Société

Morale et communauté dans la philosophie d’Alasdair MacIntyre

La question de la morale n’a pas bonne presse dans les débats philosophiques contemporains, que le marteau de Nietzsche et le soupçon freudien auraient reléguée aux récits naïfs et aux manuels poussiéreux. Pourtant, nous nous servons quotidiennement d’énoncés moraux, et les actions que mènent les humains ne sont jamais exemptes de tout jugement moral. MacIntyre appelle à renouer la question morale et la question de la communauté, en tant qu’elles ne prennent sens qu’à s’éclairer l’une par l’autre.

À quel comptoir n’entend-on dire que les valeurs morales auraient foutu le camp ? Qu’il n’y aurait plus de valeurs, que les gens ne respecteraient plus rien, etc. Et si, sous-jacente à ces analyses à l’emporte-pièce, reposait une vérité d’ordre historique, explicable, un objet de connaissance dont la philosophie la plus sérieuse pourrait s’emparer ?

Absence et présence des valeurs morales

C’est en effet ce phénomène d’obsolescence de la morale, dans sa nature de ciment social ou de dénominateur commun d’une société donnée, qui est au cœur de l’ouvrage-phare du philosophe écossais Alasdair MacIntyre : Après la vertu (publié dans sa langue originale 1981 et traduit en français en 1997 aux éditions PUF). Bien évidemment, le philosophe ne se contente pas d’un « la morale fout le camp » : ce lieu-commun un peu flasque devient sous sa plume une idée solide, au prix d’un puissant affinage.

La thèse d’Après la vertu est la suivante : les énoncés moraux sont comme les fragments d’un discours dont la cohérence et la consistance rationnelles se sont perdues à un moment donné de l’histoire occidentale. Détachés de leur contexte originel, ils perdent en légitimité et en force de signification. C’est l’histoire de cette rupture que l’ouvrage se propose de retracer, non seulement afin d’en fournir une vue d’ensemble (nécessairement partielle – le travail d’un philosophe ne pouvant se substituer à celui d’un archiviste), mais encore en vue de restituer les conceptions prémodernes de la morale, le contexte d’où nos concepts moraux tiennent leur provenance et leur sens. Travail d’une grande ambition qui suppose à la fois de comprendre la situation de la morale au sein des discours et des pensées de notre temps, et à la fois de revenir aux sources, avant que ne se produise la rupture qui nous a fait passer d’une époque à l’autre : d’une société traditionnelle à la (dis)société moderne.

Penser la modernité comme rupture

L’ouvrage se compose de deux parties distinctes. Dans la première partie, MacIntyre dialogue de façon critique avec les conceptions philosophiques de la morale qui dominent la scène depuis le XVIIIe siècle. On comprend assez vite que c’est le Siècle des Lumières qui représente la bascule d’un contexte à l’autre, du traditionnel au moderne, le point de rupture à partir duquel le discours de la morale (ses concepts et ses représentations) perd en cohérence et en légitimité. Une sorte de dialectique un peu folle et circulaire se met alors en place entre les grands penseurs de la morale du siècle des Lumières en Angleterre, en France et en Allemagne (Hume, Diderot, Kant) jusqu’aux penseurs crépusculaires du siècle suivant (Kierkegaard, Nietzsche, Stuart Mill) et jusqu’à George Edward Moore, l’auteur des Principia Ethica (1903), ouvrage peu connu en France mais ayant connu un retentissement décisif dans le monde anglo-saxon. Cette dialectique, ou, plus exactement, cette alternance théorique se lit à travers un perpétuel jeu de réfutations des philosophies morales au fil du temps.

