli Mai » mais à son film-ombre, c’est le combattant vaincu de la guerre nucléaire. Celui-là, qui porte encore sur le visage envahi d’ombres de Davos Hanish la rage du soldat qui a vécu l’enfer, était en effet bien placé pour tout savoir du « soleil [qui] met du plomb dans les rêves » et du « foulard sur les yeux des mensonges », les mensonges aveuglants au nom desquels se déclenchent les guerres et le soleil de l’éclair nucléaire. Sur la terre inhabitable aucun arbre ne poussera plus même au mois de mai, et quelques-uns des plans les plus impressionnants de « La jetée », filmés sur maquettes, montrent Paris détruit. Pour Chris Marker il ne pouvait y avoir de bonheur qui ne soit un bref intermède entre deux catastrophes. Mais l’espoir demeure vivace que cela se répète, mais autrement, et cet espoir est l’œuvre même.

    Avec mes amitiés

    Didier Cohen-Salmon

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