Culture

L’humanisme italien et la genèse du capitalisme

Dans le domaine de la recherche historiographique du XXe siècle, les notions d’humanisme, de républicanisme et de renaissance ont toutes trois été liées à la thèse suivante : l’élaboration d’une pensée politique centrée sur l’homme, la liberté politique comme participation au bien commun. À travers les travaux d’historiens tels que Jacob Burckhardt, Max Weber, Werner Sombart, Hans Baron ou John Pocock, se déploie ainsi la question de l’apparition de la modernité européenne et des origines du capitalisme.

Le terme d’humaniste était employé couramment dès le XVIe siècle, tandis que l’humanisme apparaît dans la seconde moitié du XVIIIe siècle en Allemagne, et en France grâce à Jules Michelet. Cette notion correspondait à une période d’émancipation de la pensée qui contestait l’hégémonie de la religion.

La Renaissance et les idéaux culturels du XIXe siècle

Dans l’historiographie germanophone, l’œuvre de l’historien et philosophe Jacob Burckhardt a eu une influence énorme sur la manière de se représenter l’Italie, notamment à travers trois ouvrages importants : L’Époque de Constantin le grand (1853) ; Guide de l’art antique et de l’art moderne en Italie (1855) ; La Civilisation de la Renaissance en Italie (1860). Dans ce dernier, celui qui nous intéresse, il cherchait à définir l’attitude des hommes, à une certaine époque, devant le monde, souhaitant isoler un moment particulier de l’esprit humain. Il passe ainsi en revue des thématiques telles que : l’État considéré comme œuvre d’art, le développement de l’individu, la résurrection de l’Antiquité, la sociabilité et les fêtes, les mœurs et la religion.

Il souligne que la situation politique instable, voire anarchique, de la Renaissance a favorisé l’émergence d’un nouveau type d’individu. L’Italien des XIVe et XVe siècles est selon lui le premier individu moderne, le fils aîné de l’Europe actuelle : « Dans la configuration de ces États, républiques comme tyrannies, réside non pas l’unique motif mais le plus puissant qui explique la précoce constitution de l’Italien en tant qu’homme moderne. Qu’il fut destiné à devenir l’ainé des enfants de l’Europe actuelle ».

Les notions d’“exil” et de “bannissement” sont, selon Burckhardt, la conséquence de la configuration de ces États qui ont favorisé le développement de certaines qualités constitutives de l’individualisme moderne : « le bannissement a la particularité, soit d’anéantir l’être humain, soit de le former au plus haut point ». Il y aurait un impératif de formation de soi via l’exil, une discipline morale et intellectuelle, une injonction au dépassement de ses limites, qui a développé chez l’Italien les qualités de l’homme moderne déraciné avant même ses voisins européens.

« L’Italien des XIVe et XVe siècles est, selon Burckhardt, le premier individu moderne, le fils aîné de l’Europe actuelle. »

Chez Burckhardt, l’individualisme est la capacité à concentrer son énergie vitale à la réalisation, dans le monde, de projets nouveaux et non pas égoïstes. Ce développement de l’individu se fait à travers une forme de libération singulière, une créativité humaine. Le singulier débouche sur l’universel. Burckhardt fait revivre des expériences particulières dans son ouvrage car l’Histoire est une histoire vécue. Sa manière de faire de l’histoire n’est pas séparable de l’implication politique dans le présent. On lui reprocha, néanmoins, son conservatisme politique, son rejet des idéaux démocratiques et ceux de l’Ancien Régime. Pour lui, l’humanisme de la Renaissance est une attitude positive face à un monde en crise. La principale qualité de l’Italien est de se former lui-même. L’humanisme est un idéal de formation de soi qui correspond étroitement à l’idéal de bildung (idéal de culture et de discipline de l’esprit, théorisé par Willem von Humboldt). Burckhardt raconte la façon dont l’humanisme s’est constitué comme discipline de soi, marquée par le désir de singulariser son expérience culturelle par rapport aux autres cultures européennes. Et cette singularité passait par une médiation italienne et par l’importance de l’humanisme italien. L’humanisme devenait plus qu’un concept historique : un modèle agissant dont on pouvait se réclamer pour constituer une identité culturelle et politique.

La “modernité” de l’Italie

En affirmant le lien entre modernité et humanisme italien, Burckhardt obtint un consensus chez les historiens. Mais quels sont les liens entre la naissance de l’humanisme et la naissance du capitalisme ? Il faut partir de Florence pour traiter cette question, du fait de l’importance de son rayonnement culturel et de ses banques.

