Politique

Anthony Galluzzo : « Le mythe de l’entrepreneur légitime le pouvoir des dominants »

La figure de l’entrepreneur à succès charrie souvent un ensemble de caractéristiques morales positives, telles que l’esprit de persévérance, le courage ou le génie. À l’instar de John D. Rockefeller, Steve Jobs ou encore Elon Musk certains entrepreneurs sont l’objet de récits extrêmement élogieux, qui confinent parfois à la mythologie. C’est dans cette perspective de déconstruction mythologique et de compréhension des réalités sociologiques de la figure entrepreneuriale que s’inscrit l’ouvrage d’Anthony Galluzzo, « Le mythe de l’entrepreneur » (La Découverte, 2023). Nous nous sommes entretenus avec l’auteur afin de mieux comprendre les sources, les formes, les relais et les finalités de ce mythe contemporain.

Le Comptoir : Nous sommes dans un contexte où, comme vous le dites en introduction, la figure de l’entrepreneur a « conquis sa place dans l’imaginaire médiatique contemporain ». Dans quelle mesure notre imaginaire est-il saturé, encore aujourd’hui, d’images très valorisantes au sujet de l’entrepreneur ?

Thomas Alva Edison (1847-1931), inventeur de l’ampoule électrique à incandescence. Il fonde l’Edison Electric Light Company, qui lui permet de faire fortune.

Anthony Galluzzo : Depuis la naissance des premiers médias de masse au XIXe siècle, l’entrepreneur fait partie de notre imaginaire. Il appartient au théâtre des célébrités, au même titre que les comédiens, les musiciens ou encore les représentants politiques. À travers l’industrie culturelle et médiatique, l’entrepreneur intervient comme une sorte de métonymie. Il personnifie, il allégorise, il incarne les mouvements confus et anonymes de la modernité capitaliste. On se représente l’économie, l’industrie, les marchés, à travers son action, souvent racontée sur le mode de l’épopée héroïque.

Le mythe de l’entrepreneur s’est longtemps exprimé principalement à travers la presse. Dans les journaux et les magazines, depuis la fin du XIXe siècle, se sont multipliés les portraits laudateurs, les articles feuilletonnant rapportant les péripéties de la vie de ceux que l’on a désignés comme de grands entrepreneurs : Andrew Carnegie, John D. Rockefeller, Thomas Edison… Et plus récemment Bill Gates, Steve Jobs, Jeff Bezos et Elon Musk. Il semblerait que, depuis une dizaine d’années, le mythe de l’entrepreneur trouve des terrains d’expression au-delà de la presse et de l’industrie culturelle, de ses documentaires et de ses biopics. Il se propage désormais aussi à travers la voix des nombreux coachs en entrepreneuriat et gourous de la tech qui fédèrent autour d’eux une communauté sur les réseaux sociaux.

Pourquoi avoir choisi Steve Jobs comme point d’entrée de votre ouvrage ?

Ce que j’appelle dans mon livre « le mythe de l’entrepreneur » consiste en un ensemble d’idées, de représentations communes, de topoï, qui circulent largement depuis la fin du XIXe siècle. L’entrepreneur serait un créateur génial, un self-made man visionnaire, un disrupteur rebelle… On retrouve les mêmes éléments de récit dans la littérature consacrée à Thomas Edison à la fin du XIXe siècle et dans celle qui se produit aujourd’hui autour d’Elon Musk. Pour bien expliquer en quoi consistent ces idées, et expliquer en quoi elles ont une cohérence narrative et idéologique, il me fallait ouvrir mon ouvrage sur une étude de cas. Choisir une vieille incarnation du mythe, comme Andrew Carnegie, n’aurait pas beaucoup parlé aux lecteurs contemporains. Choisir un cas très récent, comme celui d’Elon Musk, n’était pas approprié car c’est une histoire en cours, sans cesse renégociée et revisitée, assez instable… Le cas Steve Jobs a l’avantage d’être suffisamment récent pour rester présent dans nos mémoires et suffisamment éloigné dans le temps pour nous permettre de le saisir comme une totalité close, avec un certain recul historique.

« Le mythe de l’entrepreneur se propage désormais à travers la voix des nombreux coachs en entrepreneuriat et gourous de la tech qui fédèrent autour d’eux une communauté sur les réseaux sociaux. »

Pouvez-vous faire le point sur la diversité des sources, à la fois mythologiques, religieuses, littéraires de ce mythe de l’entrepreneur ?

