Culture

Booba, athlète du rap

Booba est au rap français des années 2000-2020 ce que Victor Hugo fut à la littérature du XIXe siècle : le patron incontestable, une figure parfois écrasante, mais dont la position dominante se justifie par son génie. Or, les malentendus sont nombreux à l’égard de cet artiste, capable tantôt de remplir le Stade de France, tantôt de faire la Une pour ses frasques et ses punchlines sans concession. Après que la France a côtoyé de très près la réalité des valeurs sportives au long des jeux olympiques et paralympiques de cet été, il nous paraît opportun de tenter de lever certains malentendus et d’approfondir la signification du rap de Booba en relisant son univers artistique au prisme du sport, un thème omniprésent aussi bien dans l’œuvre que dans les discours et l’attitude du personnage.

Booba peut-il être poète ?

Antonin Artaud (1896-1948)

Le rappeur Booba est un personnage clivant. Des paroles (très) vulgaires, une tonalité violente, un style bre-som. Et de fait, là où l’on adule sans réserve les irrévérences d’un Brassens ou d’un Renaud, là où l’on se gargarise d’avoir eu en France des auteurs comme Artaud ou Jean Genet, on est plus réticent à reconnaître à Booba son statut de poète, la dimension poétique d’une œuvre sur laquelle règne un esprit de guerre et de chaos. C’est que l’art de Booba est résolument dionysiaque. Il se déploie à rebours des formes rondes et pacifiées d’une représentation dominante de l’art, disons « apollinienne » au mieux, mais le plus souvent convenue et pompeuse. De là à dire que ce qu’on reprocherait, au fond, à Booba, ce serait sa noirceur, c’est un pas qu’il y aurait parfois quelques raisons de franchir. La diversité des goûts et des couleurs a bon dos. Qu’est-ce qui autorise à refuser a priori, sans examen préalable, le statut de poète à un auteur, pourtant souvent reconnu comme tel par des auditeurs compétents : spécialistes de littérature, philosophes, professeurs de lettres, etc. Sauf à trouver que, pour une raison peut-être inavouable, quelque chose en lui (sur lui ?) ne serait pas conforme à l’idée que l’on se fait généralement d’un poète de langue française.

Certes, Booba n’est pas écrivain au sens classique, mais chanteur. Le statut de poète est-il incompatible avec celui de chanteur ? Non !, répondront, à raison, les amateurs de Brassens ou de Léo Ferré. Et pourquoi le serait-il dans le cas de Booba ? Au prétexte que le rap ne serait pas tout à fait de l’art ? Trop sombre, trop violent, trop noir. À la limite, on accorde une poésie (toutefois bien inoffensive) à un MC Solaar ou à un Abd al Malik. Mais à Booba… La négativité de son texte – sa violence et son caractère haineux assumé (« la haine que je traîne est insoignable ») – constituent-ils un motif sérieux d’en dénigrer la qualité littéraire ? Alors quid de Rimbaud ? Quid de Céline ? L’art de l’écriture ne vaut-il qu’à la condition de se pratiquer dans une langue nourrie de bons sentiments ? Alors refusons à Artaud le statut d’écrivain, à Nietzsche celui de philosophe, et à François Villon celui de poète, lui qui nourrissait ses vers de ce que le réel comporte de plus vil : l’argent, la débauche, la prison…

« L’art de Booba est résolument dionysiaque. »

Booba et la gauche anti-capitaliste

Plus problématique et plus intéressant à traiter est le rejet dont Booba fait l’objet chez de nombreux sympathisants de la gauche radicale, donc anti-raciste et plutôt ouverte au rap, cette gauche dont le dénominateur commun est la lutte anti-capitaliste et le rejet des valeurs de la société marchande : consumérisme, individualisme forcené, valorisation sociale du plus riche, etc. Les textes de Booba ne véhiculent-ils pas ces mêmes valeurs ? Et, comble du mauvais goût, Booba ne se veut-il pas le parangon du mâle dominant au sein d’un rap game sur lequel il tend à régner en patron impitoyable, disposant d’un droit symbolique de vie et de mort sur les têtes d’affiche, au gré de ses humeurs et de son goût prononcé pour la bagarre ? Un état d’esprit qui semble tout sauf conforme à une pensée de gauche, et qui n’augure d’aucune forme d’art gaucho-compatible. Bref, dans un monde dominé par des valeurs anti-humanistes et anti-sociales, Booba ne fait-il qu’ajouter de la laideur à la laideur ?

