Fiction

[Micro-fictions] Mar del Plata

Au cours de mes études, j’eus l’opportunité de me rendre dans une université étrangère, tout comme la plupart de mes camarades de promotion. Après d’obscures délibérations du corps professoral qui concernaient aussi bien notre niveau de langue que nos personnalités, j’obtins pour ma part un ticket pour une destination argentine. Il s’agissait de la cité balnéaire de Mar del Plata, dont l’emblème est le lion de mer, sorte d’énorme phoque potentiellement pustuleux, et à coup sûr puant, qui usurpe grandement son nom prestigieux, ainsi que je m’en rendis compte une fois sur place… C’est donc après plusieurs mois d’attente fiévreuse que le grand voyage commença et que je rencontrai, aussitôt arrivé, la gracieuse Ana. Elle avait pour mission d’accueillir des étudiants étrangers afin de les guider dans leurs premiers pas sur cet autre continent.

Je causais bien du tracas à cette âme lumineuse, notamment du fait de mes piètres qualités d’organisation. À plusieurs reprises, je la vis blêmir devant la manière que j’avais de ranger mon passeport, au beau milieu d’un livre, ou s’inquiéter avec une sollicitude qui me toucha beaucoup, de la façon dont je vivais, dans une petite maisonnette chancelante partagée avec deux autres étudiants. Je crois qu’étant zélée lorsqu’il s’agissait de rangement et d’organisation, elle vivait le spectacle de mes déboires administratifs et vestimentaires (ma valise avait été égarée à l’aéroport) comme une forme de thérapie pour sa propre personne, bénéficiant au regard de ma condition, d’une preuve vivante qu’il était possible d’être aussi idiot que moi tout en traversant les jours sans trop de dommages… Tout cela formait un bon équilibre.

Drôle de ville que cette Mar del Plata… Déserte huit mois dans l’année, et gonflée de touristes le reste du temps, elle était une source presque infinie d’interrogations. J’aimais ses plages qui, à cause des énormes quantités de boue que le fleuve de La Plata brassait un peu en amont, donnaient à voir s’écouler des vagues maronnasses et cliquetantes de mille galets qu’elles entraînaient dans une danse éternelle. J’aimais le mystère des bâtiments arrêtés en plein milieu de leur construction, probablement à cause de la légendaire inflation argentine, et qui servaient désormais d’immenses terrains de jeu aux oiseaux marins. Je restais interloqué devant ses boucheries ouvertes aux quatre vents, ses routes défoncées où gambadaient les chiens errants et ses arbres majestueux, hêtres, marronniers, pins, plantés en grandes quantité, et dont les racines intrépides fendaient les revêtements des trottoirs comme s’il se fût agit d’un vulgaire tissu… J’étais d’avis que l’on ne connaît jamais vraiment une ville tant que l’on n’a pas vu comment elle se termine. Celle-ci se concluait tout au bout de l’avenue Carlos Tejedor, ancien gouverneur de la province de Buenos Aires, dans la poussière et la circulation, au milieu d’habitations précaires, de mauvaises herbes et de lampadaires mélancoliques aux câbles erratiques. Après quoi s’ouvrait l’infinie pampa.

*

Ana était professeure de mathématiques dans une faculté privée qui possédait des portiques d’entrée très modernes et offrait à la contemplation du visiteur de nombreuses sculptures d’art contemporain. Dans le grand hall à l’éclairage parfait, je pouvais tout de suite voir à sa figure si c’était une bonne ou une mauvaise journée. C’était des plis, au-dessus de son joli nez, et des frémissements aux tempes, très légers, comme les araignées d’eau lorsqu’elles se déplacent à la surface d’un étang. Dans ces moments-là, on ne se disait rien. On attendait la maison, et elle pleurait. Elle bredouillait un français approximatif, elle disait « je ne sé pas porquoi, j’ai de l’anxiedad ». C’était de véritables pleurs, qui me faisaient quelque chose, des pleurs d’une tonalité nouvelle. Ils exprimaient comme des immenses regrets, tout à fait fantastiques et devant lesquels j’étais absolument impuissant.

Il m’a semblé, tout de même, lorsque j’y repense, que les Argentines possédaient pour la plupart, un tempérament mouillé de tristesse. Un quelque chose de brisé dans l’âme… Cela les embellissait. Je leur trouvais un teint plus mystique que nos Françaises. Elles avaient l’air de porter davantage de poésie en elles… Ce qui m’inquiétait les concernant, du moins pour celles qui étudiaient les sciences sociales, c’était l’influence conséquente de la French Theory. Elles buvaient tout cela comme du petit lait. J’avais pu le constater dans mon université, une publique, celle-ci, absolument délabrée et avec encore des rainures sur les escaliers, faites exprès pour que les chevaux des forces de l’ordre puissent monter dans les étages sans faire glisser leurs sabots, du temps de la dictature… Les étudiantes en lettres et en philosophie qui formaient l’immense majorité des promotions étaient souvent obnubilées par Deleuze, Derrida et surtout Foucault. On ne pouvait pas leur retirer des mains ces livres-ci… J’essayais de les dissuader, pourtant… J’avais préparé tout exprès une phrase en espagnol. « Un poco es bueno, demasiado es peligrosso ». C’était devenu une sorte de slogan à force, auquel personne ne prêtait attention, bien entendu. Une de nos professeurs, qui aurait tout aussi bien pu être voyante trouvait même franchement désagréable que j’en ai ma claque de lire Bourdieu et Michel. « Vamos, vamos » me répétait-elle à longueur de séance et puis « quedate quieto » lorsque je m’agitais un peu.

