En tant que lieu de passage et de rencontres éphémères, parfois teintées de conflits plus ou moins marqués, le trottoir apparaît comme un espace tout à fait ordinaire. Mais que savons-nous vraiment de cet espace public si familier et si méconnu à la fois ? Pour mieux comprendre le trottoir dans toutes ses dimensions, politiques, sociologiques, économiques et écologiques, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Isabelle Baraud-Serfaty, urbaniste et enseignante à Sciences Po Paris, auteure d’un ouvrage remarquable intitulé « Trottoirs ! Une approche économique, historique et flâneuse » (Apogée, 2023). Ce livre éclaire l’importance du trottoir en tant que laboratoire d’expériences urbaines et démocratiques, au-delà des représentations parfois négatives qui lui sont associées. Avec elle, nous allons analyser comment le trottoir est représenté, créé, régulé, approprié et transformé par les acteurs urbains.
Le Comptoir : Tout d’abord, pouvez-vous aborder la diversité des représentations liées aux trottoirs ?
Isabelle Baraud-Serfaty : Selon les pays et les personnes à qui on s’adresse, ces représentations oscillent entre un imaginaire négatif, marqué notamment par des connotations telles que la prostitution, les personnes sans-abri, le caniveau et la saleté, et un imaginaire plus positif où le trottoir est associé à l’espace des piétons et à la flânerie.
Sur le plan épistémologique, il existe également un monde entre l’imaginaire des urbanistes, qui accordent une grande importance à la notion d’« espaces publics », mais emploient très peu le mot « trottoir », et l’imaginaire des romanciers.
« J’ai cherché à aborder ce sujet de manière sensible et à rompre avec un esprit de sérieux parfois présent dans certaines études sur la ville. »
La force de votre ouvrage réside également dans l’importance accordée aux références littéraires concernant les trottoirs.
Les romanciers s’approprient aisément cet élément, ce qui souligne que le trottoir est d’abord le lieu de l’expérience sensible, et c’est la raison pour laquelle j’ai intégrée de nombreux extraits de romans dans mes travaux. Annie Ernaux s’est particulièrement imposée, parce que cette écrivaine de la mémoire est aussi une écrivaine des lieux, et je cite de nombreux extraits de La Femme gelée et L’autre fille, entre autres. Un autre auteur est également très présent dans mon livre, George Perec, avec Espèces d’espaces, mais aussi L’infra-ordinaire.
Il est intéressant de constater que le mot « trottoir » trouve une place notable dans la littérature, sans être ni trop abondant ni trop rare, et il y aurait assurément une anthologie du trottoir à réaliser, par exemple chez des auteurs comme Honoré de Balzac, Emile Zola, Patrick Modiano, Virginia Woolf. En accordant une telle importance à la littérature dans mon ouvrage, j’ai cherché à aborder ce sujet de manière sensible et à rompre avec un esprit de sérieux parfois présent dans certaines études sur la ville.
Quels sont les champs d’étude dans lesquels vous vous inscrivez ?
Mon ouvrage s’inscrit principalement dans une approche économique, en mettant en avant la question du trottoir en tant que ressource rare. À cet égard, je me réfère à Bernard Maris, pour qui l’économie repose fondamentalement sur la notion de rareté. Selon lui : « L’économie, c’est fondamentalement la question de la répartition. Pourquoi ? Parce que la question du partage est liée à celle de la rareté, et que sans rareté il n’y a pas de problème économique » (Antimanuel d’économie, 2003). Dans le contexte actuel de transition écologique, nous assistons à une inversion des raretés : autrefois, l’homme était rare et la nature abondante, alors qu’aujourd’hui c’est l’inverse. Dans ce contexte, le trottoir me semble être symptomatique de ces espaces qui deviennent rares, investis d’une forte valeur économique, sociale et écologique.
Je fais également appel à certains concepts de l’urbanisme, qui est l’un de mes domaines professionnels. Enfin, j’aborde également les trottoirs à travers les prismes de l’histoire, de la géographie et de la sociologie, bien que ces disciplines ne soient pas mes spécialités. Je les ai jugées nécessaires pour éclairer la compréhension du trottoir.
Parlons maintenant de l’histoire des trottoirs. Nous découvrons ainsi que les premiers trottoirs sont d’une grande ancienneté, remontant à l’époque antique.
En effet, les premiers trottoirs remontent à 2000 av. J.-C. Nous pouvons constater en particulier l’importance des trottoirs dans la Rome antique, notamment à Pompéi. Ces trottoirs antiques avaient deux fonctions principales. Tout d’abord, ils avaient une fonction hydraulique, servant à canaliser l’eau des orages, car la ville pouvait connaître de fortes pluies. Cette eau captée pouvait ensuite alimenter les fontaines publiques. De plus, les trottoirs avaient une fonction de sécurité, car ils servaient déjà à protéger les piétons des chars.
Cependant, vous rappeliez que les trottoirs disparaissent des villes au Moyen Âge. Il faut attendre les XVIIe et XVIIIe siècles pour voir leur réapparition, notamment à Paris et à Londres.