Booba et sa Mercedes

En premier lieu, rappelons que l’art n’a pas vocation à se conformer à quelque idéologie que ce soit, si émancipatrice fût-elle, et qu’un artiste n’a pas vocation à tenir un discours « pur ». Si certains artistes portent un discours que l’on dit « conscient » – anti-capitaliste, écologiste, féministe et tout le toutim –, et produisent des textes irréprochables sur les plans politique et moral, cette impeccabilité n’en devient pas pour autant le critère à l’aune duquel se jugerait la qualité d’une œuvre. Sans quoi il faudrait juger Céline comme un mauvais romancier, Baudelaire comme un mauvais poète, Mozart comme un mauvais compositeur, et ainsi de suite, dans une confusion ubuesque qui ferait passer l’univers du 1984 d’Orwell pour un havre de bon sens. C’est ce qu’il faut garder à l’esprit : l’impureté de l’artiste, non seulement comme son droit irrévocable, mais comme imputable à la complexité d’une réalité qu’il n’est chargé ni d’enjoliver ni de théoriser. Un artiste n’est ni un théoricien ni un idéologue. Et l’artiste engagé (l’artiste à messages) n’aura jamais le monopole de la définition de quelque art que ce soit, ni du rap ni d’aucun autre : il n’est qu’un type particulier d’artiste, avec toute sa légitimité, mais il n’épuise ni ne cristallise en rien le champ du génie artistique, fondé sur une créativité libre, souveraine et en droit infinie. Une fois cela admis, on peut s’interroger plus sereinement sur la dimension poétique de l’œuvre de Booba. Qu’il soit rappeur ne change rien à l’affaire : Brassens est poète au-delà de n’être qu’un représentant de la « chanson française ».

D’autre part, la carrière de Booba s’étend sur un quart de siècle – du jamais-vu dans l’histoire du rap français. Cette longévité inédite ne laisse peut-être rien présumer de la qualité de son œuvre. Mais nous voulons souligner par-là que le présent article ne prétend pas, faute d’espace, en cerner les contours de façon exhaustive. Comme son titre l’indique, nous nous contenterons ici de mettre en exergue le motif athlétique chez Booba, c’est-à-dire que nous tenterons de jeter un éclairage sur le personnage (l’image qu’il se forge de lui-même et qu’il offre au public) et son œuvre (son rap comme tel) sous l’angle de la métaphore sportive. Notre optique est ainsi de répondre, en partie, aux critiques qui lui sont adressées depuis une culture de gauche, à savoir de porter en bandoulière les valeurs destructrices du capitalisme.

Du chanteur capitaliste à l’artiste-athlète

« Ils se demandent si j’aurais dû naître.

Qu’ils aillent se faire baiser, moi je veux devenir ce que j’aurais dû être. »

La lettre, 1999.

Album Lunatic (2010)

Booba, chantre du capitalisme ? S’il s’agit de déplacer l’angle de vue, il ne s’agit pas de nier la référence au capitalisme qui hante ses textes. Il n’y a pas à chercher loin pour en trouver l’expression. Qu’on se penche sur les paroles du très cinglant Billets verts (2012) : « Machine à billets, billets verts, tout, tout pour la monnaie » ; sur l’excellentissime LVMH (2015) : « Nard-Bé Arnault, mucho dinero, yo te amo » ; sur le single Éléphant (2016) : « Allô, Vincent, moi vouloir argent Vivendi ». Les noms des plus hautes fortunes françaises s’entremêlent à une obsédante invocation de l’argent, perçu comme ce qu’il y a de plus désirable.