Dessin datant de 1936 représentant le Carnegie Hall, salle de concert new yorkaise, construite et financée par le milliardaire Andrew Carnegie, à la fin des années 1890, avec pour objectif de valoriser son action philanthropique.

Le mythe de l’entrepreneur est un sous-ensemble de l’imaginaire capitaliste. Il prend forme au moment où émerge le capitalisme industriel, dans le courant du XIXe siècle, et à travers les premiers médias de masse, comme on l’a dit. D’un point de vue narratif, il s’inscrit dans le sillage de la tradition romantique, en célébrant l’entrepreneur telle la nouvelle incarnation du génie créateur et transgressif, hostile aux autorités établies, guidant la société en s’y confrontant. Ainsi, on retrouve bien des topoï communs quand on compare les récits entrepreneuriaux et ceux qui composent les romans nationaux : l’entrepreneur, comme le héros national, est une créature spontanée et démiurgique, un être visionnaire et providentiel qui surgit au cours de l’histoire et qu’on ne pourrait expliquer qu’à travers son propre génie. Il dicte le cours de l’histoire et en dévoile le sens.

Si ces imaginaires – nationaux et entrepreneuriaux – partagent un nombre important de topoï, ils dépeignent cependant un ordre social et des idéaux très différents. Le héros national exalte l’amour de la patrie, l’ardeur au combat et le sacrifice guerrier. Le héros entrepreneurial, lui, est celui qui se prouve et s’éprouve sur le marché, et par là fait avancer l’humanité sur la route du progrès technologique. Sur cette trame générale, les célébrités entrepreneuriales américaines sont allées puiser dans de multiples registres, notamment religieux. Andrew Carnegie, l’un des premiers entrepreneurs américains ayant investi dans le storytelling et ayant élaboré activement un personnage et une parole publique, hérite de tout un catéchisme protestant célébrant l’éthique du caractère et l’ardeur au travail. Au moment où Carnegie construit son empire industriel, fin du XIXe siècle, prospère dans le monde anglo-saxon une abondante littérature de la réussite vantant le labeur, la frugalité et l’épargne. Cette littérature va s’hybrider avec d’autres, de façon parfois très contradictoire. On retrouve ainsi sous la plume de Carnegie, qui théorise son propre rôle historique dans ses articles et ouvrages, l’influence du darwinisme social : le magnat de l’industrie serait aussi un homme consacré par les lois naturelles du progrès et de la concurrence. Les richesses accumulées par les grands entrepreneurs relèveraient d’un processus évolutif dont bénéficie l’humanité tout entière.

Quel a été le rôle des médias, à travers l’histoire, dans la diffusion de ce mythe de l’entrepreneur ?

Il existe bien des types d’entreprises et d’entrepreneurs. Vous l’aurez compris, je m’intéresse pour ma part aux célébrités entrepreneuriales. Pour devenir une célébrité entrepreneuriale, il faut faire parler de soi, investir dans le storytelling, se construire un personnage. Pour bâtir sa légende, l’entrepreneur doit développer toute une série de rapports avec des intermédiaires culturels : des présentateurs de talkshow, des biographes, des documentaristes, des journalistes, essentiellement. Il s’agit là d’une relation symbiotique : la célébrité entrepreneuriale nourrit les médias en bonnes histoires, en déclarations fracassantes. Elle permet de vendre du papier, ou de faire du clic, et entretient en retour sa notoriété. On observe ce commerce dès les années 1870, avec Thomas Edison, qui captivait les journalistes qui voyaient en lui l’incarnation pittoresque du savant distrait, de l’inventeur génial capable de partager ses foudroyantes prémonitions technologiques. Edison savait jouer de ces effets.

Ce commerce entre journalistes et entrepreneurs est devenu particulièrement important à la fin du XIXe siècle. Il se constituait alors de véritables empires industriels, à la tête desquels quelques grands patrons concentraient un pouvoir considérable. John D. Rockefeller s’est longtemps peu soucié des nombreuses critiques dont il faisait l’objet dans la presse américaine, avant d’engager un agent, Joseph I. C. Clarke, ancien rédacteur en chef du New York Herald, pour prendre en main son storytelling, et recevoir notamment chez lui des journalistes pour des interviews conviviales. Les célébrités entrepreneuriales entretiennent ainsi des rapports clientélistes avec tout un ensemble de journalistes, capables de relayer leurs histoires et de construire avec elles leurs personnages. C’est peu connu, mais la biographie la plus vendue de Steve Jobs, écrite par Walter Isaacson, est un travail de commande. Se sachant malade, à la fin de sa vie, Jobs est allé chercher ce biographe établi, qui avait déjà fait publier des ouvrages à succès sur Benjamin Franklin et Albert Einstein. Il a ainsi explicitement travaillé à la postérité de son mythe personnel.