« Si la société médiévale est incarnée par les personnages-types que sont le paysan, le chevalier et le religieux, notre époque peut se caractériser par un nouveau trio archétypal : l’esthète, le thérapeute et le directeur. »

Max Weber (1864 – 1920)

Coupées de leur contexte traditionnel (prémoderne), les règles morales appellent, selon les uns, une refondation, un nouvel ancrage dans une rationalité qui les légitime : projet philosophique au nom duquel Emmanuel Kant représente certainement la tentative la plus profonde et la plus aboutie. Ou bien, selon les autres, si ces tentatives de refondation échouent – d’un échec qui se produit effectivement et qui, selon MacIntyre, ne peut manquer de se produire –, alors il faut abandonner l’idée d’un fondement rationnel de la morale au profit de théories « émotivistes » (la morale n’est qu’une émanation de nos affects) ou du soupçon (la morale déguise des intentions peu louables). L’échec de la tentative de refondation rationnelle dans les termes de la conception moderne (pour laquelle le sujet individuel autonome est le principe et le centre) entraîne l’abandon de l’idée que les règles morales trouvent leur origine dans la raison : elles s’inscriraient dès lors dans le domaine de nos affects ou, pire, dans l’amoralité qui nous constitue en tant qu’individus foncièrement égoïstes et ne cherchant qu’à satisfaire nos appétits ou à accroître notre puissance. Ces deux alternatives théoriques, l’émotion et la dissimulation/la ruse, ont en commun de rejeter le fondement rationnel de la morale et le mérite de caractériser exemplairement la manière dont la modernité est amenée à concevoir l’être humain. À cet égard, MacIntyre souligne à plusieurs reprises que c’est Max Weber et sa théorie du pouvoir bureaucratique qui fournit de notre époque sa représentation la plus juste.

Si la société médiévale est incarnée par les personnages-types que sont le paysan, le chevalier et le religieux, notre époque peut se caractériser par un nouveau trio archétypal : l’esthète, le thérapeute et le directeur. Ces trois types de personnage représentent schématiquement trois aspects fondamentaux de notre mythe moderne. L’esthète représente la prégnance du principe de plaisir, de l’affect individuel et du cynisme qui lui a trait (d’Oscar Wilde à Marcel Proust, ou fictif : le Des Esseintes de Huysmans). Le thérapeute représente l’idée selon laquelle notre sensibilité individuelle serait au fondement de notre rapport moral au monde et que la source de nos maux reposerait sur le décalage entre celle-ci et notre volonté d’agir en vue de nous réaliser, à l’aune d’un volontarisme transcendantal qu’il s’agirait alors de pleinement recouvrer par la voie de la thérapie. Le succès d’une série comme En thérapie ne démentira pas l’actualité des thèses macintyriennes… Enfin, la figure du directeur, la plus importante des trois, assume l’héritage d’un utilitarisme poussé à ses conséquences ultimes, où les notions de compétence et d’efficacité se retrouvent érigées en qualités autonomes, prises comme valeurs en soi, et détachées des objets concrets auxquels elles étaient subordonnées auparavant (dans la morale traditionnelle). Qualités qui ne reposent que sur le vide d’une signification coupée du réel, mais assurant au directeur une position de pouvoir et un prestige communément admis au sein du nouvel ordre social en vigueur : bureaucratique et technocratique. Et serait-il imprudent de voir en François Hollande ou en Emmanuel Macron l’assomption politique d’une telle figure ?

Retrouver le sens de la vertu

Dans la seconde partie de son ouvrage, McIntyre tâche, en en restituant par analyse le contexte originel, de saisir dans sa signification le système des vertus, c’est-à-dire le système moral duquel nous héritons bon gré mal gré (malgré nous) dans notre modernité, bien qu’il nous apparaisse désormais sous une forme en défaut de cohérence et de légitimité. Il s’agit à la fois de localiser les sources d’où proviennent la grande majorité des concepts moraux que nous utilisons encore de manière faible, et ainsi de saisir quelque chose de la force, de la solidité intrinsèque à des concepts capables de survivre au basculement violent qui nous extirpe d’une histoire pluri-millénaire pour nous plonger dans une époque radicalement différente, dont on peut situer l’avènement à deux ou trois siècles (à l’ère des révolutions anglaise et française, ou au mieux un siècle auparavant).