Dans plusieurs de ses interviews, Booba ne se prive pas non plus de faire la promotion du « modèle » états-unien (rappelons qu’il vit à Miami), avec le discours habituel et éculé du pays dans lequel on ne jalouse pas celui qui s’enrichit, où la loi du business permet à chacun de commercer sans se préoccuper de couleur de peau… Un discours voisin de celui tenu par le basketteur Tony Parker, aussi doué dans sa discipline qu’indigent du point de vue de sa vision politique, et qui s’était lui-même essayé au rap. Essai non transformé, aussitôt oublié, mais qui avait précisément donné lieu à un morceau en featuring avec notre Booba (inter)national : Bienvenue au Texas (2007). Titre dans lequel, sans complexe aux côtés du basketteur, le rappeur relatait fièrement sa propre routine de sportif : « Au réveil cent pompes, un bol de céréales ». Tony et Booba étaient faits pour se rencontrer : excellant dans leur art respectif, partageant la passion de l’effort physique et exaltant à l’envi l’American Dream. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir fait Harvard pour comprendre que Booba n’a jamais été un militant de gauche. Il serait vain de vouloir gommer sa glorification de la richesse et du fric facile qui, des Inrockuptibles à Usul, lui vaut d’être qualifié de chanteur « anarcho-capitaliste ».

Toutefois, sur un plan strictement littéraire (et non psychologique ou moral), la centralité du capitalisme dans l’œuvre de Booba ne reflète-t-elle pas la centralité du capitalisme dans le monde et dans l’époque ? Ce monde et cette époque dont il s’attache à traduire l’esprit en vers et en punchlines. Le caractère violemment explicite des formules du rappeur autour de l’argent (« Oseille, biff, oseille, le reste on s’en bat la ce-ra »), ne reflète-t-il pas la violence qui sévit, dans le réel, par et sous le règne de l’accumulation du capital et de l’extorsion de la plus-value ? Le rôle d’un poète ne consiste pas à donner du réel une image policée, mais à saisir ce qui est dans la forme poétique, quelque chose comme une essence ou une tonalité, dans la forme d’une musicalité à la hauteur de ce qui se donne à entendre (au double-sens de comprendre et d’ouïr, ou de sentir en termes de vibrations et de rythmes). On parle volontiers de l’art comme d’une « sublimation », mais sublimer ne signifie ni enjoliver ni euphémiser. Cela veut plutôt dire : reprendre et transposer l’immédiateté du vécu dans la médiation des formes artistiques (ou esthétiques). Or, le capitalisme n’a rien de romantique ni de l’ordre d’une beauté chaleureuse. Sa froideur et sa violence sont ainsi captées en termes d’ambiance et de rythmes, reprises et retransmises dans la froideur et la violence du rap de Booba.

Le poète chante l’empire de l’intérêt financier, étendant son pouvoir sur toutes les strates de la société, et jusque sur nos psychés, du patron de LVMH au dealer de cité, et jusque sur nos rêves : « Du shit pour qu’on tienne, j’rappe sans thème, rêvant de billets verts et violets par centaines » (Abracadabra, 2010). Cette capacité à rendre compte, au sein d’une forme poétique – certes crue et violente, un chant cash et trash – de l’emprise du capitalisme et de son nihilisme pulsionnel (relevant d’un désir obsessionnel ou d’une libido désaxée, un désir d’argent pour l’argent), cette façon de produire une musicalité avec ce que le monde compte de plus rebutant, de plus antipathique et de plus anti-poétique : ne peut-on y voir un savoir-faire à mettre au compte du génie artistique ? Sans doute faut-il, pour s’en rendre compte, être capable d’apprécier, par exemple, la sombre et sulfureuse beauté qui émane de la répétition incantatoire du mot « euro », dans le morceau C’est la vie (2012). À tout le moins, cela implique que l’on reconnaisse, sans mauvaise foi, l’ironie qui détermine de façon permanente la familiarité dont use le rappeur (en tutoyant les grands patrons, par exemple) et sa façon d’ériger l’argent et les objets de consommation en objets centraux du désir, sous le régime de l’hyperbole et de l’inflation verbale.