Il semble que l’on mentionne quelques trottoirs sur les plans de la nouvelle ville de Ferrare en Italie dès le XVe siècle. Mais c’est surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle que les trottoirs réapparaissent, principalement à Londres. En effet, en 1666, un grand incendie détruit une grande partie de Londres. Lors de la reconstruction de la ville, des trottoirs font leur apparition. Près d’un siècle plus tard, en 1762, la loi connue sous le nom de Westminster Paving Act permet le développement de ces trottoirs à Londres en assurant leur financement par la collectivité.
À Paris, il y avait des trottoirs sur le Pont Neuf dès 1607. Cependant, il faut attendre réellement 1781, qui est d’ailleurs l’année de la publication du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier, célèbre ouvrage d’observation urbaine, pour voir apparaître les premiers trottoirs, notamment sur la rive gauche, rue de l’Odéon. Ces trottoirs reliaient le théâtre de l’Odéon à la partie nord de ce quartier. Ils avaient une fonction commerciale et marchande, permettant aux promeneurs d’observer plus aisément les vitrines. À cette époque, les vitrines deviennent des marqueurs d’une époque où les boutiques se distinguent de plus en plus de la production. Mais à l’époque, ces trottoirs restent encore minoritaires dans le paysage urbain. Pensons notamment à Arthur Dillon, un ecclésiastique intéressé par l’aménagement urbain, auteur de l’ouvrage Utilité, possibilité, facilité de construire des trottoirs dans les rues de Paris en 1805, plaidant pour que le trottoir cesse d’être un objet de luxe.

« Le Pont-Neuf et la pompe de la Samaritaine, vus du quai de la Mégisserie », par Jean-Baptiste Raguenet (1777)
La première moitié du XIXe siècle, dans un contexte d’expression de théories hygiénistes, a été marquée par le développement des trottoirs. Pouvez-vous nous éclairer sur le lien entre la rationalisation des trottoirs et la rationalisation de la ville ?
Comme nous l’avons vu, les trottoirs existaient déjà dès l’Ancien Régime, mais le XIXe siècle a été le siècle du développement des trottoirs, notamment en France. L’une des premières étapes de ce développement remonte aux années 1830, après la terrible épidémie de choléra à Paris. De plus en plus, des considérations hygiénistes ont dicté les aménagements urbains parisiens. Cela s’est également inscrit dans la mise en place des grands réseaux d’égouts, tant à Paris, Londres qu’à New York, afin de répondre aux enjeux de salubrité.
En France, une loi de 1845 a permis le financement d’une partie des trottoirs par la collectivité et non plus seulement par les riverains. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, nous avons également observé une généralisation des trottoirs en France, citons par exemple l’aménagement de trottoirs au Creusot en 1860.
« Aux XIXe et XXe siècles, dans certains pays d’Amérique latine ou en Afrique du Sud, des lois de ségrégation interdisaient à certaines minorités raciales d’utiliser les trottoirs, ce qui, en négatif, nous renseigne sur la valeur égalitaire de l’accès au trottoir. »
Plus tard, au XXe siècle, certains urbanistes remettent en cause l’existence du trottoir. A quoi ressemblent ces théories urbanistiques radicalement alternatives ?
À partir de 1945, de nouvelles visions de la ville ont émergé. L’urbanisme fonctionnaliste, en particulier, attribue à chaque espace une fonction précise. L’un des urbanistes les plus connus de ce mouvement, Le Corbusier, n’était pas tant opposé aux trottoirs qu’à la rue elle-même. Mais en actant la fin de la rue (« la rue corridor à deux trottoirs doit disparaître »), il acte également la fin du trottoir. Sa ville idéale se caractérise par le modèle de la dalle, où il n’y a pas de trottoir. Cette théorie urbanistique a été appliquée notamment dans certaines villes nouvelles fondées dans les années 1960-1970, telles que Cergy-Pontoise (décrite par Annie Ernaux dans La vie extérieure, Journal du dehors). Le Corbusier intervenait à une époque où la voiture prenait de l’ampleur et où la ville était de plus en plus pensée en fonction de celle-ci. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que la ville ne doit plus être conçue autour de la voiture. Cependant, il convient de souligner que cette urbanisation sur dalle a également montré ses limites, notamment en raison de sa faible durabilité et de ses difficultés de gestion à long terme.
La tradition de la sociologie urbaine attribue à la grande ville un rôle essentiel dans la civilité démocratique. Elle est considérée comme un espace d’interaction et un lieu d’expérience de la mixité et de l’altérité, où l’on apprend « l’inattention civile » selon Erving Goffman. Dans cette perspective, comment le trottoir peut-il être investi d’une dimension politique et civique ?
