Politique

Violence légitime & légitimité de la violence

L’équation est simple. L’État est le seul à disposer de la violence légitime. La police c’est l’État, donc il n’y a pas de violence policière. La conséquence, c’est que la violence qui s’exerce ne peut provenir que des seuls manifestants. Et les médias s’en donnent à cœur joie, appelant violence tout et n’importe quoi. Ainsi l’opération de militants écologistes au siège de Blackrock consistant à peinturlurer, taguer, et, d’une manière générale, foutre un joyeux bordel : de la violence. Rien à carrer que cette « violence » s’exerce uniquement sur du mobilier. Ce ne sont pas des policiers, donc c’est de la violence ! De la logique Shadock…

Les défenseurs du néolibéralisme, le bloc « politique, médias, police, marché », comme dirait Frédéric Lordon, impose leur vision des choses. En accolant l’adjectif « légitime » immédiatement après violence, on enlève à cette violence son caractère moralement répréhensible. Un manifestant qui casse une vitrine : violence ; un flic qui cogne un manifestant : maintien de l’ordre ; une chemise de DRH déchiquetée : violence ; des milliers de licenciements : loi du marché.

Les dominants façonnent nos représentations du monde, et disposent d’une puissance sans commune mesure pour diffuser leurs idées. Le piège consiste à penser les choses avec le vocabulaire des dominants, et la réalité – unilatéralement établie – qu’il recouvre.

« Les dominants n’emploient jamais le terme de violence sociale pour parler des licenciements en masse, ou des conditions dégueulasses dans lesquelles de plus en plus de gens exercent leur métier. »

Dans les cortèges, on s’interroge sur le bien-fondé de la violence pour atteindre nos objectifs, en ne percevant pas que les termes du débat sont déterminés par les dominants. Et donc, d’emblée, biaisés. On parle de manifestation violente, d’affrontements violents, en mettant tout dans le même sac : et les tirs de LBD, les coups de matraque qui volent, les grenades qui pètent ; et les vitrines cassées, les murs tagués, les abri bus défoncés.

Sur les réseaux sociaux, certains défendaient l’action des militants au siège de Blackrock, disant qu’il ne fallait pas s’étonner que ça arrive, que la violence n’était jamais le fruit du hasard. On utilise les mots de l’adversaire qui, par l’imposition de sa définition du terme « violence », englobe aussi bien les attaques sur les personnes que les celles sur les biens, aussi symboliques soient-elles. Les dominants, par exemple, n’emploient jamais le terme de violence sociale pour parler des licenciements en masse, ou des conditions dégueulasses dans lesquelles de plus en plus de gens exercent leur métier. Ni de violence économique pour parler d’évasion fiscale ou de baisses des aides sociales. Ce que font les dominants est de la violence, car qu’il s’agisse des coups des flics, des licenciements ou des baisses d’aides sociales, cela affecte les corps. En face, dégrader du mobilier n’est pas de la violence. En découvrant ses locaux ainsi dégradés, le cadre de Blackrock aura tout juste un haut-le-cœur, mais il ne sera pas physiquement affecté.

Ceux qui se confrontent physiquement aux flics sont rarement les premiers à porter les coups. Et lorsqu’un type cagoulé et dépourvu de RIO – numéro d’identification – vous matraque, vous avez bien évidemment le droit de vous défendre. En droit français il existe un truc qui s’appelle la « légitime défense », et lorsqu’un type, que vous ne pouvez pas identifier, s’en prend à vous, vous êtes dans votre droit de porter des coups à votre tour. Vous êtes légitime.

Lorsque je suis confronté aux violences policières durant les manifestations, ça m’affecte, ça me fait quelque chose. De voir des policiers balancer des coups de matraque à tout va sur une foule paniquée, évidemment que je trouve ça insupportable. Je suis naturellement enclin à éprouver de la compassion pour les manifestants. Pas seulement parce que nous sommes dans le même camp et que les forces de l’ordre représentent les dominants, mais aussi parce le combat est à la base foncièrement inégal. Un type qui balance un pavé, ou un policier suréquipé, surarmé, avec un casque et un bouclier qui frappe un manifestant, ça ne recouvre pas la même réalité. Mais les dominants, ceux qui nous gouvernent, et parce qu’ils savent que l’ordre des choses dans lequel nous sommes est bien fébrile, accolent l’étiquette « violence » sur tout et n’importe quoi. Ils nous ont rendu impuissants en nous désignant comme seuls responsables des violences, et donc coupables d’un point de vue moral.

