Le 8 juin 2023 marque le cent-vingtième anniversaire de la naissance de Marguerite Yourcenar (1903-1987). Celle-ci a connu la consécration, en devenant la première femme élue à l’Académie française en 1980. Pourtant, la figure de Yourcenar semble s’effacer. On ne compte que douze établissements scolaires à son nom, quand on en recense deux cent trente-et-un pour Marcel Pagnol. Pis que l’oubli, Yourcenar fait l’objet de multiples malentendus. On lui assigne bien souvent l’identité d’une conservatrice, à l’écriture et aux idées compassées. Comment expliquer ces détournements ? Et la voix de Yourcenar peut-elle accompagner les combats anti-capitalistes aujourd’hui ?
Yourcenar, prise de guerre de la droite ?
Yourcenar accède à la notoriété dans des conditions qui en ont donné une image quelque peu déformée. Elle est âgée et hantée par la mort quand les grands médias s’ouvrent à elle : première invitée de Radioscopie, première femme à bénéficier d’une émission complète d’Apostophe. Elle a soixante-dix-sept ans quand paraît Les Yeux ouverts, compilation d’entretiens. Matthieu Galey, s’il y a réalisé un travail honnête, est venu avec ses questions et son univers, largement influencé par la droite littéraire d’après-guerre. D’évidence, les teneurs des conversations auraient pu être bien différentes si, par exemple, Yourcenar avait été interrogée par Manchette en 1969.
L’entrée de l’auteure à l’Académie française accentue sa « droitisation » médiatique. Sa candidature a été poussée par Jean d’Ormesson. Dans son discours, l’académicien insiste sur le fait que « c’est un écrivain plus qu’une femme qui entre sous la Coupole », discours qui comprend seize occurrences relatives à la tradition, au classicisme et au conservatisme. Peyrefitte a bien compris le sens de la manœuvre, qui déclare, le jour du scrutin : « Mesdames, ne croyez pas que les portes vous soient grandes ouvertes. Le groom s’est refermé et la prochaine qui se présentera risque de payer cette élection cher, très cher. » De fait, depuis 1981, les femmes ne représentent que 7 % des élus à l’Académie.

Marguerite Yourcenar, élue à l’Académie française, au fauteuil de Roger Caillois, le 6 mars 1980 (3e fauteuil) et reçue sous la coupole le 22 janvier 1981.
Yourcenar, quant à elle, n’a rien demandé, rien marchandé. Elle n’a offert aucune monnaie d’échange pour permettre aux hommes de l’institution de laver leur conscience. En outre, elle refuse de porter l’uniforme et l’épée et elle mord la main avec son discours de réception : elle se dit accompagnée « d’une troupe invisible de femmes qui auraient dû, peut-être, recevoir beaucoup plus tôt cet honneur, au point que je suis tentée de m’effacer pour laisser passer leurs ombres », citant, notamment, George Sand (dont la candidature « eut fait scandale par la turbulence de sa vie ») et Colette.
L’idylle avec l’assemblée sera d’ailleurs particulièrement brève. Yourcenar ne siégera pas dans l’institution. Aucun membre de l’Académie ne se présentera au service funèbre organisé pour elle en janvier 1988. Mais si Yourcenar n’a pas donné quitus à l’Académie, les conditions de son intronisation ont néanmoins neutralisé une bonne part sa charge contestataire.
Yourcenar, de gauche ?
On n’aura évidemment pas l’outrecuidance de remplacer une assignation identitaire (Yourcenar « de droite ») par une autre (Yourcenar « de gauche »). Mais on peut du moins montrer qu’il existe de nombreuses passerelles entre les rives : celles de Yourcenar et celles de la gauche.
Plus tôt que de nombreux autres intellectuels, elle comprend le danger du régime fasciste italien et dénonce le « spectacle […] atroce du nazisme » (Les Yeux ouverts), notamment en raison de son « obscène élément de racisme » (Mishima ou La Vision du vide). En Italie, elle noue une amitié avec une militante antifasciste. En Grèce, elle fréquente Embiricos et des Républicains espagnols exilés. Elle regrette que Fraigneau, dont elle était amoureuse, ait « pris le parti de l’ennemi », en nouant contact avec les nazis. Ce dernier la griffe en retour, écrivant que Yourcenar a perdu son talent d’écrivain « au contact de tous ces gens de gauche, là-bas en Amérique » (Marguerite Yourcenar. L’Invention d’une vie de Josyane Savigneau).