Elon Musk

Vous faites du contexte historique, social et culturel le facteur déterminant de la réussite entrepreneuriale. Que pouvez-vous dire sur la trajectoire sociale de la majorité des entrepreneurs à succès, à rebours de la fausse image du self-made-man ?

Dans les documentaires, biographies et articles de presse qui donnent vie au mythe de l’entrepreneur, ce dernier est effectivement toujours présenté comme un self-made man. On relève toujours la tautologie suivante : si l’entrepreneur est parvenu à un tel degré de supériorité, c’est parce qu’il est un être supérieur. Parfois, ce raisonnement circulaire contient une médiation supplémentaire : s’il est parvenu à un tel degré de supériorité, c’est en raison de ses extraordinaires qualités ou de son talent. Le point commun entre tous ces discours, c’est l’absence de tout raisonnement causal. Même en acceptant la prémisse fort contestable selon laquelle l’entrepreneur s’impose par ses qualités supérieures, tout reste à expliquer : comment ces qualités se sont-elles constituées chez lui ? En quoi lui ont-elles assuré une réussite économique ?

« Les célébrités entrepreneuriales entretiennent des rapports clientélistes avec tout un ensemble de journalistes, capables de relayer leurs histoires et de construire avec elles leurs personnages. »

Pour répondre à ces questions, il faut raisonner sociologiquement et historiquement, ce que ne fait jamais cette littérature. Il faut énumérer les multiples facteurs qui expliquent une trajectoire sociale : la socialisation primaire, le contexte géographique, historique et social, la formation, l’écosystème, les fenêtres d’opportunités économiques et technologiques, les effets de génération, l’héritage d’un capital culturel, économique et social… Citons en exemple un seul de ces facteurs concernant les entrepreneurs de la micro-informatique ayant émergé dans les années 70-80, le timing. Comme l’a expliqué le journaliste Malcolm Gladwell, beaucoup des entrepreneurs à succès de ce secteur tels que Bill Gates, Paul Allen, Steve Ballmer, Eric Schmidt, Bill Joy ou encore Steve Jobs sont nés entre 1953 et 1956. Lorsque s’ouvre la fenêtre d’opportunités de la microinformatique en 1975, ceux nés avant 1953 sont déjà des cadres installés de l’informatique, souvent trop établis pour se lancer dans la création d’une entreprise, ceux nés après 1956 sont encore trop jeunes et pas assez formés. Lorsqu’ils le seront, la fenêtre se sera refermée et le futur oligopole de la micro-informatique occupera déjà le marché. Comme je l’ai dit, il s’agit là simplement d’un facteur. Il y en a beaucoup d’autres. Dans les récits relevant du mythe de l’entrepreneur, ces facteurs ne sont presque jamais évoqués. Lorsqu’ils le sont, ils interviennent souvent dans le récit de façon anecdotique.

Bill Gates et Paul Allen (1953-2018)

Quelle place tient l’État dans la réussite de beaucoup d’entrepreneurs, au XXe siècle ?

Les récits qui pullulent à travers l’industrie culturelle et médiatique mettent souvent au centre de leur intrigue un héros, dont on épouse le point de vue et autour duquel le monde semble tourner. Rares sont les produits audiovisuels qui se départissent de ce parti-pris narratif (dans l’univers des séries, on peut mentionner la série The Wire). Il en va de même quand on parle d’économie : celle-ci est souvent évoquée à travers la quête héroïque et personnelle d’un entrepreneur. C’est à travers lui qu’on nous amène souvent à nous représenter des phénomènes socio-économiques pourtant extrêmement complexes comme la création entrepreneuriale et l’innovation industrielle. Depuis les années 1980, l’imaginaire de la Silicon Valley s’est construit sur cette base. On nous a raconté l’histoire de gamins qui, tels Steve Jobs et Steve Wozniak, créent leur entreprise dans leur garage. L’histoire commencerait ainsi fin des années 1970, au moment où émerge l’industrie de l’ordinateur personnel.