MacIntyre retrace ainsi le contexte pré-moderne de la morale à travers l’analyse des vertus chez Homère, Sophocle, Platon et Aristote ; puis à travers une analyse de la conjonction entre cet esprit hérité de la Grèce païenne et la nouveauté de la loi mosaïque qui s’impose au Moyen-Âge. On s’aperçoit que les différences notables entre les « listes » des vertus et des vices, du paganisme au christianisme, tiennent au contexte historique et à la structure sociale dans lesquelles on les envisage, cependant que les points de convergence entre ces systèmes excèdent in fine leur différence.

École d’Aristote, par Gustav Adolph Spangenberg (1880)

Un point commun se donne, au regard de la thèse de McIntyre, comme une sorte clé pour comprendre d’où la morale tient sa légitimité, et du même coup la raison pour laquelle elle la perd dans notre contexte moderne. C’est le point commun du récit : la morale relève d’une narration de la vie humaine au regard des institutions sociales dans lesquelles l’être humain est appelé à évoluer. La liste des vertus reines peut ainsi différer d’un contexte à l’autre : par exemple, du contexte guerrier de l’Iliade (Homère) à celui, aristocratique, du citoyen athénien (Aristote). Elle diffère encore lorsqu’au Moyen-Âge, la chrétienté s’attelle à ordonner le système païen des vertus, dont Aristote est le principal représentant, à celui de la loi révélée, celle-ci héritée de la Bible. On introduit les vertus théologales dans le système, et on hiérarchise différemment les vertus cardinales. Par exemple, l’humilité est considérée par Aristote comme un vice, alors qu’elle est couronnée comme une vertu-reine par la Chrétienté).

« La morale relève d’une narration de la vie humaine au regard des institutions sociales dans lesquelles l’être humain est appelé à évoluer. »

En somme, la notion de vertu repose sur l’idée que la vie humaine est dotée d’une trajectoire et dispose en soi d’une finalité , un horizon téléologique qui est à la fois son propre (le propre de la vie humaine en général, comme de la vie de tel être humain singulier) et son bien (ce que les Anciens appelaient « la vie bonne »). Mais cette conception de la vertu, sur laquelle s’accordent aussi bien les philosophes païens que médiévaux, ne peut que trouver difficilement sa place dans une modernité fondée sur des principes individualistes et libéraux. MacIntyre s’attache à nous éveiller à une conscience plus claire de notre nature d’animal social. Pour autant, il n’érige pas l’Être Social en fétiche à la manière dont le feraient les essayistes réactionnaires ou les doctrinaires d’un certain passé stalinien. À cet égard, il est intéressant de noter que MacIntyre, au niveau de ses convictions personnelles, est passé du marxisme au catholicisme. Son parcours donne une idée d’un pont possible (et déjà franchi par ailleurs) entre la critique marxiste de l’idéologie bourgeoise et les outils de l’éthique aristotélicienne voire thomiste.

La justice comme problème : libéraux versus communautariens

Au cours des années 80, la philosophie politique anglo-saxonne devient le terrain d’une confrontation serrée entre deux écoles de pensée, confrontation intellectuelle que nous n’avons pas connue sous cette forme en France. Le camp des « communautariens » privilégie le prisme de l’être social-communautaire pour la compréhension des enjeux contemporains, tandis que le camp des « libéraux » s’attache à donner la primauté au sujet individuel-autocentré. Pour les grands noms du côté communautarien, outre MacIntyre, on trouve des auteurs comme Charles Taylor (plus hégélien) avec son ouvrage-phare Les Sources du moi (1989), ou Michael Sandel (Le Libéralisme et les limites de la justice, 1982).

Du côté des libéraux, bien plus nombreux, on trouve John Rawls dont la fameuse Théorie de la justice (1971) constitue le point de départ de cette opposition, ou encore Robert Nozick et sa célèbre théorie anarcho-capitaliste (Anarchie, État et utopie, 1974). Au fond, la question de la morale n’explore qu’un aspect du problème majeur et plus général : qu’est-ce qu’une société juste ?

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