Après-guerre, Yourcenar dénonce le « délire chauvin » de Français durant les événements de Suez (1956). Dans lettre à Natalie Barney, lors de l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958, elle écrit : « Je crains bien que la solution présente ne guérisse tous les maux (la dictature le fait-elle jamais ?). Il me semble que c’est de chaque Français, et non pas d’un sauveur, même si ce sauveur est très véritablement un grand homme, que sortira le salut de la France. » Aux États-Unis, où elle réside, Yourcenar soutient les mouvements civiques et s’intéresse aux « subcultures » (blues, gospels, Bob Dylan…). Elle est accablée par la « sottise » du maccarthysme (Marguerite Yourcenar. L’Invention d’une vie). Elle soutient les actions de Rachel Carson, contre les pesticides, et de Margaret Sangers, pour le planning familial. Afin de soutenir les travailleurs agricoles migrants, elle participe à une campagne de boycott initiée par Cesar Chavez. Pacifiste, elle participe assidûment aux réunions contre la guerre du Vietnam à East Harbor. Elle suggère à un jeune correspondant de rejoindre un « peace corp beatnik » et elle-même manifeste en femme-sandwich, une « expérience du pilori ». Cette visée se retrouve dans son œuvre : Hadrien, Zénon et Nathanaël (Un homme obscur) incarnent différentes figures de pacifisme.
La sympathie de Yourcenar pour le mouvement de Mai 68 est sans équivoque. Elle déclare partager avec les étudiants un même rejet du « auto-télé-machine à laver ». Elle dit à plusieurs reprises sous soutien aux manifestants dans la presse. Sa bibliothèque de Petite Plaisance comprend de nombreux ouvrages annotés sur cette période.
Quand elle évoque un projet politique, Yourcenar mentionne une société organisée en « communes » (Les Yeux ouverts) :
— Si j’étais plus jeune, si j’avais une énergie plus grande à dépenser dans les choses d’ordre matériel, ce qui me tenterait, ce serait une immense ferme, pour avoir des parties complètement sauvages, pour être vraiment dans les bois, dans les pâturages. J’aurais une petite maison, j’y réunirais quelques amis : ce serait une espèce de « commune ». J’ai pensé à cela bien avant de m’établir en Amérique. J’en ai souvent parlé avec des amis hollandais, et j’ai en tête toute une liste de gens avec qui on aimerait faire cette expérience. Ils viendraient à peu près de tous les coins du monde !
— Un peu « hippie » avant la lettre, en somme ?
— Oui, probablement. Il y a un peu de cela. J’ai du respect pour les hippies. Ils tâchent de rejeter beaucoup de choses qu’on leur a imposées, et qui sont fausses et nuisibles, comme la passion de croire qu’on est parce qu’on possède. Acheter, acheter, acheter…
Au-delà, si on considère le capitalisme comme une forme d’aliénation, dont « le mode de production […] apparaît comme une gigantesque collection de marchandises » (première phrase du Capital de Marx), son refus de la société de consommation (elle lit régulièrement Thoreau), de la publicité et du salariat comme processus d’aliénation (« forme de servitude », « esclavage ») sont d’évidentes charges contre le capitalisme. Et à ceux qui voient dans son positionnement une forme de morgue aristocratique, elle répond : « l’aristocrate qui avait besoin d’argent, et qui faisait des dettes, dépendait ‘’du fric’’ tout autant que s’il l’avait amassé en capitaliste d’aujourd’hui » (Les Yeux ouverts).
Dès lors, comment expliquer que, malgré ces passerelles, Yourcenar intéresse aujourd’hui si peu la gauche ? Outre sa tentative de captation par la droite, on peut avancer au moins trois raisons.
