Politique

Roland Gori : Chacun en ligne et tous alignés ?

Roland Gori est professeur honoraire de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille. Psychanalyste engagé, il lutte à travers ses ouvrages contre les conformismes qui nous menacent. Dans « La Fabrique de nos servitudes » (LLL, 2023), l’essayiste analyse avec rigueur les mécanismes qui nous astreignent à un monde étouffant : il s’agit de repenser nos catégories et notre langage afin de les ouvrir aux utopies. Un ouvrage magistral.

Édouard Glissant (1928-2011)

D’emblée, l’auteur nous alarme au sujet du péril qui touche les langues, à savoir le processus de standardisation permis par la domination du global english. Inspiré par le poète Édouard Glissant, Gori pointe le fait que c’est paradoxalement l’anglais comme langue littéraire qui est mise en danger par ce sabir. À l’âge du numérique, le pilotage consacre le « devenir-nègre » du monde : les peuples sont dépossédés à la fois sur un plan économique et linguistique. Les oligarchies enivrées de profils biométriques, des Big Data, adeptes de la cybernétique, ont tout à craindre de la bigarrure de la planète : les individus atomisés par le néolibéralisme sont pris dans le « parler technique » et la vigilance des bureaucrates menace le parler spontané dont les peuples cultivent le génie.

Dès le XIXe siècle, la France républicaine diabolise les dialectes régionaux et les mœurs des petits provençaux enclins à cracher par terre, il s’agit de mettre les manants au pas de l’uniformisation étatique. Peu à peu, les bruits de bouche sont dévitalisés, abstraits, ils perdent progressivement en chair, au détriment de la fantaisie poétique permettant de revigorer la façon dont nous parlons quotidiennement. Contre la vérité pensée comme stricte adéquation avec les choses, l’auteur remet au jour l’idée selon laquelle « rien n’est vrai, tout est vivant » : le devenir permanent, l’usage abondant de la métaphore font partie de ces résistances au rouleau compresseur de l’atonie contemporaine.

De plus, toute cette machinerie prend place au sein d’une atmosphère propice au contrôle social : le contrôle de l’information asservit, surveille et normalise les individus. En effet, la gestion consacre les vérités algorithmiques dans le sillage d’un imaginaire occidental tributaire d’une métaphysique pour qui la production marchande est susceptible d’être un vecteur sotériologique. Si le psychanalyste ne critique pas les mathématiques et les sciences exactes en soi, ce dernier se méfie de ceux qui en font la matière première d’une idéologie objectiviste à la botte du Capital. Selon cette dernière, le réel dans tout son foisonnement doit se condenser au sein de formules simplificatrices.

Or, Roland Gori nous le rappelle, la pratique psychanalytique met en lumière la singularité des personnes, le particulier, le drame de l’existence : la gouvernance des nombres souhaite passer toute cette diversité au tamis des chiffres. L’ambiguïté de la parole humaine, trop humaine, gêne toute volonté de normalisation généralisée : en misant sur la conception instrumentale de la raison, l’homme néolibéral devient pur moyen devant se conformer aux exigences d’un consumérisme livide et désenchanté. Les experts triomphent, appuyés par les neurosciences cognitives et la surveillance déjà présente se trouve accrue. En effet, cet impérialisme numérique est si poussé qu’il menace jusqu’au rapport que nous entretenons à la réalité ainsi qu’à nos propres corps, cadenassés par les impératifs sociaux en vigueur.

« Les individus atomisés par le néolibéralisme sont pris dans le « parler technique » et la vigilance des bureaucrates menace le parler spontané dont les peuples cultivent le génie. »

Le triomphe du crétin numérique

La fâcheuse tendance de tout réduire à de simples données a une incidence très importante au sein de l’éducation : contre l’esprit des humanités, il s’agit pour l’élève de s’identifier à la « machine intelligente » qui emmagasine moult données pour les restituer telles quelles. L’habitus du petit élève-robot devient donc une disposition entièrement empruntée à l’imaginaire technocratique. Si l’élite bourgeoise fait souvent l’éloge de la dictée, ce n’est pas tant dans le but de pérenniser un héritage culturel menacé que d’appliquer le paradigme numérique aux élèves qui ne font que recracher ce qu’ils écoutent. Les étudiants, quant à eux, se doivent de remplir des QCM, et les salariés des bullshit jobs se saisissent de données toutes faites et les recopient bêtement.