Dans l’ouvrage de Max Weber, L’Éthique protestante du capitalisme (1905), deux thèses sont en opposition : celle de Weber lui-même affirmant que le capitalisme naît du protestantisme, et celle d’Alberti qui affirme que le capitalisme apparaît avec l’humanisme italien. Weber était également en controverse avec le sociologue allemand Werner Sombart (inscrit dans le courant de la révolution conservatrice) qui avait analysé dans la société florentine le modèle structurant du capitalisme industriel. Sa thèse ne donnait pourtant pas à l’humanisme la paternité du capitalisme car il y avait d’autres causes qui agissaient dans l’histoire de la fin du Moyen-Âge. Sombart ne nie pas l’influence religieuse mais pense au judaïsme et non au protestantisme comme moteur du capitalisme, ce qui, dans les années 1920 où il développait sa pensée, avait des résonances politiques particulières (soupçon d’antisémitisme). Sombart affirme que ce n’est pas un hasard si l’humanisme fleurit à Florence car les Florentins sont un peuple de marchands, s’opposant, par là même, aux peuples de guerriers. Il existerait même, selon lui, des caractères biologiques propres aux Florentins permettant le développement du capitalisme… En somme, il considère le capitalisme comme un phénomène étranger, tandis que Weber estime que c’est un processus immanent à l’Allemagne.

La redécouverte de l’“humanisme civique”

En 1918, l’historien allemand Hans Baron s’inscrit à l’université et suit l’enseignement de Friederich Meinecke, Troeltsch et Goëtz. Ces derniers proviennent tous du courant monarchiste mais deviennent critique face à l’héritage impérial de Guillaume II après la Première Guerre mondiale. Ils se déclarent donc « républicains de raison » : seule la République nouvelle peut relever les défis de la modernité. Selon Troeltsch, « l’ordre n’est possible que fondé sur la République et non contre la République ». Les études de Baron auprès de ses maîtres lui inculquent que la culture doit unir des individus géographiquement différents dans l’amour de la patrie. En se basant sur l’analyse historique de l’humanisme florentin, il introduit, en 1928, la notion d’« humanisme civique » englobant toute la dimension du républicanisme classique.

Cette nouvelle vision implique une révision des thèses de Burckhardt selon lesquelles l’humanisme repose sur l’individu et non sur la patrie. Selon Hans Baron, l’humanisme s’est développé à partir de l’écriture de l’histoire, des arts et des lettres. Il prend pour exemple l’historien Leonardo Bruni (1370 – 1444), chancelier de la société florentine, mêlant écriture et activité politique. Paradoxalement, le républicanisme florentin se présente dès sa naissance comme un républicanisme éminemment allemand. Il s’agit moins d’un anti-monarchisme qu’un amour de la patrie.

Humanisme civique et néo-républicanisme

Tous les écrits historiographiques n’ont pas que des causes politiques. Baron a un engagement actif qui va être brisé par l’exil : contraint de quitter l’Allemagne dans les années 1920, il voyage en Italie, en Angleterre et arrive aux États-Unis en 1930. De ce côté-ci de l’Atlantique, il sera embauché à l’Université de Chicago en tant qu’historien moderniste. À cette époque, il y avait un regain d’intérêt des États-Unis pour l’histoire européenne. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et des bouleversements politiques qu’elle charrie le regard des historiens américains est ainsi renouvelé. Le cours de “civilisation occidentale” est le plus diffusé dans les campus. Il s’agit de souligner l’expérience commune des pays occidentaux afin de renforcer les démocraties. Pourtant, l’humanisme civique n’est pas devenu l’“idéologie” de l’Amérique de la Guerre froide. Au contraire, il entre en concurrence avec l’histoire de la Révolution américaine et avec la thèse selon laquelle cette révolution était inhérente au libéralisme politique de John Locke.

« Le néo-républicanisme est basé sur la vertu contre la corruption morale et la ruine de l’État. »

Le moment machiavélien (1975) de John Pocock développe, quant à lui, la thèse d’une continuité entre les révolutions italienne (Renaissance du XVe siècle), anglaise (1642) et américaine (1775), introduisant la notion de “néo-républicanisme“. Il établit une relation entre l’action humaine et l’instabilité de la fortune. Ce livre reconstitue les étapes d’une compréhension toujours plus claire de l’action humaine visant à imposer un ordre politique dans un environnement hostile. Il exalte le règne de la vertu contre la corruption. Son idée est de ne pas séparer l’histoire de la philosophie, de chercher dans l’analyse d’une question historique la possibilité de réaliser des actions universelles. Pocock est à la fois opposé à la doctrine libérale et au socialisme. Pour lui, les gouvernants et les contestataires parlent la même langue, celle des droits individuels. Il fait allusion à Hannah Arendt dans la définition de la vie active comme genre de vie supérieure. Mais, contrairement à elle, il se concentre uniquement sur la sphère politique. In fine, le néo-républicanisme est basé sur la vertu contre la corruption morale et la ruine de l’État.

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