Une écriture trop implicite ?
Loin de se complaire dans un intemporel classique, étiquette qu’elle récuse, Yourcenar a traité de tous les grands thèmes politiques de son temps dans ses œuvres : sexualités, fascismes, féminisme, militarisme, environnement, intolérances, oppressions, consommation… Si Yourcenar affiche une certaine méfiance envers la politique (gestion des affaires humaines), elle témoigne d’un très grand intérêt pour le politique (les idées). Elle refuse la posture de l’écrivain réfugié hors du monde, se consacrant à l’art pour l’art. Pour elle, écrire « c’est être en contact avec la réalité », mais en refusant l’invasion individualiste du « moi ». Elle ajoute : « À toutes les époques, l’existence humaine est déterminée par la politique. »
Pour autant, elle refuse la voie de la littérature explicitement engagée, à laquelle appelle Sartre en 1948, dans Qu’est-ce que la littérature ?, avant de se raviser. Pour elle, à la manière de Lukács, cette forme littéraire endosse les normes capitalistes et bourgeoises : elle aussi attribue à l’art une fonction utilitariste et mécaniste, elle aussi la transforme en marchandise à consommer.
Alexis ou le traité du vain combat, publié en 1929, se présente comme la longue lettre d’un homme qui explique à sa femme qu’il la quitte par sincérité, en raison de son homosexualité. Or, le mot n’apparaît pas une fois dans le texte. Qu’une femme s’attaque à cette question de l’homosexualité masculine est d’autant plus transgressif que la période n’est pas ouverte sur le sujet. Entre 1910 et 1914, on assiste à cent-soixante-quinze procès pour « immoralité ». Consciente des résistances sociales, Yourcenar estime encore, en 1963, que le drame d’Alexis « n’a pas cessé d’être vécu […]. Les mœurs, quoi qu’on dise, ont trop peu changé pour que la donnée centrale de ce roman ait beaucoup vieilli ».
Son traitement du fascisme (Le Denier du rêve) par le recours au mythe est également révélateur de la manière dont, pour Yourcenar, la fiction peut faire plus que décrire le réel : elle peut le dévoiler et en révéler « le gonflement et la fraude » (Les Yeux ouverts). Quant à L’Œuvre au noir, elle explique qu’il s’agit d’ « une mise en garde. Il y a peu de gens qui s’en soient aperçus » (Les Yeux ouverts). De fait, la figure de Zénon, persécuté et poussé au suicide pour son amour du savoir et son homosexualité, n’est-elle pas « politique » ?
Yourcenar offre donc à comprendre plus qu’elle ne démontre. Bien évidemment, un lecteur pressé passera à côté de la charge politique de ses écrits. Mais cet implicite est justement ce qui la rend particulièrement subversive.
Yourcenar : en avance ?
Si Yourcenar a pu manquer son rendez-vous avec la gauche majoritaire de son temps, c’est aussi qu’elle était porteuse d’une vision du monde qui s’y opposait sur certains plans. Mais peut-être aurait-on intérêt aujourd’hui à lui prêter une oreille attentive. Car, en grande partie, elle éclaire des enjeux actuels particulièrement cruciaux.
Yourcenar ne rejette pas l’idée de progrès. Mais elle regrette que « l’homme de gauche, en conformité avec son credo, manifeste sa foi, non en un certain progrès, mais en un progrès certain » et elle ajoute : « Comme l’humanisme un peu béat du bourgeois de 1900, le progrès à jet continu est un rêve d’hier. » (Les Yeux ouverts). Elle appelle à des « mises en garde contre le mauvais emploi des inventions techniques » (Carnet de notes sur L’Œuvre au noir), mais ne les refuse pas par principe.
On a pu par ailleurs l’accuser de « décadentisme ». Un tel jugement ne peut procéder que d’une lecture hâtive et partielle de son œuvre. Son attitude envers la « décadence » est fondée sur l’ambivalence (« rien de plus complexe que la courbe d’une décadence »). Elle ne pense pas que les Anciens étaient meilleurs que les Modernes : « Face avec eux, nous reconnaîtrions sur leurs traits les mêmes caractéristiques qui vont de la bêtise au génie, de la laideur à la beauté » (Archives du Nord). Yourcenar ne fait « pas du passé une idole » : « Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe, ou brutal, ou seulement quelconque » (Les Yeux ouverts).
