Culture

Sylvain Tesson : la devanture de l’aventure

Il conspue les foules populeuses et la société de consommation, mais revient chaque année, avec la régularité des soldes commerciales, faire la tournée des médias pour nous vendre un nouveau produit fast-writté. Prophète d’un monde passé, archéologue d’un futur englouti, Sylvain Tesson se veut le chantre de l’aventure comme résistance au monde moderne. L’aventure ? Quelle aventure ?

On ne dira mot ici du « style » ou de l’« esthétique » de Tesson, un sujet déjà abordé par ailleurs. Que ses livres soient courts et emplis de citations n’autorise pas à aller jusqu’à les qualifier de « retweet ».

On ne se permettra pas plus de juger l’homme. Est-il sincère ? Courageux ? Vaillant ? Admirable ? Qui sait ? Qu’importe ?

Ce qu’on veut mettre au jour, c’est que Tesson ne dit pas l’aventure. Il dit une simulation d’aventure.

L’aventure selon Tesson

Au fil de ses livres, Tesson rejoue bien souvent les aventures d’autres, mais dans des conditions fort différentes. En « quelques heures d’avion » (Carnets des steppes), le voilà dans les steppes, Dans les forêts de Sibérie ou à suivre les pas des bagnards et fuyards du Goulag (L’Axe du loup). Dans Les Piliers de la mer, Tesson consomme l’espace et la géographie comme on zappe, sautant des Philippines au Chili, de la Grèce au Vietnam, de la Normandie à l’Afrique du Sud. D’un stack à l’autre ? Rien.

Ella Maillart (1903-1997)

Comme il l’admet, Tesson prévoit, organise et, de son propre aveu, se trouve ici aux Antipodes de la démarche d’une Ella Maillart (Carnets des steppes), par exemple, dont il suit les traces à distance temporelle. Dès lors, quelle est cette aventure ? Une simulation ? Une représentation ? Une réalité augmentée ?

Pis, loin de partir découvrir le monde, d’apprendre d’un paysage, de s’enrichir d’une ligne d’horizon, Tesson y projette ses lubies et ses fantasmes. Il ne vient pas écouter le monde, mais y déclamer ses obsessions. Chez Tesson, un chemin n’est pas un chemin (Sur les Chemins noirs), mais un prétexte à disserter.

Accordons-lui quelques moments de lucidité. Ainsi dans Sur les Chemins noirs, il prend conscience de ses filtres, qui lui font prendre les crêtes hérissées de pins noirs pour des « horizons du Yunnan », et de son impuissance à accéder aux choses telles qu’elles sont. Ou dans Les Piliers de la mer : « En quittant le Mexique, je mesure l’hypocrisie de notre safari. Dressés sur la pointe, nous participons à l’arraisonnement général. Par surcroît, nous sommes les serviteurs de ce que nous critiquons, la vitesse et la technique. Et nous réalisons ce que nous prétendons combattre : nous occupons les lieux et les souillons par notre seule présence ! Nous croyons dénoncer la réification du monde, nous y contribuons. Je me pense chevalier des citadelles inexpugnables, j’en suis l’ultime salopeur. »

« Tesson consomme l’espace et la géographie comme on zappe. »

Mais ces fugaces illuminations ne durent pas. Tesson les enfouit rapidement au fond de sa conscience, pour en revenir à ses ruminations et à ses caprices. C’est que, finalement, derrière le vieux ronchon se cache un adolescent égocentré.

Tesson ou l’anti-aventure ?

Éditions Gallimard, 2013, 224 p.

L’aventure selon Tesson, programmée, chronométrée, marchandisée, « spectacularisée », mise en scène, est-elle encore une aventure ? Si l’aventure est, dans son sens étymologique, « ce qui doit arriver », Tesson pratique de l’anti-aventure. Car chez lui, l’aventure n’est plus ce qu’« il doit », mais ce que « je veux » arriver.