*

Avant que je reparte définitivement pour la France, Ana et moi organisâmes un petit séjour à Buenos Aires, dans l’idée de conclure notre histoire en beauté. Pour se déplacer d’une ville à l’autre, sur ce pays inconcevablement étendu, les argentins empruntent des bus énormes, avec à l’intérieur des sortes de gros fauteuils, dans lesquels vous pouvez vous allonger complètement. Une fois le véhicule parti de la gare, tout un tas de petits rituels se mettent en place, essentiellement structurés autour du Maté et de la nourriture. On étale alors profusion de petits gâteaux et de chips, on prend ses aises et on bavarde en sirotant bruyamment le jus des herbes amères. Ce sont les femmes qui préparent tout cela, les gros bonshommes ne sont plus bons qu’à engloutir et ronfler. C’est tout juste s’ils prennent encore la peine d’attraper quelque chose dans le porte-bagage.

Après quelques kilomètres, l’étendue des pampas vous saoule et vous assomme, avec ses champs incommensurables, ses centaines de vaches hagardes, ses marigots, ses troncs tordus, et ses villages de tôle au milieu de rien du tout… Au loin, vous pouvez apercevoir un paysan qui vient constater qu’un de ses bœufs est mort. Il se décompose depuis longtemps, absurdement gonflé, et attire des farandoles de mouches agressives aux reflets métalliques. Plus tard, une station-service propose des beignets fourrés au dulce de leche à moitié prix, tandis que des policiers s’attardent autour d’un asado sauvage organisé par un vieux monsieur, à destination des routiers… La pampa argentine est plus qu’un oubli qui n’en finirait pas. C’est une oblitération du temps et de l’espace. Là-dedans, votre regard se perd. Les couleurs elles-mêmes s’affadissent, entraînées dans le siphon des entendues horizontales, et des choses en suspens. Ce n’est plus que du gris, du beige et du vert foncé.

Bientôt, les chairs des passagers se décontractent, tout se dilate. C’est le moment de la digestion, des odeurs et des ronflements. Dans cette petite débandade généralisée, ce sont toujours deux ou trois jeunes femmes (encore elles) qui sauvent l’honneur, en parfumant leur périmètre, en rabattant sur leur menton délicat leur foulard, en étalant de la crème hydratante à la vanille sur leurs mains… Dieu les préserve.

*

Finalement, nous nous étions déjà quittés, Ana et moi. Je ne l’ai réalisé qu’en arrivant dans l’immense capitale argentine, qui dégueule sa misère bien des kilomètres avant qu’on puisse en apercevoir les contours. Oui, une fois sur place, nous n’étions déjà plus vraiment les mêmes l’un pour l’autre… Comme si la pampa avait absorbé notre petit bout de vie en commun, et que déjà tout n’était plus qu’un souvenir. C’était la fin, et pourtant tout grouillait atrocement autour de nous, gens, voitures, cafards. C’est peut-être cela, finalement, l’invention la plus démoniaque de notre temps… Ces mégalopoles qui n’en finissent pas, ces excroissances pleines de sanie où l’on finit toujours par quitter ceux que l’on aime et presque chaque fois malgré soi… Nous étions un couple banal. Un peu plus imaginatif que la plupart, peut-être… Ça reste à voir. Elle m’a laissé au taxi en me disant « te quiero », en repartant très vite, pour moins souffrir. Je n’en croyais pas mon âme. Moi, si peu porté sur l’émotion, j’aurais pu jurer qu’on m’avait tué. C’était trop de douleur.

Sur Facebook, je peux encore consulter la page de son profil. Fantôme numérique. Époque douloureuse qui vous empêche de faire vos deuils, qui vous met constamment à la portée d’un clique tout un royaume englouti, et des armées entières de spectres et de photographies, de films et de sourires. Et qui pour s’abstenir ? Nous autres, hommes simples, nous ne sommes pas faits pour ces aventures extravagantes. Je m’étais pris pour un autre, voilà tout. J’avais fait des études. Ce sont des choses qui arrivent. On en revient, plein de cicatrices et de rancœur. Pas forcément moins bête.

Pierrick Serpinet

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