Yourcenar ne sombre pas dans le pessimisme ou le désespoir, comme un Mishima ou un Cioran. Elle refuse de baisser les bras, comme elle le reproche à certains de ses amis, en 1940 : « Contre l’avenir qui se présente à nous vociférant et sûr de soi, il faut toujours compter sur un autre avenir encore en germe et dont nous avons à protéger la croissance. » Plus tard, elle appelle : « Il s’agit de préparer pour demain […]. Il ne sera jamais trop tard pour tenter de bien faire » (Les Yeux ouverts). Son œuvre porte une volonté de réenchantement du monde et du lien de l’homme au monde.
Les engagements environnementaux de Yourcenar étaient très forts et elle a pâti, comme toute cette génération, de l’éclatement du Green Rush dans les années 1980 et du relatif effacement des mémoires de leurs combats. Elle s’inquiète de la déforestation, de la croissance des consommations énergétiques, de l’épuisement des ressources en eau potable. Elle envoie régulièrement des dons à une quarantaine d’associations écologiques. Elle a permis la création d’une fondation écologique et a contribué à la création d’une petite réserve naturelle dans les monts des Flandres. Ses prises de position publiques sur le sujet sont régulières.
Yourcenar promeut par ailleurs le végétarisme (Carnet de notes sur L’Œuvre au noir), reconnaissant : « Je suis végétarienne à 95 %. L’exception principale serait le poisson » (Les Yeux ouverts). Si elle n’est pas à proprement parler antispéciste, elle en touche les rives, parlant de « camarade animal » (Archives du Nord). En 1983, elle prend parti contre de gigantesques abattoirs en construction et évoque une stratégie utilisée aujourd’hui par L214 : « J’appelle de mes vœux un film plein de sang, de meuglements, et d’une épouvante trop authentique, qui fera peut-être plaisir à quelques sadiques, mais produira aussi quelques milliers de protestations. » Au sujet de Zénon, elle écrit dans L’Œuvre au noir : « La viande, le sang, les entrailles, tout ce qui a palpité et vécu lui répugnait à cette époque de son existence, car la bête meurt à douleur comme l’homme, et il lui déplaisait de digérer des agonies. »
Le rapport de Yourcenar à la sexualité, très libre, a pu aussi la couper d’une gauche moraliste. L’homosexualité masculine, puis féminine est très présente dans son œuvre. Cette homosexualité est spontanée et ne pose pas de problème pour l’auteur, mais peut poser problème au personnage en raison des contraintes sociales. Nathanaël, par exemple, est sexué biologiquement, mais pas socialement. Il n’a pas de genre déterminé. Son attitude sexuelle est fluide. Yourcenar met également en scène des trios amoureux troubles (La Nouvelle Eurydice ou Le Coup de grâce) ou une histoire incestueuse entre un frère et sa sœur (Anna, soror…).
Au-delà, son refus de la marchandise et de la consommation est net. Yourcenar n’a pas de compte d’épargne ou de placement. Elle vit sans automobile, préférant en louer une plutôt que de posséder un objet supplémentaire. Sa maison en bois, comparée à celle d’un pasteur, est peu équipée. Elle ne dispose pas de lave-vaisselle ni de télévision. Yourcenar raconte pétrir son pain, aller ramasser le bois mort, vivre au rythme des saisons. Il lui plaît que son logis soit périssable et puisse être un jour englouti par la nature. Elle critique la « fausse abondance, dissimulant la croissante érosion des ressources, [qui] dispensera des nourritures de plus en plus frelatées et des divertissements de plus en plus grégaires, panem et circenses de sociétés qui se croient libres. La vitesse annulant les distances annulera aussi la différence entre les lieux, traînant partout les pèlerins du plaisir vers les mêmes sons et lumières factices » (Archives du Nord).