La question du statut du capitalisme dans l’œuvre de Booba mériterait de plus amples discussions[1]. Nous ne faisons ici que l’effleurer, afin de préciser qu’il s’agit, non d’occulter la présence des valeurs du capitalisme mais de la distinguer de ce qui relève, parfois confusément, d’un autre paradigme : celui du sport, celui de l’athlète.

Qu’est-ce qu’un athlète ? C’est d’abord la figure traditionnelle du sportif accompli, le champion qu’on célèbre dans la Cité. C’est en même temps l’idéal d’un corps développé à son paroxysme – un paroxysme dont l’impressionnante musculature que Booba exhibe au fil des années donne une idée assez exacte. C’est la démonstration d’une Grande Santé, allant de pair avec une force mentale ou spirituelle hors-norme, une aptitude particulière à l’endurance et à l’effort. C’est encore l’idée que l’on peut se faire d’un Surhomme, en quelque sorte. Par la force physique et spirituelle qu’il incarne, l’athlète s’exempte du commun des mortels. Or, une telle manière de s’exempter fait écho à la façon dont l’artiste – ou le génie – s’excepte lui-même, en son geste créateur, du régime de la production ordinaire et de la morale commune. Chez Booba, l’art est compris et vécu comme un sport, ou comme un exploit sportif, et la figure de l’artiste qu’il incarne doit elle-même refléter cet athlétisme dont il assume les valeurs.

Ne pas réussir, vaincre

« Premier qu’en sport et en chant ». Cette formule, issue du morceau Habibi (2015)[2], souligne la conjonction destinale des deux pôles. Un double rayonnement place le futur Booba sous l’étoile unique (la primauté) du sport et de la musique.

Album Nero Nemesis (2015)

Il va sans dire que les valeurs du sport, dans notre société, s’entremêlent étroitement à celles du capitalisme qui le finance et le réifie en un produit de spectacle. Les valeurs de l’un (le sport) sont mises au service de la communication de l’autre (le capitalisme). Par exemple, on entretient la confusion entre l’objectif de victoire propre aux valeurs sportives et le mythe mensonger de la « réussite » du self-made-man. Mais c’est une confusion à laquelle Booba ne cède jamais. Bien au contraire, ses textes opèrent une distinction rigoureuse entre le leitmotiv du triomphe, au sens sportif, et l’indifférence qu’il revendique pour le mythe de la « réussite ». Il suffit d’écouter ce qu’il chante dans l’immédiate continuité de la proposition que nous venons de citer : « Premier qu’en sport et en chant, fuck les autres matières, j’voulais pas réussir de toutes manières ». Au signe pré-destinal de la victoire (être, dès le plus jeune âge, « premier » dans son domaine), répond le désintérêt le plus net envers l’idée de « réussir ». En régime néolibéral, on assène à tous, dès l’école, un impératif de réussite qui, dans les faits, signifie : faire carrière, progresser dans une carrière, être promu, passer de l’état de pion servile à celui de chefaillon zélé (ne soyons pas naïf : à quelques rares exceptions près, le véritable statut de « chef » est réservé à une petite élite bourgeoise destinée à diriger depuis le berceau). Booba ne s’inscrit pas dans ce type de processus carriériste qui exige de s’adapter, de se conformer, de se plier aux règles (« nique sa mère courir pour être à l’heure au taf ! », Caracas, 2015).

Éruptif – la métaphore volcanique apparaît tout au long de son œuvre –, son objectif n’est pas de réussir mais d’exploser, d’irradier, d’imposer une gloire qu’il ne devra qu’à lui-même. La question classique de l’adulte à l’enfant – « que voudrais-tu faire quand tu seras grand ? » – ne se pose pas pour lui. Il n’est pas dupe des cases et des catégories que cette question recouvre, dans une société qui tend à classifier les individus dès l’enfance, et qui prédétermine leur « orientation » en essayant de faire croire qu’elle serait le résultat de choix personnels. De manière positive, face à l’idée d’intégrer le système social de la production, il oppose la surpuissance explosive de son génie créateur : « On m’a dit : qu’est-ce tu veux faire quand tu s’ras grand ? Sans hésiter, j’me suis r’tourné, j’ai dit : ben, j’veux tout niquer ! » (On m’a dit, 2002). De manière négative, au mensonge du choix individuel, il oppose le nihilisme d’une conscience fomentée dans le cœur du capitalisme financier, le « rien » de l’argent-roi qui anéantit toute projection de soi : « Ma prof m’a dit : qu’est-ce tu veux faire quand tu s’ras grand, renoi ? Rien, j’veux faire de l’oseille » (Illégal, 2009).