De même, Tadié (Le Roman d’aventures) écrit : « L’aventure est l’irruption du hasard ou du destin, dans la vie quotidienne. » L’aventure déjoue le piège du mécanisme social. Elle pose une tension vers un avenir incertain. Et d’ailleurs ni le Marlow de Conrad ni l’Ulysse d’Homère n’aiment l’aventure. Ils la subissent. Ils composent avec elle. En éprouvent ensuite éventuellement de la nostalgie. L’aventure, pour l’essentiel est attente, torpeur, et non sauts frénétiques. Sur tous ces points, Tesson, planifieur, héritier et consommateur aéroporté, est-il un « aventurier » ? Ou son exact revers ? Un aventureux plus qu’un aventurier ? Son expérience Dans les forêts de Sibérie veut singer Thoreau. Elle en est l’opposé, qui substitue le lointain au proche, l’esbroufe à la discrétion, la parenthèse touristique à la vie réelle.

L’aventure de Tesson est frivolité aristocratique ou bourgeoise se donnant « des airs de » (Venayre, La Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne 1850-1940). Elle se fait prolongement colonial : un homme seul face aux autres, des « autres » perçus dans une différence irréductible (Tesson est obsédé par la question de l’« Occident »), la volonté de violer l’inconnu, de dominer le sauvage, de conquérir.

« Tesson ne vient pas écouter le monde, mais y déclamer ses obsessions. »

L’auteur de ce billet serait-il de mauvaise foi ? Jaloux ? Qui sait ? Qu’importe.

S’aventurer vers d’autres aventures

Ce qui compte c’est de penser et de vivre d’autres aventures.

Car que fait en réalité Tesson face au système qu’il abhorre ? Lutter ? Non : fuir, déplorer, pleurnicher. Et puis se soumettre, en intégrant les codes du modernisme : valorisation de la mobilité, du lointain, de l’héroïsation, de la performance, de l’accumulation, de l’injonction à vivre ses rêves, à se faire entrepreneur de ses désirs…

Quant à nous, songeons à d’autres aventures.

Non plus des aventures solitaires ou individualistes, mais des aventures faites de camaraderie et de convivialité. L’aventure du Club des Cinq, des Six Compagnons, de la Patrouille des Castors, des copines et des copains (de Trois Hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome au Roman fleuve de Humm).

Non plus des aventures de régurgitations biliaires, mais des aventures solaires et rayonnantes.

Non plus des aventures égocentrées, mais des aventures-ouvertures.

Non plus des aventures programmées, mais des aventures piratées.

Non plus des aventures masculines, mais des aventures de tous genres.

Non plus des aventures d’archipels aéroportuaires, mais des aventures au proche et transgressives, d’urbex et de friches.

Bref : des aventures !

Cédric Kheiron

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4 réponses »

  1. Merci pour cet article, j’abonde dans votre sens par rapport à la thèse de l’article, néanmoins avez vous vraiment lu Roman fleuve de Humm ? Il me semble qu’il soit exactement aux antipodes des caractéristiques d’aventures que vous esquissez, on y retrouve une petite aventure en boys club, qui sous couvert de ne pas se prendre au sérieux, nous déblatère tout un tat de saloperies réactionnaire à longueur de bouquin (je force un peu le trait), c’est du zemmourisme dandy rigolard qui sort d’assas qui ne vole pas plus haut que Tesson (dont un passage du bouquin laisse d’ailleurs une image assez élogieuse de ce dernier). Bref, le second degré, l’image boys club peut passez quelques pages et quand il n’est pas trop lourd peut être plaisant, on voit que l’auteur a bien travaillé le rythme des chapitres et du récit, mais à la longue on décroche…

  2. Au Café des Deux Mondes

    Edouard et Thibault, au Café des Deux Mondes

    Edouard : Franchement, Thibault, tu exagères. Sylvain Tesson, un charlatan ? C’est ridicule. Tu as lu Dans les forêts de Sibérie ? Ou Sur les chemins noirs ? Ce sont des œuvres profondément inspirantes. Il a une plume superbe et un regard sur le monde que peu d’écrivains d’aujourd’hui possèdent.

    Thibault : Inspirantes ? Allons, Edouard. Ce qu’il fait, c’est de l’emballage de luxe pour les bourgeois en mal d’aventure. Oui, il écrit bien, je te l’accorde. Mais derrière le style, il n’y a rien d’authentique. C’est du tourisme chic déguisé en aventure profonde.

    Edouard : Comment peux-tu dire ça ? Il a parcouru le monde de façon radicale, à pied, à cheval, en vélo. Il a mis son corps à l’épreuve, pris des risques réels. Ce n’est pas un « touriste », c’est un explorateur de l’âme et des paysages. Rien que son séjour en Sibérie, six mois seul dans une cabane au bord du lac Baïkal, c’est une expérience unique, presque mystique.