« La violence aux mains du peuple n’est pas la violence, mais la justice. » Eva Peron

Pourtant à bien y regarder, la violence des manifestants depuis le début des gilets jaunes n’a pas beaucoup augmenté, quand celle des types en uniformes gagnait sans cesse en intensité, en particulier depuis la refondation des voltigeurs. On n’hésite plus à rentrer dans le tas, on tire à vue. Au fur et à mesure du temps qui passe, notre acceptation de la violence des forces de l’ordre – et donc des gouvernants – s’accroît. Elle grimpe par palier. Désormais plus personne ne s’étonne d’un manifestant éborgné, c’est devenu la routine. Un peu comme ces chaînes d’info en continu qui nous abreuvent de nouvelles en permanence, et qui pratiquent la désinformation par accès d’informations. Ça rentre par une oreille et ça ressort aussi sec par l’autre. Ça nous insensibilise. Les victimes des tirs de LBD ne sont plus que des chiffres qui figurent sur le registre de comptes des victimes de la police. Des abstractions, quelque chose qui flotte. À la fin d’une manif on fait les comptes, comme pour un match de foot : combien de blessés côté manifestants, côté police… Une logique de manager : on transforme les personnes en des lignes sur un tableau excel.

Un

Légitimité du peuple

La légitimité de la violence fait écho à une autre : celle de l’État. Macron et ses sbires, répétant ad nauseam qu’ils sont légitimes car élus. Le sont-ils vraiment ? La légitimité n’est pas un truc qui tombe du ciel, ça se construit. L’élection fait partie du processus de construction de la légitimité, mais n’en est en aucun cas l’alpha et l’oméga.

Stéphane Hessel rappelait « toujours l’écart entre légalité et légitimité. Je considère la légitimité des valeurs plus importante que la légalité d’un État. Nous avons le devoir de mettre en cause, en tant que citoyens, la légalité d’un gouvernement. » Ainsi quand Macron veut faire passer une réforme à laquelle la majeure partie de la population est opposée, il n’est pas légitime à le faire, et sa légitimité à lui en prend un sacré coup dans la gueule.

« Le système nous a rendu à ce point impuissants que nous ne pouvons plus faire entendre notre colère : les politiques nous méprisent, les flics nous brutalisent et les médias nous ignorent. »

Mais non, ça ne passe pas pour le pouvoir qui nous martèle encore et toujours qu’il est légitime. Et puis bon, comme on est quand même dans une démocratie, le pouvoir va donner l’illusion qu’un dialogue est possible. Alors, en tant que force « légitime », il va discuter avec la force d’opposition, celle qu’il a reconnu comme « légitime », elle aussi – les fameux « partenaires sociaux. » La technique est connue : sélectionner les gens avec qui on veut parler, ceux qui sont jugés trop remuants on les écarte d’emblée du débat, et ne garder que ceux qu’on pourra retourner ou utiliser pour donner l’illusion qu’on est ouvert à la discussion.

Selon Grégoire Chamayou : « Les parties prenantes dangereuses sont illégitimes, seuls les inoffensifs peuvent être réputés légitimes. Il n’y a d’opposant ‘légitime’, aux yeux du pouvoir, que celui qui est inapte à le menacer. Voilà le secret de la légitimité vue par les maîtres : ne sont reconnus comme légitimes que ceux qui ont renoncé à leur force. La ‘légitimité’ est la médaille de pacotille qu’on leur octroie en échange de leur désarmement. »

Face à ces légitimités toutes plus fake les uns que les autres, il y en a une qui ne perd jamais de sa consistance : celle du peuple. Les forces de l’ordre ont beau nous faire peur, nous terroriser, cela ne nous empêche pas d’être toujours très nombreux dans la rue. Le problème de fond de cette « gouvernance » ne sera pas réglé par la force. On a peut-être la peur au ventre en manifestant, mais on a aussi la tête dure. Partout dans la société des franges de la population se « radicalisent », des gens que l’on n’aurait pas imaginé passer de « l’autre côté » franchissent la barricade : des avocats qui jettent leur robe, des médecins qui démissionnent, des profs qui claquent la porte… Toute la boîte à outils des gouvernants pour traiter la contestation sociale est périmée. Ça ne marche plus. Le peuple est toujours légitime à décider de ce qu’il veut. Les « gens » – aussi englobant que soit le terme – aspirent au calme, à l’ordre. Quand ils en viennent à se mettre en mouvement et à aller contester le pouvoir en place, c’est que quelque chose cloche. Le système nous a rendu à ce point impuissants que nous ne pouvons plus faire entendre notre colère : les politiques nous méprisent, les flics nous brutalisent et les médias nous ignorent. Et quand, pour se faire entendre, il n’y a plus d’autre recours pour le peuple que la violence, celle-ci sera toujours légitime.

Julien Champigny

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