Corollaire de cette volonté de vie sobre, Yourcenar a mené une vie à l’écart du monde et des mondanités, sauf dans les dernières années, après le décès de sa compagne et son élection à l’Académie. Elle n’a donc pas entretenu de réseaux susceptibles de maintenir sa mémoire. De plus, Yourcenar est très politique et elle a un intérêt marqué pour l’actualité. Mais elle a refusé les adhésions partisanes : il n’y a donc pas d’organisation qui pourrait entretenir sa mémoire politique.
Enfin, son cosmopolitisme a joué aussi contre son institutionnalisation. Ayant le « goût du monde dépouillé de toute frontière », Yourcenar s’intéresse aux classiques grecs comme au bouddhisme ou au christianisme. Elle traduit du théâtre nô mais aussi James Baldwin ou Henry James. Elle écrit des nouvelles qui se situent en Chine « médiévale » comme en Russie. Elle a mené une vie partagée entre plusieurs pays, ce qui n’a pas facilité une forme d’appropriation nationale. Lors de la célébration du centenaire de sa naissance, de nombreuses initiatives ont lieu en Belgique, aux États-Unis, en Roumanie, en Italie et en Grèce. En regard, estime Le Monde des livres, « la France fait pâle figure ».
Pacifiste, végétarienne, anti-consumériste, anti-productiviste, environnementaliste… Ces positionnements lui ont valu en son temps une certaine marginalisation de la part de la gauche des partis. Mais ne sont-ils pas autant de raison de nous intéresser d’autant plus à elle aujourd’hui ?
Yourcenar : en retard ?
Si Yourcenar a pu manquer son rendez-vous avec la gauche pour avoir été en avance sur elle sur certains plans, sur d’autres, elle apparaît désormais comme en retard. Certaines de ses conceptions sont datées (hantise de la surpopulation mondiale, par exemple). Le sujet le plus problématique est son positionnement sur la question du féminisme.
Au même titre qu’il y aura eu la première femme ministre (1947) ou la première femme avocate (1900), Yourcenar restera quoi qu’il en soit la première femme reçue à l’Académie française (1980), ce qu’elle a obtenu, on l’a vu, sans accorder la moindre concession. Elle a voulu briser le ghetto de la littérature féminine et entrer de plain-pied dans la République des lettres, en tant que femme égale aux hommes. À ce titre, certains ont cru qu’elle se désintéressait de la condition féminisme.
Son œuvre prouve l’inverse. On y trouve bien des personnages féminins, divers et qui échappent aux stéréotypes. On croise Plotine, femme d’État rationnelle, Marcella antifasciste exaltée, Sophie, qui rejoint les communistes dans un acte mûrement réfléchi, Monique, qui semble pleine de vie… Dans Feux, c’est presque continuellement une femme qui parle.
Au-delà, Yourcenar cite régulièrement des figures féminines positives : Nightingale, Carson, Sangers… Elle rend hommage à Dorothy Day, anarchiste qui a lancé de nombreuses campagnes en faveur des marginaux. Elle soutient certaines actions des femmes de la Homemakers Associations. Plus encore, certaines figures sont bien valorisées pour leur identité féminine. Selma Lagerlöf, « écrivain de génie » à laquelle elle consacre un essai, « qui par surcroît est une femme – c’est-à-dire qu’il pourrait y avoir des points de contact » particuliers avec elle. Le Genghi Monogatari, écrit par une femme, précise-t-elle, est « un des plus riches que je connaisse par la complexité des personnages féminins », dit-elle (Les Yeux ouverts).