« Chez Booba, l’art est compris et vécu comme un sport, ou comme un exploit sportif, et la figure de l’artiste qu’il incarne doit elle-même refléter cet athlétisme dont il assume les valeurs. »

Du compétiteur au clasheur

Quand il évoque sa carrière, sa longévité et ses succès, Booba se place du point de vue binaire de la compétition : il n’y a que Victoire et Défaite. L’horizon de la victoire n’a rien à voir avec un parcours professionnel, avec la fierté de gravir des échelons (« Bats les couilles de monter les marches ! »). La victoire se vit comme une nécessité impérieuse et instante pour celui qui ne s’est jamais senti à sa place, renoi né en banlieue avec le pessimisme d’une conscience postcoloniale : « J’dois sortir vainqueur d’une défaite » (Écoute bien, 2002). Par la victoire, il s’agit de s’arracher à une condition dont il pressent qu’elle le rive à la grisaille du bitume et du RER C, et le prive du droit de rêver – ce droit que Booba implore à quatre reprises, élégiaque, en conclusion de son sublime Trône (2017), « laisse-moi rêver, laisse-moi rêver »… L’athlète se donnera sang et eau, non tant pour réaliser ses rêves que pour redonner au rêve en lui-même sa possibilité dans un monde qui l’obstrue.

Album Trône (2017)

De celui qui ne brillait qu’en sport et en chant, à celui qui, en 2016, tient à conserver sa place de champion invaincu (« j’reste número uno, comme ça on n’peut pas m’oublier », Daniel Sam, 2016), ce n’est pas le modèle de la réussite capitaliste qui commande, mais l’exigence de sortir victorieux des combats successifs. C’est la vocation d’un athlète, celle du lutteur antique, tel Milon de Crotone, tout comme celle du boxeur contemporain, tel Daniel Sam (vainqueur de Patrice Quarteron, en novembre 2016). Exister, c’est gagner. Ce n’est pas une loi de la jungle : c’est une loi de la compétition et de la performance (« j’fais dans la perf’, pas dans la longueur, vous le savez », Ridin’, 2017). Il n’y pas lieu, ici, de rabattre sans plus la notion de performance sur le fameux « culte de la performance », entretenu dans le cadre de l’économie managériale. La notion ne se réduit pas à sa récupération dans la langue du management. Dans l’idéologie entrepreneuriale, la « performance » renvoie à la faculté de résister à une pression mentale inique et à réaliser des tâches contradictoires dans des délais intenables. Cette forme d’avilissement n’a que peu à voir avec la performance telle qu’on l’entend dans les domaines artistiques ou au sens de l’exploit sportif. Or, c’est en ces deux sens que Booba, l’athlète-artiste, tient à « performer », cherchant à toujours se surpasser lui-même au profit du triomphe de son art. Quand, en 2022, il devient le premier rappeur à remplir le Stade de France, Booba accomplit un exploit, une performance ; de même, en 2009, on peut parler de performance au sens de prouesse technique et artistique, quand il devient le premier rappeur français à expérimenter et à intégrer l’Auto-Tune dans sa musique (dans l’album 0.9).

On ne saurait évoquer l’esprit compétiteur de Booba sans dire quelques mots sur les clashs qui émaillent sa carrière. Booba pratique la musculation à haute dose (« Si j’suis pas dans un bourbier, j’suis à la salle »), mais son sport de prédilection est le muay thaï. Monté deux fois sur le ring en gala amateur, et sorti deux fois vainqueur, Booba vit le rap comme un sport de combat. Quand ils ne sont pas des sparring-partners, ses concurrents sont des adversaires qu’il se doit de vaincre. Son rang dans le top single est une ceinture qu’il lui faut défendre coûte que coûte. Et sa longévité est une façon de conserver sa place sur le podium. On ne compte plus le nombre de rappeurs auxquels Booba s’est attaqué, saisissant le moindre prétexte pour engager un combat qu’il n’abandonne jamais (« je n’lâche jamais l’affaire »).