Frederick Winslow Taylor (1856-1915)

Par-delà ce conformisme affligeant, le mode de pensée mécanique dont Gori esquisse les traits conduit à la furie classificatrice : adeptes de tests, les institutions éducatives ne jurent plus que par les scores qui sanctionnent l’adaptation ou la non-adaptation des populations aux standards des classements internationaux, aussi arbitraires soient-ils. Dans ce cadre mensonger, la variable primordiale de la classe sociale se voit effacée au profit d’une pédagogie défectueuse : l’accent mis sur le cognitif se fait au détriment des facteurs sociaux ; ce dernier les minore, voire les efface.

Ainsi, l’individu se transforme en une entité réduite à son cerveau performant, la neuropédagogie et le neurocoaching sévissent au sein d’une société ravie d’organiser « scientifiquement » le travail, ce qui n’est pas sans rappeler les desseins de Frederic Taylor formulés dans ses Principes d’organisation scientifique (1908). L’éducateur des humanités devient le parfait ingénieur qui réifie ses élèves en les forçant à une révolution symbolique qui prend les traits inquiétants de la conversion religieuse : l’élève, le salarié, bref, les dominés du jeu social deviennent peu à peu un « capital humain », formule funeste dont nous connaissons les origines totalitaires.

« En misant sur la conception instrumentale de la raison, l’homme néolibéral devient pur moyen devant se conformer aux exigences d’un consumérisme livide et désenchanté. »

Récemment, Jean-Michel Blanquer s’est piqué d’avoir nommé Stanislas Dehaene à la tête d’un conseil scientifique de l’Éducation Nationale : à l’aide d’une cohorte de chercheurs positivistes, ce dernier s’est prévalu de métamorphoser l’écolier en une « formidable petite machine à apprendre ».

Il s’installe donc peu à peu l’idée d’un sujet humain entrepreneur de lui-même qualifié par Achille Mbembe d’« homme neuro-économique » (Critique de la raison nègre) : fiction anthropologique, ce dernier postule l’idée d’un Homme liquide, plastique, capable de se reconfigurer selon les diktats de la technique.

Dissout dans le numérique, l’individu contemporain est pris dans la Toile du néant : par exemple, le professeur isolé devant son ordinateur doit se coltiner la numérisation des copies, la dématérialisation du contact avec ses élèves, ce qui accentue la déshumanisation de nos sociétés. Agent inconscient de la communication capitaliste, privé de la parole authentique, passeur d’informations plutôt que de connaissances, le professeur se fait technocrate malgré lui : il se doit aussi de noter tout ce que fait ses élèves. Dépossédé, standardisé, l’enseignant subit cette numérisation de tous les pans de nos existences de plein fouet, ce qui n’est pas sans provoquer des micro-résistances salutaires. Ce système bien huilé dans ses rouages a une grande efficace dans le tri social : pérennisant la reproduction sociale théorisée par Pierre Bourdieu, le libéralisme autoritaire individualise absolument tout dans le but d’éviter toute analyse structurelle qui pourrait le menacer dans ses fondements.

À l’encontre de ces politiques délétères, il s’agit de bousculer nos imaginaires en puisant dans les avancées scientifiques et littéraires, seules à même de féconder l’avenir à l’aide d’utopies.

Un rêve ravissant et terrible

Nous l’avons vu, les révolutions littéraires, notamment par l’usage de la métaphore, dynamitent les cadres qui empêchent l’utopie de s’épanouir. Loin de se cantonner à ce champ, Gori voit paradoxalement dans la science le meilleur remède au scientisme positiviste responsable de la grisaille actuelle. Citant Jules Michelet au sujet de la Révolution française, il nous rappelle que celle-ci a fait imploser les schèmes dominants de l’époque concernant l’espace et le temps.

Éditions Les Liens qui Libèrent, 2022, 304 p.

