Fiction / Récit

[Micro-fictions] Les derniers pas de Marguerite

Elle était au soir de sa vie. Sa maison, « Petite Plaisance », sur l’île des Monts Déserts, aux États-Unis, était le point de départ de ses pérégrinations : avec Jerry, Marguerite Yourcenar quittait chaque jour, à dix-sept heures, le logement pour une promenade le long de la côte. À chaque fois, son regard se fixait sur l’océan Atlantique. Et ce regard portait loin, très loin : au-delà de l’immensité marine, elle imaginait le continent européen. Durant près de cinquante ans, elle avait eu besoin de cette distance pour mieux écrire l’Europe. Mais ces derniers temps, une émotion plus vive, presque mystique, montait en elle vis-à-vis du vieux continent. Lors de ces marches, elle était souvent saisie par de brefs rêves éveillés. Elle serrait alors plus fort le bras gauche de Jerry. Il comprenait, sans un mot, qu’ils étaient tous deux transportés dans cette Europe aimée. Une Europe aux racines multiples, tendue vers l’universel. Pour l’ultime pèlerinage de Marguerite.

La marche commençait. Dans sa tête, il y eut d’abord la Belgique et le Nord de la France. Plus précisément, le Mont-Noir de son enfance : une colline située à quelques centaines de mètres de la frontière franco-belge. « Mon Mont-Noir… tant de choses y étaient déjà écrites », balbutia Marguerite. Un souvenir dominait tous les autres : enfant, elle avait assisté à une messe dominicale dans l’église proche du château familial. Son esprit, peu attentif au sermon, s’était fixé sur un vitrail écarlate situé au fond de l’église. La lumière du soleil y jouait intensément, et dans ce verre coloré, elle apercevait la forêt derrière l’église. Elle s’était alors sentie apaisée. En sortant, la procession se poursuivait sous les arbres. La vision de dizaines d’enfants de chœur, tenant chacun une bougie et chantant en marchant, lui avait insufflé un sentiment profond d’unité avec le monde. « Enfant, dit-elle à Jerry, je pensais qu’il fallait choisir entre monothéisme et polythéisme. Et j’étais déjà attirée vers l’Univers plutôt que vers l’Église. L’étude des dieux grecs et romains n’a fait que renforcer cette inclination. Mais j’ai compris, adulte, que le syncrétisme, la synthèse, était possible. C’est ce que j’avais déjà pressenti, enfant, entre les murs de l’église et les arbres de la forêt. L’Europe est la combinaison du monothéisme et du polythéisme. »

D’autres souvenirs surgissaient. Autour du Mont-Noir, elle avait appris à aimer ce qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer : l’herbe verte ornée de fleurs, les arbres immenses, les animaux, qu’ils soient sauvages ou familiers. En un clignement d’œil et un bond de quelques dizaines de kilomètres, elle se revoyait sur les plages de la mer du Nord. Le va-et-vient de la mer sur le sable lui semblait une métaphore apaisante de la permanence dans le changement. Elle savait d’où venait son engagement écologique. « L’Europe a détruit ses paysages et gaspillé ses ressources. Et l’appauvrissement du monde naturel est la grande tragédie de la Modernité. Sur tous les continents, l’Homo sapiens a renié son espèce. Ne peut-il pas réapprendre à sacraliser la nature ? », interrogea Marguerite, puis elle fit une pause. Le soleil, qui se reflétait sur l’océan, lui rappela celui du Midi, où elle cueillait jadis, adolescente, les oranges avec son père.

Ce Midi menait naturellement à l’Italie de ses dix-huit ans. À Rome, les ruines l’avaient marquée. Le Palatin, le Forum, les colonnes brisées lui murmuraient encore la présence d’Hadrien, ce double d’âme qu’elle avait ressuscité pendant trois ans d’écriture intense. Dans un songe, elle revoyait son buste, entrevu jadis au British Museum. Elle le sentait frère. « J’ai réanimé Hadrien comme on souhaiterait ressusciter un camarade disparu à la guerre », souffla-t-elle. Elle avait déjà parlé d’Hadrien à Jerry, mais aujourd’hui elle s’y attarda plus longuement, comme pour lui rendre un ultime hommage : « Hadrien incarne, pour moi, l’homme et la femme de pouvoir européens : philosophe, politique, esthète. Il savait sa finitude, et il méditait sur le pouvoir, le temps, la beauté, l’amour, la décadence. Mais il ne s’arrêtait pas à la contemplation : il construisait, il consolidait, il gouvernait sans cruauté inutile. Il rêvait l’Empire comme structure, non comme domination. Il voulait unir sans écraser. » Son amour pour Antinoüs, trop pur pour les cynismes de son temps, révéla aussi ses fêlures. Cette douleur qu’il transforma en culte n’était pas une faiblesse, mais une fidélité à la beauté disparue. Son orgueil n’était pas vanité, mais exigence ; sa violence, parfois, une tentative de contenir le chaos.

