Politique

Malm : L’écologie sans lutte des classes, du jardinage ?

Andreas Malm est maître de conférences en géographie humaine. Défenseur invétéré du « léninisme écologique », l’essayiste est connu pour ses engagements radicaux contre le réchauffement climatique. Dans « Comment saboter un pipeline ? » (La Fabrique, 2020), l’auteur cherche à battre en brèche l’idée selon laquelle le militantisme pacifique soit toujours la solution à adopter face aux injustices de ce monde. Au moment où la planète risque de se transformer en étouffoir, Malm défend des modes d’action dont la radicalité est plus que jamais nécessaire.

D’emblée, l’auteur nous fait part de ses expériences de militant écologiste, les multiples actions pacifistes, les sit-in et les défilés n’ébranlent pas le statu quo politique. Ce dernier, Malm le nomme business-as-usual : « Depuis la COP1, les États-Unis ont intensifié l’extraction de combustible fossile, redevenant le premier producteur mondial de pétrole et de gaz. » En Europe, le constat n’est pas plus reluisant : l’Allemagne sort de terre près de 200 millions de tonnes de lignite chaque année, dont la saleté et la dangerosité pour l’environnement ne sont plus à prouver.

Si de nombreux optimistes croient sincèrement en la conversion de notre système économique à un modèle de société plus sain, Malm nous rappelle que les bourgeoisies de tous les pays « développés » ne subissent pas les conséquences de leurs politiques dévastatrices ; non troublées par les forêts en feu, par les îles englouties et par les moissons flétries, elles jouissent du labeur des cohortes de travailleurs qu’elles exploitent. Ainsi, croire en leur bienveillance relève de la naïveté, voire de la bêtise. Le néo-léniniste nous interroge : À quel moment faudra-t-il passer à un stade supérieur pour sauver l’humanité toute entière ?

Andreas Malm

Ainsi, les grèves étudiantes et les indignations à l’emporte-pièce ne sauraient être suffisantes pour mettre à bas un capitalisme néo-libéral qui repose très largement sur le pétrole et sur d’autres ressources mettant en danger les conditions de possibilité de vie sur Terre : il faut à tout prix souligner le facteur de classes. En effet, les grandes entreprises telles que Shell et ExxonMobil prospèrent par une accumulation continue du capital financier entre les mains de quelques uns : pire que cela, les États capitalistes favorisent leur effloraison, quitte à leur verser des subsides. Une fois de plus, il est de l’intérêt des grands propriétaires de maintenir leur suprématie sur les moyens de production : possédant les médias, les universités et tous les lieux d’influence ayant pignon sur rue, ils pensent n’avoir rien à craindre.

D’aucuns proclament sans nuances : le pacifisme reste la meilleure voie pour empêcher l’anthropocide. Cette position, nous dit Malm, s’avère intenable ; à un certain niveau d’atrocité perpétrée par des bourreaux, la défense radicale reste la seule voie pensable. Pour étayer son argument, il cherche à apprendre des luttes sociales passées ; aucune d’elles n’a pu prospérer sans son flanc radical. Roger Hallam, co-fondateur d’Extinction Rebellion, affirme sans ambages que la violence politique conduit toujours à la tyrannie ou au fascisme. Contre ce manichéisme, l’auteur revient sur l’histoire des mouvements anti-esclavagistes et suffragettes.

John Brown (1800-1859)

Au sein des plantations, il était absurde d’organiser des boycotts puisque cela condamnait les damnés de la terre à une mort certaine : « De la reine Nanny à Nat Turner, l’action collective contre l’esclavage a inévitablement pris la forme de la résistance violente. » Malm cite également la figure de John Brown, abolitionniste blanc qui dénonçait les bavardages des théoriciens et préconisait l’action violente contre les esclavagistes. Un autre exemple typique de vision utopique des mouvements sociaux est celui des suffragettes : tandis que certains les dépeignent comme des manifestantes polies et adaptées à la démocratie libérale, elles se sont adonnées à la destruction de biens. La WSPU (Women’s Social and Political Union), menée notamment par Emmeline Pankhurst, était célèbre pour ses actions détonantes : mettant le feu à des boîtes aux lettres, posant des bombes sur le trajet des visites royales et cassant les vitrines des parlementaires anglais, ces dernières ne se sont pas contentées de protester gentiment pour améliorer leur condition.