« Quand il évoque sa carrière, sa longévité et ses succès, Booba se place du point de vue binaire de la compétition : il n’y a que Victoire et Défaite. »

Le clash qui a mis fin à la carrière de Sinik remonte à loin (2007). Celui qui l’a opposé aux ex-poids lourds du game, Rohff et La Fouine, en 2012, a marqué à jamais l’histoire du rap français. Ce fut l’occasion pour Booba de produire deux tueries, au sens propre comme au figuré (AC Milan et T.L.T). Enfin, l’un des plus marquants fut son clash contre Kaaris, qui trouvera son point culminant dans une bagarre générale à l’aéroport d’Orly, en 2018, suivie d’un bref séjour en prison. Les deux artistes avaient promis au public de régler leur différend à la loyal, en combat de MMA, dans un « Octogone » qui était à l’époque sur toutes les lèvres, jusqu’à ce que, finalement, Kaaris se désiste (ou déclare forfait, pour employer la terminologie en vigueur dans le milieu du sport). Les clashs ne s’arrêteront pas là. De Vald à Maes, de Gims à Joey Starr, gageons qu’aucun follower n’est réellement en mesure de connaître précisément le nombre de rappeurs, sportifs et autres personnalités en vogue passés sous les fourches caudines du Poète, tant la liste semble infinie.

De l’athlète au gladiateur

« Sonne-per, sonne-per, c’est ma compète »

2.0 (2012)

La référence au sport est omniprésente dans l’œuvre de Booba : du MMA au football (« plus violent qu’du MMA, qu’une double frappe de Benzema »), du rugby (« quand nous on va te mêler, c’s’ra pas l’stade toulousain ») au basket (« j’ai le hit comme Michael Beasly »), de la boxe anglaise (« Tyson, Gris Bordeaux, Bombardier, j’vais te casser le dos ») à la lutte gréco-romaine (« Le 11.43 mieux qu’la lutte gréco-romaine »), etc. En intégrant cette large culture du sport à son rap, Booba signale explicitement sa singularité de rappeur-athlète, identifiant le sport et le chant, et vivant le rap comme un combat qu’il faut remporter à tout prix.

4G

Dans ce cadre même, la suprématie affirmée de l’arme à feu sur la lutte au corps-à-corps métaphorise la plus-value de son talent singulier, ce qu’il possède en plus dans le combat, ce qui lui donne l’assurance de sa victoire, ou le symbole de sa puissance explosive. L’image du revolver, dont il brandit régulièrement la menace, peut être lue comme l’avertissement de celui contre lequel il sera, sinon impossible, du moins difficile de lutter à armes égales. Car Booba ne se veut pas un athlète parmi d’autres athlètes, un rappeur parmi d’autres rappeurs : il ne veut qu’être le champion incontesté et célébré dans la Cité : le Léonidas des temps modernes – le plus talentueux, le plus génial, donc le mieux armé : « Six dans le barillet, j’vais bien finir par y arriver / Mental Léonidas, y a qu’ça qui marche » (4G, 2015).

« Toute l’ambivalence du génie, tantôt daimón au sens antique, prodiguant une inspiration venue de l’au-delà, tantôt tyran assoiffé de haine, attirant toutes sortes de problèmes et d’inimitiés. »

