Politique

L’écologie sociale de Murray Bookchin

Les éditions L’Échappée, fidèles à leurs bonnes habitudes, ont récemment publié un recueil de textes extrêmement intéressants du philosophe écologiste et anarchiste américain Murray Bookchin, le principal théoricien de l’écologie sociale. L’occasion pour nous de revenir sur certains aspects de sa pensée.

Pouvoir de détruireDans l’œuvre de Bookchin, c’est essentiellement le municipalisme libertaire qui a retenu l’attention ces derniers temps, notamment depuis que l’on a découvert l’influence exercée par cette proposition sur le leader kurde Abdullah Öcalan, et donc indirectement sur l’expérience révolutionnaire menée au Kurdistan syrien au cours de la dernière décennie. Pourtant, aussi pertinente soit-elle, la théorie du municipalisme libertaire n’est pas la plus originale de la pensée bookchinienne. Elle reformule, en y intégrant la nouvelle donne écologique, des idées communalistes présentes depuis longtemps dans la tradition libertaire – par exemple chez Kropotkine ou Gustav Landauer. De même, la réflexion sur l’autonomie et la démocratie directe qui l’accompagne se retrouve à bien des égards chez Cornelius Castoriadis, et ce sous une forme qui nous semble plus élaborée d’un point de vue philosophique. En revanche, la thèse de Bookchin sur les racines de la crise écologique demeure aujourd’hui encore extrêmement originale et insuffisamment explorée.

Les racines de la crise écologique

La plupart des théories concernant les origines de la crise écologique tendent à pointer du doigt la responsabilité de l’anthropocentrisme de la philosophie moderne – ce que l’on nomme aussi parfois “l’humanisme métaphysique” – dans l’avènement du rapport purement instrumental au monde naturel dont témoigne la révolution industrielle et l’expansion du capitalisme. Qu’elle soit d’inspiration heideggerienne ou qu’elle s’inscrive dans le cadre des éthiques environnementales anglo-saxonnes, l’idée est grosso modo la suivante : à l’âge moderne, l’être humain tend à s’attribuer une position centrale et exceptionnelle au sein de la nature, et à réduire celle-ci à un simple entrepôt de ressources entièrement à sa disposition. Animaux, rivières, forêts, littoraux, océans : autant de réalités objectivées que le sujet moderne pense être en droit de s’approprier et d’instrumentaliser, dont il peut user et abuser comme bon lui semble. Même si nombre d’auteurs admettent que cet anthropocentrisme a des racines plus anciennes (dans les monothéismes, dans la philosophie grecque, etc.), ils n’en mettent pas moins l’accent sur le fait que la modernité constitue une rupture. Il est ainsi relativement courant aujourd’hui d’entendre des théoriciens écologistes opposer à « l’hubris » et à « l’attitude prométhéenne » des modernes le « sens des limites », ou encore la « sagesse » et la « modération » écologique des sociétés pré-industrielles.

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Convoi d’esclaves en Afrique, symbole de la domination de l’humain sur l’humain

Bookchin ne remet pas totalement en cause ce scénario, et il admet par exemple sans peine, à propos de la société industrielle, que « son pouvoir de destruction se déploie à une échelle sans précédent dans l’histoire de l’humanité et dévaste de façon démente et quasi systématique l’ensemble du monde vivant et ses assises matérielles ». Il le juge néanmoins insuffisant, et souligne que « bien avant l’émergence de la science moderne, de la rationalité “linéaire” et de la société “industrielle” (pour citer les causes invoquées avec tant de légèreté par le mouvement écologiste moderne), les sociétés hiérarchiques et de classes dévastèrent largement le bassin méditerranéen et les coteaux chinois, amorçant à grande échelle la transformation et souvent le pillage de la planète ». Apparaît ici l’une des idées centrales de l’écologie sociale : par définition, une société structurée de façon hiérarchique ne peut pas être écologique, car « l’idée même de dominer la nature découle de la domination de l’humain par l’humain ». Aussi, nous dit Bookchin, « si nous voulons trouver les racines de la crise écologique actuelle, nous ne pouvons nous tourner ni vers la technique, ni vers la démographie, ni vers la croissance, ni vers le rôle d’un fléau en particulier. Nous devons nous tourner vers les changements institutionnels, moraux et spirituels qui sous-tendent notre société humaine et qui ont produit la hiérarchie et la domination – et pas seulement dans la société bourgeoise, féodale et antique, ni même seulement dans les sociétés de classes, mais à l’aube même de la civilisation ».