Également, l’essayiste revient sur une figure que de nombreuses personnes brandissent comme étendard du pacifisme, le Mahatma Gandhi : or, il ne faudrait pas oublier sa volonté farouche de s’engager militairement auprès de ses maîtres britanniques contre les Boers et contre les Zoulous, s’étant soulevés contre des impôts oppressifs. Pire que cela, le pacifisme de Gandhi a pu exhorter les Juifs d’Europe à endurer les persécutions allemandes sans résister. Malm nous le rappelle : les mouvements de libération nationale du Kenya, du Vietnam, de l’Irlande et de l’Angola n’ont pas été pacifiques. Ainsi, nous devons avouer avec Marx que la violence est parfois l’accoucheuse de l’Histoire.

En outre, la réussite relative du mouvement des droits civiques américains semble pour beaucoup être due au pacifisme de Martin Luther King. Cependant, il est capital de souligner le fait que Malcolm X a été un accélérateur de la cause en faisant peur à l’appareil d’État américain : « Le mouvement des droits civiques a arraché la loi de 1964 parce qu’il avait un flanc radical qui le faisait apparaître comme le moindre mal aux yeux du pouvoir d’État. » Sans les Black Panthers, Rosa Parks n’aurait pas eu la force de frappe qu’elle a pu avoir : de la même manière, si Greta Thurnberg n’est pas appuyée par une Angela Davis du climat, ses exigences progressistes risquent de demeurer vaines.

« À un certain niveau d’atrocité perpétrée par des bourreaux, la défense radicale reste la seule voie pensable. »

Toutes ces oppressions, nous rappelle Malm, n’appelaient aucun compromis et une dose de radicalité était nécessaire pour arracher la « racine » systémique de celles-ci. Or, cela est d’autant plus urgent aujourd’hui que l’injustice climatique fondée sur les combustibles fossiles menace l’humanité entière. Si la potentialité révolutionnaire tend à perdre de sa force par ses dérives passées, nous ne pouvons faire l’impasse sur celle-ci : il est absolument indubitable que le capitalisme est le principal facteur de la destruction de l’environnement. Plus qu’apprendre des luttes passées, il est temps de réapprendre à se battre.

De la protestation à la résistance

Éditions La Fabrique, 2020, 216 p.

Malm nous rappelle quelques faits que nous aurions tendance à oublier par déni de l’ampleur de la situation : le dégel du pergélisol risque d’amener des maladies dangereuses dans nos pays, les feux de forêts se répandent de plus en plus, tandis que nos émissions de gaz à effet de serre ne cessent d’augmenter. Une action mondiale immédiate est nécessaire pour démanteler toutes les infrastructures qui émettent du CO2. Comme nous le disions plus haut, les classes dirigeantes ne le feront pas au vu des intérêts qu’elles défendent mordicus. Ainsi, Malm nous appelle à « endommager et détruire les nouveaux dispositifs émetteurs de CO2. Les mettre hors service, les démonter, les démolir, les incendier, les faire exploser ».

Afin de lancer cette vague de résistance, il faut rompre le charme, c’est-à-dire attenter à la sacralité théorique de la propriété privée qui repose sur du sable : justifiable ni par Dieu, ni par la Nature, ni par la Technique, elle est un artifice juridique au fondement de l’iniquité sociale instaurée par la bourgeoisie. Elle ne saurait à aucun moment être au-dessus de la Terre : partout dans le monde, (Palestine, Nigéria, Europe…), le sabotage a été pratiqué sur des biens privés ou publics mettant en danger la planète comme les SUV. Malm prend l’exemple d’un quartier huppé de Stockholm ; un matin, de nombreuses personnes aisées ont retrouvé leur véhicule saccagé par des militants. Le tract indiquait qu’ils n’en voulaient pas aux riches mais à leurs voitures climaticides. Bien évidemment, le terrorisme, action de terreur sur des populations innocentes, est un modus operandi stérile qui a pour seul effet d’augmenter la défiance des populations à l’égard des mouvements luttant contre l’écocide en cours. L’essayiste le condamne sans aucune ambiguïté.

