Culture

Louis Blanchot : « Tom Cruise se pense condamné à demeurer éternellement une icône magnétique »


Critique de cinéma pour les revues « Carbone », « SoFilm » et « Chronic’art », Louis Blanchot est l’auteur d’un essai sur l’acteur le plus survitaminé d’Hollywood : « Les Vies de Tom Cruise » (éditions Capricci). Un ouvrage qui explore les multiples métamorphoses d’un comédien qui – non content d’incarner depuis plus de vingt ans, et avec la même fougue, l’agent Ethan Hunt dans « Mission Impossible » – peut se targuer d’une filmographie à l’éclectisme impressionnant. Ayant collaboré avec des réalisateurs aussi prestigieux que Martin Scorsese, Oliver Stone, Stanley Kubrick, Paul Thomas Anderson, Sidney Pollack ou Steven Spielberg, Cruise, porté par l’inertie d’un élan qui semble ne connaître aucune pause, continue à forger sa légende d’action-héro au point de se confondre avec sa propre image.

Le Comptoir : Le titre de votre essai sous-entend une certaine schizophrénie filmique chez Tom Cruise (« Une identité unique et déclinable, laquelle lui permet de passer d’un univers à un autre comme les toons de Tex Avery ou de la Warner Bros. »). D’où provient cette malléabilité extrême ?

Louis Blanchot : Paradoxalement d’une certaine constance dans l’incarnation. À quelques exceptions plus ou moins heureuses près (ses rôles outranciers dans Tonnerre sous les tropiques ou Rock Forever), Tom Cruise s’en sera tenu à un registre de jeu certes maîtrisé mais plutôt étroit. S’il y a schizophrénie, c’est dans la façon dont la fiction va relancer et progressivement obscurcir cette image d’action man à tout faire. À force de jouer toujours le même rôle (lui contre le reste du monde), Cruise en a totalement épuisé le sens. C’est particulièrement prégnant dans Barry Seal : il campe un personnage menant une double voire une triple vie (une vie de famille, une autre d’espion, une dernière de brigand), mais chacune de ces existences pourtant contradictoires est interprétée par Cruise avec le même mélange de détermination et d’efficacité qu’au début de sa carrière. Il y a chez lui quelque chose qui ne change pas, qui ne veut pas changer, et cette invariabilité de tempérament le rend paradoxalement de plus en plus louche.

« À force de jouer toujours le même rôle (lui contre le reste du monde), Cruise en a totalement épuisé le sens. »

S’il est une loi fondamentale qui innerve l’acteur c’est celle de la course-poursuite. Le « Everybody runs » de Minorty Report résonnant comme « le mantra cruisien, physique et métaphysique […] celui d’un homme traqué de toute part, et en même temps lancé à la recherche de lui-même. » Mais après quoi court-il sans cesse depuis bientôt quarante ans ?

Cruise court constamment parce qu’il n’a peut-être qu’un seul et véritable ennemi : le temps, qui joue toujours contre lui. D’abord parce qu’il est un héros d’action et que celui-ci doit souvent accomplir sa mission ou son exploit dans un délai impératif et incompressible (le compte à rebours n’est pas pour rien un des grands leviers à suspense du genre). Si Cruise court dans tous ses films, c’est donc par nécessité de prendre de vitesse les événements, de rattraper ce temps qui défile inexorablement et met en péril l’accomplissement de son destin. Mais d’un autre côté, Cruise court pour fuir le temps, ou en tout cas les effets du temps : la vieillesse, la dégradation physique, l’oubli. En tant que star, Cruise est engagé dans une lutte de plus en plus menaçante avec son propre déclin, qu’il s’agit pour lui d’ajourner, de conjurer. Et pour ce faire, la course et la mobilité sont bien évidemment ses meilleurs atouts. Car tant que Cruise court, tant que Cruise s’active, on ne voit pas les effets de la vieillesse sur lui, alors que chaque gros plan fixe sur son visage nous fait comprendre que cette décrépitude le guette.

De l’ivresse du hors-contrôle de Risky Business (« What the fuck ! »), Tom Cruise passe à la remise en cause de la réussite individuelle dans Jerry Maguire (« I hated myself »), opérant un virage qui le mènera à un semblant de vie de famille. De la même manière, Né un 4 juillet peut être vu comme le contrepoint pacifiste de « l’hymne pétaradant aux paladins de Regan », comme vous dites, qu’est Top Gun. Est-ce une constante chez lui de contrarier la figure héroïque dans laquelle il excelle ?

Cruise n’aura cessé de prendre à revers les rôles qui ont fait sa gloire, mais c’est bien souvent un trompe l’œil. Il y a dans la majorité des personnages incarnés par l’acteur une ambiguïté qui en contrarie la lecture : Cruise n’incarne jamais véritablement des gens biens (comme Tom Hanks par exemple, qui devait d’ailleurs originellement joué Jerry Maguire), mais des gens qui essaient d’aller mieux. Et avec Risky Business et son invitation au lâcher prise, l’archétype cruisien découvre que les conditions de son bonheur résident peut-être dans sa folie intérieure. Aussi, l’obsession de la réussite et la tentation de la folie deviendront chez lui les deux faces d’une même pièce que ses premiers films s’emploieront à faire tournoyer, avant que les années 90 et l’inévitable transition vers des rôles « matures » ne viennent interroger et remettre en question cette vanité. Cruise cesse alors d’être ce petit prodige prêt à tout pour arracher sa part d’american dream (Risky Business, Top Gun, La Couleur de l’argent) et se transforme progressivement en icône cinématographique de l’insatisfaction masculine (Jerry Maguire, Eye Wide Shut, Magnolia).

Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick semble marquer l’apogée du dérèglement intérieur de l’acteur en pulvérisant le happy end familial de Jerry Maguire. Kubrick réussissant à démasquer la belle gueule d’Hollywood (la vie privée de la star avec Nicole Kidman étant « contaminée » par les fantasmes d’infidélités de Bill et d’Alice) on serait tenté d’affirmer que ce film, plus qu’un autre, révèle les fêlures de l’acteur, ouvrant une fenêtre sur « sa propre psyché ».

Il y a forcément beaucoup à fantasmer sur la façon dont Eyes Wide Shut aurait précipité le dérèglement de Cruise : le film ultime du cinéaste des cinéastes, un tournage interminable, avec sa propre femme, sur fond de crise de couple, de mirages d’infidélités et de société secrète. La tentation est grande d’y chercher toutes les réponses à toutes les interrogations sur le virage médiatique, professionnel et privé que la star connaîtra les années suivantes. Mais l’obsession pour l’exégèse biographique a ses limites : Eyes Wide Shut est avant tout l’un des plus grands films de la fin du vingtième siècle, un gigantesque abîme pour les certitudes du monde adulte. Tous ceux qui se risquent à le voir, à le revoir, savent qu’ils y perdront quelque chose. Reste que, posté en première ligne, Cruise a été de fait un peu plus qu’une victime collatérale.

Enserré dans une position d’impuissance libidinale, Eyes Wide Shut dévoile également le trouble sexuel de la star. « Cruise est une figure de séduction qui résistera toujours à l’érotisme, une sorte de sex symbol chaste », affirmez-vous, en prenant pour exemple, outre EWS, Entretien avec un vampire et son ambiguïté homosexuelle mais surtout Magnolia dans lequel il incarne le parangon du sex symbol mais pour hommes, c’est-à-dire le triomphe matérialiste de l’homme moderne. Les femmes constituent-elles un autre motif d’ébranlement du héros cruisien ?

La question de la séduction est un enjeu central de la carrière de Cruise, si central que cette question a fini par dépasser la problématique érotique. Comme star de cinéma et oracle d’une secte mondialisée, Cruise se pense comme un corps capable de plaire à tous (hommes comme femmes), et même condamné à demeurer éternellement une icône magnétique. À l’exception d’Eyes Wide Shut et dans une moindre mesure de Rogue Nation, son rapport à la femme est par ailleurs extrêmement codifié : il fascine le sexe opposé, mais se contente d’une position convenue de rejet du désir de l’autre (pour des raisons héroïques supérieures). Quant à sa vie amoureuse « privée », elle est manifestement scriptée par un ordonnateur supérieur, et ne semble répondre à aucune logique du désir. Au point que tout le monde est en droit de douter que Tom Cruise soit capable d’aimer.

« Tom Cruise a besoin qu’un artiste rusé et dominateur l’arrache de sa zone de confort pour lui faire incarner des formes neuves et inconnues. »

Dans la deuxième partie de sa carrière (dès les années 2000), Cruise n’hésite pas à emprunter le chemin de l’autodérision, à l’image de Les Grossman dans Tonnerre sous les tropiques ou de Stacee Jaxx dans Rock Forever. Son désir de contrôler les productions dans lesquelles il joue n’a jamais été aussi prégnant et en même temps il s’abandonne à un laisser-aller total, se faisant « l’impresario de sa propre caricature ». Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Dans la carrière d’une star, rien de plus efficace que l’ironie et l’autodérision pour brouiller les pistes. J’ignore à quel point le choix de ces rôles a été pensé et réfléchi par Cruise, s’il s’agit d’une stratégie de désamorçage consciente ou bien de fausses tentatives de suicide artistique. Ces rôles m’inspirent d’autant moins que je les trouve relativement médiocres, forcés, théâtralisés, contrairement à son personnage de gourou dans Magnolia qui est vraiment à la juste distance de la caricature et de l’ego trip.

Ressusciter pour revivre les mêmes drames, rejouer les mêmes rôles, telle semble la malédiction dont Cruise est victime, à l’instar du film Edge of Tomorow, emblématique de cette renaissance perpétuelle (« Mourir pour mieux recommencer, […] mourir jusqu’à redevenir Tom Cruise ») et, évidemment, de la saga Mission Impossible dont le dernier volet est sorti récemment, taillée à son image. Est-il à ce point destiné à poursuivre éternellement la voie de l’action-héros en roue libre ?

Cela est surtout devenu la malédiction de sa carrière artistique, qui bégaye les mêmes enjeux et péripéties sans parvenir à rallier à elle de nouvelles forces vives. Quel est le dernier grand cinéaste à s’être intéressé à Tom Cruise ? Steven Spielberg ? Cela commence un peu à dater… La propension de Tom Cruise à s’accommoder de faiseurs dociles et discrets commence à s’essouffler, et le constat jamais démenti de son inébranlable vigueur à lasser, même si le succès au box office est toujours au rendez-vous, n’incitant pas le business man qu’il est à une quelconque remise en question. Tom Cruise a besoin qu’un artiste rusé et dominateur l’arrache de sa zone de confort pour lui faire incarner des formes neuves et inconnues. Or, mis à part Tarantino (qui semble-t-il l’avait approché pour son prochain projet, Once upon a time in Hollywood), ou bien Michael Mann (qui lui avait offert avec Collateral un rôle plutôt atypique), ou même Paul Thomas Anderson (qui depuis la retraite – à mon avis temporaire – de Daniel Day-Lewis, se retrouve sans star alpha de prédilection), je ne vois pas qui souhaiterait remettre Cruise sur le chemin de la déviance artistique. Mais la question devrait plutôt lui être directement posée : Cruise a-t-il oui ou non toujours l’envie de se risquer à faire du grand cinéma ?

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