« L’idée même de dominer la nature découle de la domination de l’humain par l’humain »  Murray Bookchin

Il faut bien comprendre que Bookchin ne se contente pas d’observer une convergence entre différentes formes de domination et de structures hiérarchiques. Il s’efforce au contraire d’identifier leur noyau commun et la logique (quasi) universelle qui les sous-tend. Partout où il y a domination, l’être, le groupe ou le milieu dominé est assimilé à une ressource ou à un objet dont il est légitime de s’approprier et d’instrumentaliser le corps, et ce sans aucune limite assignable, puisqu’il est même permis de le détruire et de l’éliminer, ou de le “jeter” dès lors qu’il ne présente plus aucune utilité. C’est par exemple l’esclave qui appartient tout entier à son maître, lequel exerce sur lui un droit de vie ou de mort, et qui était considéré dans le droit romain comme un bien meuble (à tel point que le fait de blesser ou de tuer un esclave ne pouvait être condamné qu’au titre d’atteinte à la propriété du maître). Ce sont les animaux qui, en dépit de quelques évolutions juridiques, continuent à être traités eux aussi comme des bien meubles (voir sur ce point les analyses de Florence Burgat dans son ouvrage Être le bien d’un autre).

PT Megakarya Jaya Raya (PT MJR) Palm Oil Concession in Papua

Déforestation, un symbole parmi d’autres de l’appropriation et de la destruction de la nature

Ce sont les femmes qui, à défaut d’avoir jamais été considérées comme des bien meubles (en dehors, bien sûr, du cas des femmes esclaves), ont de tout temps et dans presque toutes les sociétés été soumises à l’autorité quasi absolue de leurs pères ou de leurs maris, tout en étant systématiquement perçues comme des objets appropriables (voir sur ce point les analyses classiques et lumineuses de Colette Guillaumin). Ce sont, enfin, les territoires conçus comme autant de terra ou de res nullius [territoire ou chose de personne], qu’il est donc possible de s’approprier au détriment des primo-occupants ou de l’intégrité des écosystèmes. D’après Bookchin, « la conception selon laquelle l’humanité doit dominer et exploiter la nature découle de la domination et de l’exploitation de l’homme par l’homme, et même, plus loin encore dans le temps, de l’assujettissement de la femme à l’homme au sein de la famille patriarcale. À partir de ce moment là, on considéra de plus en plus les êtres humains comme de simples “ressources”, comme des objets et non comme des sujets. Les hiérarchies, les classes, les modes d’appropriation et les institutions étatiques servirent à définir dans l’esprit de l’homme sa relation avec la nature. Celle-ci à son tour se trouva de plus en plus systématiquement ravalée au rang de simple ressource, d’objet, de matière première à exploiter aussi impitoyablement que les esclaves des latifundia. » 

Difficile, sur ce point, de n’être pas d’accord avec Bookchin. Comment, en effet, une société considérant qu’il est légitime de traiter certaines catégories d’êtres humains comme des objets appropriables pourrait-elle accorder aux non-humains et aux communautés qu’ils forment une valeur intrinsèque ? Comment pourrait-elle, quand bien même elle serait restée étrangère à tout dualisme entre la Nature et la Culture et n’accorderait pas aux êtres humains un statut exceptionnel et “extraterrestre”, ne pas les traiter eux aussi comme des objets appropriables ? Et vice versa, comment une société toute entière fondée sur la réification et l’appropriation de la nature, comme l’est notre société moderne, pourrait-elle respecter l’ensemble des êtres humains dès lors qu’il suffit de considérer certains d’entre eux comme des êtres de nature pour les traiter, eux aussi, comme des objets appropriables ?

Révolution et abolition des hiérarchies

D’où provient cette structuration hiérarchique des sociétés ? Quand est-elle née ? Sur ce point, les réponses apportées par Bookchin ne sont pas toujours très claires. Par endroits, il écrit que « ces systèmes de domination et de répression nous viennent du fond des âges », laissant ainsi entendre qu’ils sont ancrés au plus profond de notre humanité. Mais dans de nombreux textes aux accents quasi primitivistes, il fait l’éloge de sociétés qu’il nomme « organiques », soit des sociétés antérieures à l’apparition de la domination : sociétés de chasseurs-cueilleurs, d’horticulteurs, dans certains cas de pasteurs nomades, etc. Il arrive aussi qu’il affirme, en dépit de toutes les connaissances qui démentent aujourd’hui une telle thèse, et sans doute pour se démarquer de ses propres tendances primitivistes, que « la révolution néolithique inaugura la période la plus harmonieuse des relations entre l’humanité et la nature ».

Ces ambivalences ne sont pas anodines, et il est probable que Bookchin, par crainte que son approche assez universaliste de la domination ne neutralise le potentiel critique de sa théorie, ait cherché à historiciser autant que possible ses analyses. Car de toute évidence, il serait difficile d’envisager l’abolition d’un mécanisme de domination attesté dans nombre de sociétés et différentes périodes de l’histoire, car celui-ci donnerait l’impression d’être inscrit dans la nature même de l’humain. En réalité, il semble que la pensée de Bookchin nous oblige à adopter une position complexe quant aux origines de la crise écologique. Il nous faut reconnaître que celle-ci est bien le produit d’un processus socio-historique très spécifique, celui de la modernité capitaliste et industrielle, mais qu’elle s’enracine également dans une tendance relativement universelle des sociétés humaines à considérer et à traiter certains êtres et certains milieux comme des objets appropriables et instrumentalisables.