Or, il existe une « préhistoire » souvent mise de côté : des années 1910 à 1970, l’État américain a massivement financé les universités et les entreprises de la Silicon Valley, principalement pour alimenter ses systèmes d’armement. Pendant près de soixante ans, l’État américain, à travers son armée, a été à la fois le principal financeur et le principal client de cet écosystème, et ce n’est qu’après ces soixante années que ne sont entrés réellement en jeu les capital-risqueurs du privé. Il en va de même dans le récit colporté pour d’autres industries : le rôle créateur de l’État, les phases d’investissement public et d’accumulation primitive sont rarement évoqués.

Siège social d’Apple à Cupertino (Californie)

Vous accordez une place aux rapports entre les salariés et l’entrepreneur, thème souvent absent des récits sur les entrepreneurs à succès. Quels sont les stratégies et argumentaires mis en place par les entrepreneurs pour faire accepter des conditions de travail difficiles à leurs employés mais aussi contrecarrer l’analyse marxiste sur la « lutte des classes » ?

Le fait même d’employer le terme « entrepreneur » plutôt qu’« homme d’affaires » ou « patron » est révélateur. L’homme d’affaires commerce et spécule. Le patron fait travailler des subordonnés. L’un comme l’autre œuvrent aux dépens d’autrui. L’entrepreneur, lui, est une figure créatrice qui « plane » au-dessus du jeu de la production et de l’échange. Dans la littérature entrepreneuriale, on célèbre souvent chez l’entrepreneur « l’inspirateur », celui capable d’amener ses employés à se dépasser. On est ici dans une représentation du travail diamétralement opposée à celles propagées par les théories socialistes. La figure du patron appelle symétriquement celle du travailleur, dont il exploite la force de travail. Au centre du processus de création de valeur, il y a le travailleur. D’où, chez Marx, l’image du vampire : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. Le temps pendant lequel l’ouvrier travaille, est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetées » (Le Capital). Dans le mythe de l’entrepreneur, ce dernier est tout au contraire celui qui donne la vie : c’est grâce à ses qualités de visionnaire et à son leadership que s’anime la force de travail. Les travailleurs produisent, certes, mais sans l’inspiration insufflée par l’entrepreneur, ils ne pourraient rester que des êtres inanimés, incapables.

« Des années 1910 à 1970, l’État américain a massivement financé les universités et les entreprises de la Silicon Valley, principalement pour alimenter ses systèmes d’armement. »

Dans un sens plus général, quelles sont les principales finalités de ce mythe de l’entrepreneur, au regard de l’évolution de la société capitaliste entre le XIXe et le XXe siècle ?

Éditions La Découverte, 2023, 232 p.

Le mythe de l’entrepreneur a une fonction éminemment idéologique. Il est porteur de représentations du marché qui, au-delà de leur caractère trompeur, viennent légitimer le pouvoir des dominants. À travers les milliers de récits qui traversent cette littérature, on retrouve toujours les mêmes axiomes. Tout d’abord l’idée que le marché est un espace démocratique dans lequel se prouvent et s’éprouvent les individus : c’est un espace d’où émerge régulièrement une aristocratie des talents, et donc une aristocratie légitime. Certes, le marché est parfois accaparé par des esprits comptables et des monopoleurs, mais régulièrement le héros entrepreneurial-disrupteur surgit pour renverser l’ordre établi, et restaurer l’ordre concurrentiel en mettant les industries sens dessus-dessous.

Dans ces récits, les positions acquises sur le marché sont dues, avant toute chose, aux qualités de volonté, de détermination et d’intelligence des entrepreneurs révélés par la lutte concurrentielle. La justice sociale s’accomplit à travers une situation de concurrence généralisée. Et puisque le progrès économique s’explique avant toute chose par le talent et la perspicacité d’une avant-garde, il est légitime que cette élite soit au pouvoir, qu’elle seule – et non les travailleurs groupés en syndicat – contrôle l’organisation du travail ; légitime également que cette élite ne soit pas ou peu taxée, l’impôt progressif ne pouvant être compris que comme un impôt punitif. Sans le mythe de l’entrepreneur, comment justifier la position dominante, l’autorité et les droits de propriété de cette élite ?

Nos Desserts

Catégories :Politique

Laisser un commentaire