    Thibault : Oui, il a passé six mois dans une cabane… avec des caisses de vodka et une bibliothèque d’intellos parisiens. Tu trouves ça si héroïque ? Et ses fameux chemins noirs, c’est quoi ? Une randonnée dans la France rurale, où il s’arrête dans des auberges confortables pour gratter quelques lignes. Il vend une aventure édulcorée à des gens qui n’oseront jamais quitter leur canapé.

    Edouard : C’est injuste. Il ne prétend pas être un héros. Ce qu’il propose, c’est une réflexion sur notre rapport au monde, à la lenteur, à la solitude. Et il le fait avec un style d’une grande élégance. Compare-le à tous ces écrivains qui pondent des romans sans âme en restant enfermés dans leur bureau. Lui, au moins, vit ce qu’il écrit.

    Thibault : Vraiment ? Tu crois qu’il vit ce qu’il écrit ? Tout chez lui est soigneusement orchestré. Ses voyages, ses récits, sa posture d’écrivain-vagabond… C’est du storytelling bien rodé. Le gars est une machine à produire des récits vendables, calibrés pour séduire les lecteurs qui rêvent d’exotisme sans jamais se salir les mains.

    Edouard : Tu es cynique, Thibault. Regarde sa prose : elle touche quelque chose d’universel. Il parle de la beauté du monde, de l’épreuve du temps, de la petitesse de l’homme face à la nature. Ses récits résonnent parce qu’ils sont vrais, vécus.

    Thibault : Ils résonnent, oui, mais c’est parce qu’il sait parfaitement comment appuyer sur les bonnes touches. Il te vend une aventure au goût de nostalgie pour des mondes perdus, tout en restant parfaitement marketé. Regarde ses interviews, ses apparitions télé : il joue toujours le même rôle, celui du philosophe en bottes boueuses. Ça sonne faux.

    Edouard : Et alors ? Si son travail ouvre les esprits, donne envie à certains de partir, de réfléchir, de ralentir, c’est déjà beaucoup. Peut-être que toi, tu préfères les cyniques qui critiquent tout sans jamais rien construire ?

    Thibault : Je préfère les écrivains sincères. Ceux qui n’ont pas besoin de se construire une légende pour exister. Tesson est un produit de son époque, une sorte de BHL des sentiers battus.

    Edouard : Une caricature absurde, Thibault ! Tesson, c’est une quête d’absolu, un homme qui se met en danger, qui cherche une vérité plus haute. Il n’a rien à voir avec des postures médiatiques superficielles. C’est un héritier des grands écrivains voyageurs comme Nicolas Bouvier ou Jack London.

    Thibault : Bouvier ? London ? Ne me fais pas rire. Ces hommes vivaient dans l’effacement, dans une véritable humilité devant le monde. Tesson, lui, s’exhibe, il se met en scène. Même sa chute d’un toit est devenue un chapitre à exploiter. Tout est bon pour renforcer le mythe.

    Edouard : Et pourquoi pas ? Ce qu’il a vécu, il le partage, il le transforme en littérature. C’est le rôle d’un écrivain, non ? Transformer l’expérience brute en une matière universelle. Si tu ne vois que du calcul derrière ça, c’est que tu refuses de te laisser toucher.

    Thibault : Peut-être. Ou peut-être que toi, tu te laisses aveugler par le vernis de sa prose. Mais une chose est sûre : Tesson sait comment vendre du rêve. Et ça, je lui accorde, il est doué pour ça.

    Edouard : Et peut-être que vendre du rêve, aujourd’hui, c’est déjà une forme de courage.

    Le silence retombe, chargé de l’éternel désaccord entre les deux amis. Une serveuse s’approche pour prendre leur commande.

    Serveuse : Alors, messieurs, ce sera quoi ?

    Edouard : Un café noir. Comme les nuits sibériennes.

    Thibault : Et pour moi, un verre de réalité. Sans sucre.

  3. merci pour cet article qui rétablit un peu la réalité du phénomène Tesson qui a une écriture creuse, absolument pas incarnée qui cache des idées rances et réactionnaires de verticalité derrière des citations soit disant érudites mais vu à travers des lunettes déformantes, ce qui est légèrement déprimant c ‘est le succès qu’il en retire car si sa plume est élégante, il ne nous raconte rien.

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