Lorsque nous interrogeons de façon naïve un passant concernant la réalité, nous comprenons que ses outils pour la comprendre sont dépassés par rapport aux avancées concernant, entre autres, l’infiniment petit, le comportement des particules, ou encore le quanta et l’atome.

En effet, les fulgurances théoriques de la physique quantique nous apprennent qu’il n’existe pas de temps et d’espace de manière absolue, c’est-à-dire indépendamment des évènements qui se produisent dans le monde : il n’y a d’autre temps que le temps propre à chacun. Lorsque l’actualisme de la technique réduit le temps à une succession de présents, et souhaite établir la simultanéité des évènements, il se trompe lourdement ; cette conception erronée a été mise en pièces par la physique relativiste. Ainsi, un « évènement peut être à la fois avant et après un autre évènement » (Carlo Rovelli).

Parmi les bouleversements de la physique quantique, nous pouvons également citer la discontinuité de la matière révélée par Planck ou encore l’ambiguïté de la particule quantique, tantôt comprise comme onde, tantôt comme corpuscule : l’incertitude de l’observateur démontre qu’il n’est pas possible de mesurer en même temps la vitesse et la position d’une particule.

Nous comprenons ici que les vieux schémas imposés par le XIXe siècle positiviste sont caducs : l’idée d’un monde « stable, continu, ordonné, progressif aux entités définies » n’a plus cours. La désorganisation des vieilles recettes conservatrices effraie tout autant qu’elle émerveille ; elle est ambigüe à la manière de ces astres à la fois apparus et disparus, passés et présents, pris entre l’être et le non-être. Cependant, les avancées scientifiques nous bénéficient dès à présent puisque les supraconducteurs, les superfluides, les lasers mais aussi les IRM proviennent d’appareils au sein desquels on a placé des éléments issus de la physique quantique. Il ne reste plus que les nouvelles catégories entrent dans la danse sociale afin de bousculer l’ordre des choses : puisque le réel n’est plus un bloc autonome mais une construction en situation, il nous appartient de reconfigurer l’espace-temps en prenant la mesure des chocs théoriques apportés par la nouvelle physique.

« Les révolutions littéraires dynamitent les cadres qui empêchent l’utopie de s’épanouir. »

Rebecca Elson (1960-1999)

Ces derniers ont aussi eu une incidence littéraire : citant l’astrophysicienne et poétesse Rebecca Elson, le psychanalyste nous invite à considérer la Terre comme une scène où les personnes passent, recomposent leurs appartenances irréductibles à des identités aussi illusoires que dangereuses. Système macromoléculaire reproductive, la vie est « autopoïese », symbiose bactérienne en relation avec la biosphère, elle est création permanente, ce qui contredit les assignations à résidence mortifères utilisées par la propagande réactionnaire : le croisement de la biologie, de la physique, et de la poésie est possible, ce qui est susceptible de réenchanter un monde qui tend à séparer ce qui se croise, se métisse, ou pour reprendre un concept cher à Édouard Glissant, se « créolise ». Werner Heisenberg, physicien de renom, l’avait déjà compris à l’âge de vingt-trois ans lorsqu’il s’est mis à recalculer l’énergie des électrons ; par-delà la science se dévoile une jouissance esthétique : « J’étais profondément troublé. J’avais la sensation de regarder, à travers la surface des phénomènes, vers un intérieur d’une étrange beauté ». La question est maintenant : « Combien de temps faudra-t-il pour ébranler les croyances actuelles ? » (Sven Ortoli, Jean-Pierre Pharabod, Le cantique des quantiques. Le monde existe-t-il ?).

Percutant et précis, La fabrique de nos servitudes met à la lumière les différentes stratégies du néolibéralisme afin de modeler un Homme froid et standardisé dont la langue a été simplifiée par une technique envahissante. À l’aide d’une érudition foisonnante, Roland Gori nous invite à plonger notre esprit dans les découvertes les plus récentes, littéraires et scientifiques, dans le but de l’ensemencer d’utopies réjouissantes. Au moment où tout semble perdre de sa couleur, (re)lire cet ouvrage est capital.

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