Tantôt guerrier spartiate, tantôt viking (« pas d’auréole, il faudra des cornes, mental et bouclier de Björn », Sport Billy, 2023), tantôt justicier masqué (Gotham, 2018), tantôt soldat romain (Centurion, 2017), le champion invaincu du rap francophone ne se contente pas de la comparaison aux sportifs de son temps. Son surmoi athlétique ne trouve qu’à se traduire dans une éthique du Surhomme : celle d’un être sur-viril et surpuissant, qui n’engage pas que des matchs spectaculaires, mais bien une lutte à mort. Vaincre ou mourir : la victoire est ici affaire de survie. Booba érige le rap game en une arène dans laquelle il incarne tantôt le gladiateur (« J’perdrai contre l’empire, le foie percé, milieu du Colisée », TN, 2021), tantôt l’empereur (« Demande à Jules César, toute victoire s’élabore », PRT, 2021) décidant de lever ou de baisser le pouce en fonction de la grâce ou de la disgrâce dans laquelle il tient, suivant le goût du jour, tel ou tel de ses concurrents (l’image du pouce levé ou baissé a été employée par le rappeur Maes, qui s’en est plaint amèrement, lors d’une interview).

Passant du lutteur athlétique au gladiateur dans l’arène, Booba fait dépendre sa propre survie de sa capacité à porter le coup de grâce. Un univers mental dans lequel aucune pitié n’est de mise et qu’aucun euphémisme ne saurait adoucir. Dans le monde de Booba, on tire à balles réelles, que ce soit sur la voiture de La Fouine en 2013, ou sur celle de Patrice Quarteron en 2016, que ce soit lors du tournage du clip de Glaive en 2019, ou lors d’une obscure affaire à la sortie d’une boîte de nuit en 2002… Bref, les combats sont rudes et parfois sanglants, et pour reprendre la fameuse métaphore de Booba, mieux vaut « sortir le glaive » qu’implorer la pitié : « ils demandent le pardon, demandent protection, j’demande un glaive » (KOA, 2022).

Violence du réel et violence poétique (rappée) se confondent, se répondent, se mesurent peut-être, comme en un duel. Et cet « adversaire » que Booba ne cesse d’invoquer dans ses chansons, est-il réellement quelqu’un d’identifiable, un rappeur concurrent, un sportif ou autre ? Ne serait-ce pas plutôt la menace diffuse d’une réalité hostile, qui contraint le rappeur à « rester un bonhomme du berceau à la tombe » ? La violence du monde, sans doute, mais peut-être plus profondément quelque chose comme un démon intérieur, démon ou génie, toute l’ambivalence du génie, tantôt daimón au sens antique, prodiguant une inspiration venue de l’au-delà (« mon flow est venu d’ailleurs »), tantôt tyran assoiffé de haine, attirant toutes sortes de problèmes et d’inimitiés (« j’ai un peu trop de haine, c’est ça le problème »).

Glaive

L’ultime affrontement se jouerait ainsi en une sorte de grand djihad, un affrontement de soi contre soi, seul adversaire à la hauteur, dans la solitude glaciale des sommets (« J’irai plus haut qu’le sommet d’la montagne, là où il n’y a plus de vent »). L’athlète se projette alors en mystique ou en ascète. Et l’ascète n’est-il pas l’autre de l’athlète ? Son double ésotérique. Le combat ultime demeure dans l’obscurité d’un horizon intérieur qu’il ne revient qu’à Dieu de sonder. L’adversaire, c’est encore l’un des noms du diable, dans la Bible : celui qui fait obstacle au chemin vers soi-même, celui qui cherche à détourner la créature de sa vocation. Il reste alors méditer en ce sens les paroles d’un vers jailli d’un geyser (Gangster, 2012), comme l’évocation d’un combat sans fin : « Écraser l’adversaire, j’n’arrête pas d’y penser »…

Nos Desserts :

Notes

[1] La formule a déjà été employée dans le morceau Pitbull (2006) : « Du sang royal dans les veines, premier en sport et en chant », mais la version de Habibi nous intéresse ici pour la valeur restrictive du que.

[2] Notamment au regard du « discours postcolonial » et de la question de la « transnégritude » qui traversent l’ensemble de son œuvre, et qui complexifient inévitablement les rapports de l’artiste au capitalisme et à ses valeurs. Sur ces questions, le lecteur peut se reporter aux analyses très fouillées de Victoria Kabeya, Booba : Analyse d’un discours postcolonial (1995-2017), aux éditions Canaan (2020) ; ou encore à l’excellent chapitre que Louisa Yousfi consacre à Booba dans son Rester barbare, aux éditions de La Fabrique (2022).

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