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La révolution espagnole de 1936, l’une des principales sources d’inspiration de Bookchin

Comment, dès lors, sortir de la crise écologique et des processus de domination qui la sous-tendent ? Car telle est bien l’ambition qui est au cœur de l’écologie sociale : « éliminer non seulement la hiérarchie bourgeoise, mais la hiérarchie comme telle ; non seulement la famille patriarcale, mais tous les modes de domination sexuelle et parentale ; non seulement la classe bourgeoise et son système d’appropriation mais toutes les classes sociales et toutes les formes de propriété ». Il est, selon Bookchin, impératif « d’abolir cet esprit et ces systèmes de domination qui ont dressé l’homme contre l’homme et contre la nature », parce que « le conflit entre l’humanité et la nature est un prolongement du conflit entre l’homme et l’homme. Si le mouvement écologiste n’embrasse pas le problème de la domination sous tous ses aspects, il ne contribuera en rien à l’élimination des causes profondes de la crise écologique de notre époque, et il servira seulement de soupape de sécurité au système actuel d’exploitation de la nature et des hommes. »

« Si le mouvement écologiste n’embrasse pas le problème de la domination sous tous ses aspects,  il servira seulement de soupape de sécurité au système actuel d’exploitation de la nature et des hommes » Murray Bookchin

Certaines idées de Bookchin sont discutables et il y a parfois quelque chose d’agaçant dans les polémiques assez stériles qu’il a engagé, à la fin de sa vie, tantôt avec des formes d’anarchisme individualistes (ce qu’il nomme « l’anarchisme du style de vie« ), tantôt avec l’écologie profonde, alors même que nombre de positions défendues par Arne Naess, son principal théoricien, sont assez proches de celles de l’écologie sociale. Difficile de ne pas voir là l’une de ces innombrables querelles sectaires qui, aujourd’hui encore, sont malheureusement monnaie courante dans les milieux libertaires. Bookchin n’en demeure pas moins l’un des rares théoriciens de l’écologie, avec l’australienne Val Plumwood, à avoir analysé avec une telle rigueur la façon dont les hiérarchies sociales et la domination de la nature s’articulent et se renforcent mutuellement. Nous conclurons donc avec lui que « l’idée de domination de la nature ne peut être dépassée que par la création d’une société dépourvue de classes et des structures hiérarchiques », capable de « rejeter l’objectivation de la réalité en tant que pure matière première destinée à être exploitée ». Mais « nous ne pouvons remettre indéfiniment au lendemain de nous confronter à ces perspectives : soit un mouvement capable de pousser l’humanité à l’action se fera jour, soit la dernière grande opportunité historique d’accéder à une émancipation complète périra dans une autodestruction sans frein. »

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1 réponse »

  1. En 1974 Henri Laborit publiait un essai intitulé « La nouvelle grille » avec la volonté de vulgariser ses recherches en biologie comportementale. Cet ouvrage me semble un bon complément à nombre de pensées appréciées ici, bookchin, illich, etc.. En guise de mise en bouche un extrait de son introduction :
    « Nous verrons comment le fait de posséder un lobe orbito-frontal et des systèmes associatifs corticaux développés, permet à l’homme de traiter l’information et par quels mécanismes son imagination ajoute de l’information au monde qui l’entoure. Comment cette propriété spécifique fut à l’origine de sa domination du monde inanimé et plus tard la base des hiérarchies de dominance uniquement fondées sur le degré d’abstraction de l’information technique, professionnelle, qu’un individu utilise. Nous verrons pourquoi les sociétés animales et les sociétés humaines sont soumises à cette pression de nécessité des structures hiérarchiques. Nous analyserons les mécanismes d’établissement des pouvoirs et des dominances, de la notion de territoire et de propriété, le mythe de la démocratie, de l’égalité et de la liberté, mots qui n’expriment qu’une affectivité pulsionnelle satisfaite, gratifiée ou au contraire aliénée, dépendante, soumise à la dominance de l’autre.
    Nous tenterons de fournir les prémices d’une solution et pour cela nous développerons la distinction entre information professionnelle, introduisant l’individu dans un processus de production de marchandises, et l’information généralisée dont ce livre est un vade-mecum. Seule, celle-ci peut donner au citoyen la dimension d’un homme. Cette information ne concerne pas les faits, mais les structures, les lois générales permettant d’organiser les faits en dehors des jugements de valeurs, des automatismes, socioculturels, des préjugés, des morales, des éthiques, qui ne sont jamais que celles des plus forts capables de les imposer par la police, la guerre, les lois, l’abrutissement par les mass media, l’aliénation économique, l’obscurantisme affectif, l’aveuglement de la logique langagière et surtout la gratification hiérarchique professionnelle. Cette information, cette mise en forme des systèmes nerveux humains en un système ouvert, capable d’évolution, ne peut se satisfaire des slogans éculés, d’une phraséologie faussement révolutionnaire qui retrouve, après avoir soi-disant détruit les structures capitalistes, la dominance hiérarchique et la gratification du pouvoir. »

    Amicalement,

    Higitus

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