Un bref détour par le Moyen Âge, une époque où le trottoir n’existait pas, peut être intéressant pour comprendre la valeur démocratique du trottoir. À cette époque, les rues étaient généralement pavées, et le sol n’était pas uniforme. Les pavés étaient souvent inégaux et accidentés. Les parties les plus hautes des pavés étaient considérées comme plus sèches et plus propres, car l’eau de pluie avait tendance à s’accumuler dans les parties basses. Ainsi, « tenir le haut du pavé » signifiait se tenir sur les parties surélevées de la chaussée, là où l’on pouvait éviter la boue, les flaques d’eau et autres désagréments, et l’usage voulait que lorsqu’une femme ou homme du peuple croisait un noble ou une personne de la « haute société », elle lui laissait la place la plus éloignée du caniveau central. La rue était donc un espace où se révélait une hiérarchie sociale. Cependant, avec l’avènement du trottoir, ces hiérarchies sont nivelées, car désormais riches et pauvres bénéficient de la même protection face aux nuisances urbaines.
Même récemment, aux XIXe et XXe siècles, dans certains pays d’Amérique latine ou en Afrique du Sud, des lois de ségrégation interdisaient à certaines minorités raciales d’utiliser les trottoirs, ce qui, en négatif, nous renseigne sur la valeur égalitaire de l’accès au trottoir. Monsieur Keuner, le héros de Bertolt Brecht, décide se révolter contre l’occupant de son pays quand il croise un officier de l’armée d’occupation qui l’oblige à descendre du trottoir. Ainsi, avec l’abolition de ces lois racistes, le trottoir devient un espace démocratique, révélant en quelque sorte la démocratisation des sociétés.
De nos jours, nous observons également une dynamique de démocratisation du trottoir, notamment en ce qui concerne la gestion participative des espaces publics. Pensons aux petits jardins potagers aménagés par des associations sur les trottoirs. Les trottoirs deviennent des espaces de plus en plus appropriés par les habitants de certains quartiers.
D’un point de vue philosophique, nous pouvons mobiliser le concept d’hétérotopie, emprunté à Michel Foucault, pour qualifier le trottoir en tant que lieu autre. Enfin, d’un point de vue sociologique, le trottoir peut être abordé à travers le prisme du genre. C’est notamment le cas en Suède, où le « déneigement féministe » des trottoirs consiste à déneiger en priorité les trottoirs pour faciliter la circulation des poussettes.
En quoi le trottoir est-il l’objet de nombreux conflits d’usage ?
Le trottoir est souvent considéré comme l’espace du piéton, voire du riverain. Mais l’on observe une multiplication d’autres utilisateurs, tous en compétition pour son occupation, d’où ce constat de rareté du trottoir. De plus, il s’agit d’une ressource clé pour le fonctionnement de certaines entreprises, telles qu’Amazon ou Uber. Les villes voient donc de plus en plus de livreurs circuler, utilisant parfois de manière sauvage les places de stationnement ou même l’espace piéton du trottoir pour garer leurs camionnettes de livraison ou leurs vélos. S’ajoutent à cela les occupants plus traditionnels du trottoir, tels que les restaurateurs ou les commerçants. Si les collectivités locales prennent conscience que l’espace public est une ressource clé, cela peut potentiellement devenir un levier supplémentaire pour réguler les externalités négatives générées par ces occupants.
« Si les collectivités locales prennent conscience que l’espace public est une ressource clé, cela peut potentiellement devenir un levier supplémentaire pour réguler les externalités négatives »
Faisons un essai de prospective : à quoi ressembleront les trottoirs de demain ? Peut-on envisager des trottoirs plus larges et des villes davantage piétonnes ?
L’un des enjeux majeurs actuels est la débitumisation de la ville. Le bitume contribue à l’augmentation des températures en été, renforçant la vulnérabilité de la ville face aux inondations, car il empêche l’infiltration de l’eau. Cependant, si la nécessité de sols plus perméables est évidente, cela soulève des questions quant à la mobilité des personnes handicapées ou des poussettes, qui ont besoin de sols stables et plus traditionnels.
Un autre enjeu est la végétalisation des trottoirs, notamment par la plantation d’arbres. Cependant, de nombreux riverains peuvent se plaindre de l’obscurité que cela peut engendrer dans leurs appartements, tandis qu’il n’est pas possible de planter des arbres partout. Mais assurément, les trottoirs seront moins minéraux.
Par ailleurs, la tendance à la piétonnisation de la ville devrait se poursuivre dans les années à venir, mais cela ne signifie pas nécessairement la disparition du trottoir. Dans des villes comme Bourges, par exemple, les marques des trottoirs sont préservées même si la rue est piétonne. Cela renforce l’idée que le trottoir conserve une utilité en tant qu’espace le long des façades, possédant un statut particulier. Bien qu’il y ait probablement davantage de rues piétonnes à l’avenir, ou de « zones de rencontre », le trottoir continuera certainement d’exister en tant qu’espace intermédiaire, en tant qu’interface entre le public et le privé, mais aussi entre marchand et marchant. Le trottoir est fondamentalement l’espace de l’entre-deux, du « jeu », au sens mécanique du terme, qui rend possible l’ajustement de la ville aux évolutions qu’elle subit.
Nos Desserts :
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- Entretien donné par Isabelle Baraud-Serfaty à l’émission « 28 minutes » sur Arte
- Isabelle Baraud-Serfaty était également l’invité de l’émission « book club » de France Culture
- Et aussi à l’émission « Géographie à la carte », toujours sur France culture
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Catégories :Politique