Yourcenar est claire sur le socle féministe. Elle prône : « À mérite égal […] même salaire qu’un homme » (Les Yeux ouverts). Elle est favorable à liberté de contraception et d’avortement. Elle a eu de régulières rencontres avec Gisèle Halimi, lors de ses derniers passages en France. Pour Yourcenar, les distinctions sociales entre hommes et femmes ne tiennent pas au biologique, mais au social et elle aspire à remettre en cause cet ordre établi. Elle raconte un épisode significatif de sa jeunesse à cet égard. Un homme lui demande : « ‘’Où est ta poupée ? Une petite fille ne doit jamais être sans sa poupée.’’ » Elle poursuit : « Avec la dédaigneuse indifférence de l’enfance, je classai dans la catégorie des imbéciles ce jeune adulte qui débitait ce que je sentais déjà comme des lieux communs » (Archives du Nord). Dépassant les limites binaires de genres, elle écrit : « Il y a dans chaque être différence de dosage entre les components [sic] du sexe » (Carnet de notes sur L’Œuvre au noir). À titre d’anecdote, enfin, on signalera un intérêt particulier de Yourcenar pour la figure de la sorcière ou de la « fée folle », et elle-même était d’ailleurs surnommée la « sorcière » par certains habitants de Bar Harbor.
Dès lors, où réside le quiproquo d’une Yourcenar anti-féministe ? D’abord, Yourcenar n’a pas milité dans des organisations féministes. Ensuite, elle a critiqué certaines formes de féminisme, notamment le féminisme « des magazines », qui visent à émanciper politiquement la femme pour mieux l’exploiter socialement, en la plongeant dans la société marchande et consumériste. Lus rapidement, ces propos peuvent paraître remettre en cause l’idée même d’émancipation des femmes, ce qui est évidemment un contresens. Deux problèmes restent cependant. D’abord, le rapport au travail n’est pas clairement pensé par Yourcenar, qui semble y voir aliénation, mais pas possibilité d’émancipation pour une femme. Surtout, son éducation bourgeoise la porte à croire qu’il est possible de s’émanciper de sa condition féminine par de libres choix individuels. Elle n’articule pas cette exigence d’émancipation avec l’idée de combats collectifs visant à remettre en cause les structures de l’aliénation.
Le féminisme de Yourcenar est pour partie périmé aujourd’hui. Mais il faudrait sombrer dans l’idéalisme petit-bourgeois, céder à la mentalité de petit commissaire politique ou confondre TikTok et raisonnement pour condamner l’auteure, sans prendre en compte sa trajectoire sur la durée ni l’inscrire dans son époque (plus de cinquante ans de vie publique, deux exils, deux Guerres mondiales…).
Yourcenar : un horizon et une éthique
Yourcenar peut nous décevoir, car ses engagements, s’ils sont réels, sont souvent discrets et plus individuels que collectifs. Elle a d’ailleurs bien conscience de ce travers (voir Souvenirs pieux et Archives du Nord). Quant aux limites, réelles, de la pensée de Yourcenar, on peut au moins s’étonner que les mêmes qui y voient les raisons de l’ostraciser fassent preuve de mansuétude pour Orwell et London, comme si le fait d’être une femme la condamnait à être pure ou impure et pas humaine, digne d’être comprise dans une dynamique et dans sa complexité.
Si Yourcenar s’est toujours refusée aux étiquettes ou à embrasser une quelconque idéologie, elle n’est pas restée au bord du chemin et nous aurions bien tort de ne pas écouter sa voix. Peut-être peut-elle nous aider à prendre du recul à l’égard de certaines postures militantes, faites de grandes déclarations, de fracas, de volonté de s’imposer aux autres, de communication parfois dénuée d’actes, d’espoirs qu’utiliser les outils et les méthodes du capitalisme pourrait permettre d’en sortir.
Yourcenar ne donne pas de leçon, elle amène à comprendre. Elle n’est en rien un modèle ; elle aide à s’en défier. Mais, pour la paraphraser, à deux mots près : « Il nous faut penser à Marguerite Yourcenar comme à une amie ». Une amie avec qui dialoguer, une amie qui peut aider à penser et à agir.
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- Yourcenar était l’invitée d’Apostrophes, les 7 décembre 1979 et le 16 janvier 1981
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- France Culture propose un portrait de l’auteure en quatre émissions
- Une lecture d’un conte de Yourcenar : Comment Wang-fô fut sauvé
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Magnifique panorama ! Vous m’avez donner envie de la relire !
Bravo
Merci pour cet article. Je ne connais de Yourcenar que ses « grands » romans et je vais profiter de l’été pour mieux la découvrir.