« Les mouvements de libération nationale du Kenya, du Vietnam, de l’Irlande et de l’Angola n’ont pas été pacifiques. »

En outre, le néo-léniniste souligne deux facteurs intéressants des acteurs majeurs du réchauffement climatique : ce sont principalement des hommes riches. À la suite des dégradations des SUV, les propriétaires n’ont pas manqué d’employer une rhétorique martiale et viriliste sur les réseaux sociaux. Plus que cela, « les 1 % les plus riches de la population mondiale ont une empreinte carbone 175 fois supérieure à celle des 10 % les plus pauvres » (OXFAM). Une autre statistique est parlante : les jets privés exploités aux États-Unis génèrent à eux seuls autant de CO2 que la moitié du Burundi en un an.

Par ailleurs, le système capitaliste feint de s’attaquer au problème ; or, cela n’est qu’un miroir aux alouettes nous dit l’auteur. En effet, il est important de distinguer les émissions de luxe des émissions de subsistance. Si les États s’acharnent sans vergogne contre les secondes, ce que la crise  récente des Gilets Jaunes met en pleine lumière, ils se gardent de bien de combattre les premières : « La taxe carbone de Macron pesait cinq fois plus lourd sur les 10 % de la population les plus pauvres que sur les dix pour cent les plus riches – il s’agissait bien d’un impôt dégressif sur la subsistance, tandis que le luxe était affranchi de toute limitation par le président des riches. »

Contre cette séduction capitaliste qui va peut-être incinérer notre planète, Malm nous encourage, dans la lignée des Catholic Workers, à saboter des biens : ces actions sont, en fin de compte, non-violentes. Si provoquer la douleur d’un être sensible ne peut être justifiable, un pipeline n’est pas une personne morale, et cela est d’autant plus urgent qu’il risque de nous tuer.

Spes contra spem

Frantz Fanon (1925-1961)

Andreas Malm, s’il s’attaque au capitalisme mondialisé anthropocide, n’épargne pas les prophètes de malheur. Roy Scranton, auteur talentueux de l’ouvrage Learning to die in the Anthropocene, proclame sans nuances que « nous sommes foutus » (we’re doomed) et que rien n’est sûr hormis la catastrophe, quitte à envisager l’extinction pure et simple de notre espèce. Or, cette posture est une contradiction performative nous dit l’essayiste : plus nous affirmons que le système économique va nous engloutir, plus une réorientation radicale de nos modes de vie sera impensable et impraticable.

Nous savons tous qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme : Wallace Wells nous dit qu’en dépit des risques que nous encourons, notre résistance amènera toujours de meilleurs résultats que le maintien de la situation.

Malm nous met en garde contre l’inclination réactionnaire que le mouvement de résistance écologique peut prendre : une certaine deep ecology peut faire la promotion des communautés enracinées quitte à verser dans une forme d’ethnocentrisme, tout en faisant l’apologie de la diminution de la population mondiale. Quels seront les moyens employés ? L’ambiguïté de ces mouvements à ce sujet reste préoccupante. Pire que cela, un certain extrémisme inspiré par Ted Kaczynski voulant revenir sans précaution à une période paléolithique pourrait nous mener au désastre ; sans compter sur le suprémacisme blanc des Carnets de Turner, voyant dans la crise climatique une aubaine pour déclencher une guerre raciale.

Enfin, Malm nous encourage à la violence qui « désintoxique » pour reprendre le terme de Frantz Fanon : il s’agit de libérer les foules asservies d’une attitude attentiste purement contemplative, et d’une illusion entretenue par les naïfs au sujet du soi-disant pacifisme de Gandhi. Après le moment gandhien de la résistance doit advenir le moment fanonien pouvant rendre les damnés de la terre intrépides.

« Les jets privés exploités aux États-Unis génèrent à eux seuls autant de CO2 que la moitié du Burundi en un an. »

Provocateur et roboratif, l’ouvrage d’Andreas Malm nous exhorte à briser la léthargie qui nous accable. Si le capitalisme anthropocide et climaticide a tout intérêt à organiser un « désespoir tranquille » (Thoreau), le néo-léniniste souhaite mettre en lumière l’alternative énoncée par l’économiste Frédéric Lordon : « c’est eux ou nous ». Au moment où la planète suffoque, la théorie du flanc radical n’a jamais été aussi nécessaire.

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