En marchant encore, sa pensée se tourna vers la Grèce. C’est là que Marguerite avait aimé les îles comme l’Eubée. Chaque île est un monde, comme l’île des Monts Déserts, qu’elle connaissait jusque dans ses moindres recoins. En Grèce, elle avait découvert la grandeur d’une civilisation disparue : le Parthénon, bien que rongé par les siècles, lui paraissait plus beau encore qu’à son apogée. « Pourquoi l’Europe ne construit-elle plus ses futures et splendides ruines ? », demanda-t-elle à Jerry, qui resta toujours silencieux. Elle repensa alors à Bruxelles, sa ville natale, et plus précisément au quartier européen, où se joue désormais le destin du continent : le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne, était si terne. Rien à voir avec l’héritage antique. L’Europe, pensait-elle, devait s’inventer une architecture métissée, ancrée dans le passé et ouverte à demain.

L’Antiquité menait à la Renaissance, et à Zénon. Son autre grand personnage. Elle murmura : « Mon cher Zénon… » Et elle vit son visage, qui lui disait : « Merci de m’avoir fait naître. » Mais Zénon, pour elle, n’était pas qu’un simple personnage de roman : il était une présence vivante, une conscience portée au fil des siècles, surgie à une époque charnière où l’Europe hésitait entre l’obscurité et la lumière. Il incarnait le trouble et l’élan d’un monde en mutation, celui de la Renaissance, où les dogmes religieux vacillaient sous les coups de la pensée critique, et où les sciences naissantes bousculaient les vérités figées. À travers lui, Marguerite voulait faire entendre la voix de ceux qui, en Europe, cherchent sans relâche, même au prix de leur isolement. Zénon était de ceux qui choisissent la vérité, même nue, plutôt que les conforts illusoires des croyances établies. Il avait l’audace expérimentale de Paracelse, le regard intérieur et sceptique de Montaigne, et l’ardeur cosmique et sacrifiée de Giordano Bruno.

Tout en continuant leur promenade, Marguerite et Jerry saluèrent, un instant, un pêcheur de l’île qu’ils connaissaient bien. Marguerite se plongea alors dans son amour pour les gens du quotidien. Elle se souvenait des jardiniers, des plombiers, des artisans croisés au fil des années, en Europe comme aux États-Unis. Ces visages sans gloire publique, mais porteurs d’une sagesse patiente, d’une noblesse discrète. C’était auprès d’eux, souvent, qu’elle s’était sentie le plus en lien avec la vérité d’un lieu, d’un temps. Elle disait souvent qu’elle avait plus appris au contact des gens ordinaires qu’auprès de bien des intellectuels.

Son père, Michel de Crayencour, figure lumineuse de ses premières années, lui revint à l’esprit. Elle revoyait ce portrait de lui, avec cette moustache si caractéristique. Il paraissait mystérieusement lui faire un clin d’œil. Son père l’avait initiée à la lecture, au regard critique, à l’indépendance d’esprit dans un esprit tout à fait européen. C’est avec lui qu’elle avait appris à observer les arbres, à écouter les nuances d’une phrase latine, à traverser les frontières du vieux continent. Il n’avait pas été un père conventionnel, mais un passeur de la culture. Elle repensa soudainement à sa tentative infructueuse de lui inculquer l’anglais : « Mon père n’était pas très patient, tout de même… », dit-elle, et elle esquissa un long sourire. Sans lui, sans ce compagnonnage du début, aurait-elle jamais osé écrire Hadrien, Zénon, ou même elle-même ? Elle lui savait une dette sans fin, mêlée de tendresse, de gratitude et d’une forme ancienne de liberté.

Bien entendu, Grace occupait son esprit. Sa compagne disparue lui revenait par bribes, comme un souffle doux dans la lumière. Elle avait été le refuge, la complice, la maison au sein même de l’exil extra-européen. L’amour, pensait Marguerite, ne se disait pas : il se vivait, il se tissait dans la durée, dans les regards échangés et les silences partagés.

Et puis, il y avait eu Jerry. Un amour différent, passionnel, tout à fait inattendu. Il était si jeune, si autre, mais il avait touché quelque chose en elle : une tendresse nouvelle, une ouverture au-delà des conventions. Tout en marchant, elle regardait son visage doré par les rayons du soleil, et se disait qu’aimer, dans cette dernière saison de sa vie, relevait non d’un miracle, mais d’une continuité.

La marche devenait de plus en plus difficile : Marguerite se sentait très fatiguée, mais aussi étrangement libérée. Avec Jerry, elle avait accompli son pèlerinage européen, à la recherche des lieux, des visages, des souvenirs, des sensations qui avaient façonné sa vie.

À quelques dizaines de mètres, elle aperçut leur maison. Elle comprit qu’ils arrivaient au terme de leur promenade quotidienne.

Elle se retourna et regarda, une dernière fois, l’océan Atlantique.

« Ici, je suis bien face… à l’immensité du monde », dit-elle à Jerry.

Et elle s’effondra dans ses bras.

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